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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Penser au pas cadencé

Publié le 5 Décembre 2013 par Jean Mirguet in Politique

Les insultes ignobles et révoltantes proférées à l’encontre de la Ministre de la Justice ont provoqué une levée de boucliers générale laissant penser que, non seulement, la France se laissait aller à ses vieux démons, mais qu’entre racistes et antiracistes pouvait être tracée une frontière très claire, défini un monde dominé par la bipolarité.

Les choses ne sont pas si simples et, peut-être, convient-il d’essayer de penser ce qui se passe d’une manière un peu différente de celle qu’on nous donne à voir et à entendre.

De la « Une » raciste de Minute au « Assez ! » de Libération et de l’appel « Nous sommes tous des singes français » s’est dégagé un espace où se déploie le spectacle gênant de l’instrumentalisation de cet épisode et de la jubilation prise dans l’indignation voire de la complaisance à répéter les mots de cette fillette angevine: « C’est pour qui les bananes ? C’est pour la guenon ! ».

Dans la foulée, Christiane Taubira s’est vue décerner le titre de « Femme de l’année » par le journal Elle, récompensée moins pour ce qu’elle a réalisé que pour ce qu’elle a subi.

Ainsi, l’émotion – dont je ne conteste nullement la légitimité, encore qu’une émotion ne puisse être jugée ni légitime ni illégitime, elle est – est devenue, dans les médias, le seul élément de valeur.

En désignant les salauds, clairement identifiés, on s’évite d’avoir à se poser la question de ce que signifie ce grand branle-bas de combat médiatique qui fait passer la raison à la trappe, qui nous fait croire, avec la bénédiction des antiracistes (dont je suis, bien sûr), que nous pourrions vivre dans un monde sans problèmes, sans dilemmes, sans conflits, que l’harmonie est à portée de mains.

N’y a-t-il pas dans les grandes et vibrantes déclarations antiracistes que nous avons entendues quelque chose de troublant ? Quelque chose comme une gêne éprouvée à entendre les uns ou les autres, des proches le plus souvent, accueillir et relayer cette affaire presque comme une bénédiction, comme si l’antiracisme était le seul projet mobilisateur qui pourrait actuellement nous rassembler.

Est-ce si évident et si simple de se déclarer antiraciste ?

Voyez Le Monde du 17 novembre dernier et la tribune de l’historien Emmanuel Debono qui s’interroge sur la pertinence de la notion de racisme anti-Blancs, non conceptualisée, regrette-t-il et réduite le plus souvent à un buzz. Cette non-pertinence réduit-elle à néant les propos révoltants du style « sales Blancs », « faces de craie », « sales Français » ou « sale céfran » proférés par de jeunes cons ? Quid de ces insultes racistes ?

Pourquoi, au nom du politiquement correct, n’admettre que l’antiracisme convenable, celui qui conforte l’idée simple et grossière selon laquelle la France, comme masse, succomberait à la tentation raciste, celle du Blanc envers le Noir, l’Arabe ou le Rom ?

On ne saurait méconnaître, écrivait Freud, que dans la masse, quelque chose comme une contrainte à s’aligner sur les autres, à rester en accord avec le plus grand nombre, est à l’œuvre.

Suivre l’exemple qui s’offre partout à la ronde, répéter dans les journaux ou au bistrot les mêmes slogans jusqu’à les vider de leur contenu, rassure en procurant le sentiment du bien-être entre soi mais il a son envers : cultiver l’entre-soi et la chaleur du dedans instaure du même coup un dehors menaçant.

Ce conformisme de la pensée a évidemment un prix, celui consistant pour les empêcheurs de penser en rond à subir les leçons de morale voire les injures de toutes celles et ceux qui, imbus de certitude et voulant notre bien, ne supportent pas une pensée autre que la leur.

L’actuelle campagne antiraciste ne conduit-elle pas aussi à cela : pour s’assurer une normalité et rester dans le standard, il conviendrait d’épouser les courbettes de la société du Bien et de penser au pas cadencé.

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