Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Un péril contemporain

Publié le 9 Décembre 2013 par Jean Mirguet in Politique

Dans son dernier livre, L’identité malheureuse, Alain Finkielkraut évoque une forme d’autorité, peu contestée, née des temps démocratiques : « l’autorité de l’opinion » dont le pouvoir s’exerce avec une efficacité d’autant plus remarquable qu’il n’est pas ressenti comme tel par ceux à qui il s’applique. « L’homme démocratique pense comme tout le monde en croyant penser par lui-même (…) C’est bien au chaud dans la doxa du jour qu’il déboulonne les idées moribondes et qu’il mène contre les tabous chancelants une guerre impitoyable ».

Cet apparent confort obéit à l’idéologie dominante du politiquement correct, une idéologie née, pour Finkielkraut, du « Plus jamais ça » dont la mission consiste à endiguer les passions criminelles, à étouffer l’intolérance. On se fait adepte du politiquement correct moins pour faire comme tout le monde que pour éviter les fantômes du passé, pour esquiver le retour du politiquement abject.

Rien ne garantit, en effet, que la majorité, ne pouvant agir sur les crises qu’elle subit, ne puisse trouver dans la désignation de boucs émissaires un exutoire à son angoisse et un moyen de reconstituer l’unité du corps social. La cohésion peut de nouveau reposer sur le pire, « tous les chemins de la bonne pensée de notre temps mènent à Auschwitz », avertit Finkielkraut dans une interview publiée par Causeur.

Il rejoint ainsi la leçon ultime que tire Richard L. Rubenstein de la shoah : création et cruauté barbare sont deux aspects inséparables de ce que nous appelons civilisation. Freud l’avait déjà énoncé, en 1929, donc bien avant le cataclysme nazi : « Il est toujours possible d’unir les uns aux autres par les liens de l’amour une plus grande masse d’hommes, à la seule condition qu’il en reste d’autres en dehors d’elle pour recevoir les coups ».

Se trouve ainsi vérifiée la mise en garde d’Hannah Arendt quand elle avertit que « la transformation d’un peuple en horde sociale est un péril permanent à notre époque ».

Mais le besoin d’illusion actuel est-il si fort que nombre de nos concitoyens aient besoin de croire que l’imposture n’a qu’une adresse, le racisme un seul visage, que nous sommes tous des Juifs allemands, des Noirs, des Arabes, des Christiane Taubira ?

Faut-il, pour rester fidèle à l’idéal romantique de l’altérité et chasser les hideux démons du racisme, s’employer à ne se représenter le monde qu’en noir et blanc et à se passer de tout réel ? Ce « monde sans réel » (cf. le livre du psychanalyste Hervé Castanet, portant ce titre), comme celui des contes de fées est un monde où l’on rêve, où l’on dort, où la vie est pareille à un songe jusqu’à ce que l’irruption d’une rencontre en fasse découvrir son envers. C’est un monde où tout est possible, d’où est exclu l’impossible.

Nous avons un devoir d’objection à ce monde sans réel. La psychanalyse prend sa part à cette objection, une grande part, raison sans doute des attaques dont elle est si souvent l’objet.

Entre le Même et l’Autre, il n’y a pas à transiger, c’est l’Autre qu’il y a lieu de choisir mais à la condition de ne pas faire de l’Autre une nouvelle divinité quand, habités par la passion égalitaire, nous luttons contre la discrimination (nous sommes tous, ces jours-ci, des Mandela) jusqu’au point où tout risque de finir par se valoir et s’égaler.

Commenter cet article