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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

De quoi le paparazzi est-il le nom ?

Publié le 4 Mars 2014 par Jean Mirguet in Expositions

C’est avec cette expression empruntée à Alain Badiou que Clément Chéroux, commissaire de l’exposition Paparazzi ! Photographes, stars et artistes et conservateur au Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, chef de cabinet de la photographie, précise dans le catalogue de l’exposition, les critères qui ont guidé le choix iconographique des images présentées actuellement au Centre Pompidou-Metz : d’une part les photographies de paparazzi sont volées et d’autre part le sujet en est une célébrité. Sont donc exclues les images de stars réalisées lors de séances de pose ou les photos volées de personnes anonymes. L’exposition confronte deux attitudes : celle des paparazzis qui veulent faire toute la lumière sur les célébrités et ces dernières qui tentent de préserver la part d’ombre de leur vie privée.

A peine inaugurée, l’exposition suscite déjà de nombreuses polémiques et les réactions outrées et scandalisées de ceux qui ont vu l’exposition et d’autres qui, ne l’ayant pas vu, réagissent de manière épidermique au seul énoncé du mot honni de paparazzi ! Or, si l’exposition explore la nature du phénomène paparazzi, elle ne prend parti ni pour ni contre. Elle choisit de montrer le travail de ceux qui, le plus souvent, sont considérés comme le rebut des photographes.

Même si on situe la naissance du phénomène paparazzi dans la Rome des années 1960, son invention n’est attribuable à personne en particulier. Elle est le produit d’une curiosité aussi vieille que l’humanité, consistant à désirer connaître la vie de celles et ceux qui sont le plus en vue, de tout savoir des grands de ce monde. Cette curiosité n’est pas sans rapport avec la curiosité de l’enfant pour la vie sexuelle de ses parents, c’est pourquoi, avec leurs photos qui font scandale, les paparazzis satisfont les pulsions scopiques ou le voyeurisme que cultive l’attrait pour la transparence, propre à notre époque.

Toutefois, ce goût du public pour l’indiscrétion et le caché ne date pas d’aujourd’hui. Bien avant la presse people, le Mercure galant se faisait fort, en 1672 déjà, d’alimenter le désir de tout savoir des curieux concernant les gens célèbres. Aujourd’hui, un nouveau monde a succédé à l’ancien : l’image s’est substituée au texte.

Clément Chéroux distingue deux types de paparazzis. Les premiers photographient de loin ; chasseurs à l’affût discrets et incognito, usant de tous les stratagèmes possibles pour ne pas être repérés, ils sont généralement cachés et armés d’un téléobjectif.

Les seconds, plus agressifs et culottés opèrent de près, au contact de leur sujet, utilisant le plus souvent un flash, comme Henri Cartier-Bresson dans les années 1930 ou William Klein après-guerre. En somme, « une photographie d’apostrophe », comme la nomme Clément Chéroux.

C’est le cas des paparazzis opérant à Los Angeles, lieu par excellence du star system. Le photographe et journaliste Olivier Mirguet, dans son travail sur les dispositifs de contrôle physique ou symbolique dans l’espace urbain, souligne en quoi, compte-tenu de la législation sur le droit à l’image, la pratique des paparazzi français se différencie de celle de leurs collègues de Los Angeles,. A Hollywood, le droit à l’image, assimilé en France à la notion de vie privée, n’existe pas ; les célébrités ne peuvent donc s’opposer à l’utilisation commerciale de leur image quand les photos sont prises dans la rue.

Alors que les grands prix internationaux du photojournalisme comme le World Press Photo ou le Pulitzer récompensent plutôt les reporters de guerre, ils ignorent les paparazzis. Ce clivage se retrouve dans le grand public pour qui le paparazzi, poltron et déloyal représente l’envers du correspondant de guerre, valeureux et désintéressé. Dans la réalité, les choses ne sont pas si tranchées car il existe beaucoup de photographes qui pratiquent alternativement les deux activités. Ainsi, Jacques Langevin qui a photographié les derniers moments de Lady Di est également un grand reporter ayant couvert la plupart des grands événements des dernières décennies (chute du mur de Berlin, Tian’anmen, guerres du Golfe et d’Irak, génocide rwandais, etc…). Nick Ut, lauréat du Pulitzer 1973 pour sa photo de la petite fille hurlant de douleur alors qu’elle fuit son village bombardé au napalm, est aussi celui qui, en 2007, shoote Paris Hilton pleurant dans sa voiture alors qu’elle vient d’être condamnée à 23 jours de prison pour infraction au code de la route.

Certains paparazzis sont d’authentiques voyous et le revendiquent fièrement, n’hésitant pas à monter des coups et à piéger des stars. Clément Chéroux affirme que nombre d’entre eux sont hostiles au système du show business, en particulier ses stars d’un jour, personnalités sans véritable talent et subitement catapultées sous les sunlights. Beaucoup, s’ignorant situationnistes, exècrent la société du spectacle.

Certes, la plupart des paparazzis ne sont pas des artistes mais il faut reconnaître que leurs images possèdent souvent de réelles qualités plastiques. Il existe de ce fait, écrit Clément Chéroux, non pas un art paparazzi mais une esthétique paparazzi. Andy Warhol le confirme, lui qui juge les photos de stars de cinéma des années 1940 si belles qu’elles en deviennent « les photos les plus géniales du monde ». Ou Helmut Newton pour qui les clichés faits de Jackie Onassis nue « sont parmi les plus troublants de ce siècle ».

Pour Clément Chéroux, l’esthétique paparazzi concerne les artistes car elle propose des formes visuelles nouvelles et interroge la société contemporaine sur son rapport aux médias, au spectacle et à la célébrité. Il en va ainsi du pop art ou du postmodernisme dont les artistes ont beaucoup emprunté aux photographies réalisées par des paparazzis.

En témoigne le travail du photographe Olivier Mirguet qui, attentif aux changements de statut de l’image, repense l’esthétique de photographies de paparazzis jugées inexploitables par les agences, en les recadrant. Grâce à ce « détournement », il prend le contre-pied des clichés people traditionnels et propose une possible alternative à la toute-puissance des médias, d’où émerge une signification nouvelle adressée à d’autres destinataires.

A voir également les réalisations humoristiques d'Alison Jackson qui, au moyen de sosies, met en scène les stars dans des situations improbables puis les photographie à la manière des paparazzis. Ces scoops imaginaires démontrent l’irrésistible fascination du voyeurisme.

Tout compte fait, le paparazzisme est devenu aujourd’hui un genre, estime Clément Chéroux, une catégorie stylistique à part entière.

Cela constitue une des excellentes raisons pour ne pas manquer cette étonnante exposition, présentée dans la Galerie 3 du Centre Pompidou-Metz jusqu’au 9 juin 2014.

De quoi le paparazzi est-il le nom ?
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Sabine Pocard 07/03/2014 19:38

Bonjour Jean et un grand merci pour ton attention ..
Trés intéressante cette synthèse que tu fais ..
J'irai voir cette exposition avec plaisir et curiosité et ....de toute façon je suis attirée comme tout le monde par le coté "photos volées "...
Après il faudrait aussi voir l'autre coté ..les stars qui ont aimé ça et d'autres le contraire et voir si il n'y a pas malgré tout des limites ..
Mais on en reparlera ..pour l’instant un grand merci pour ce texte qui va bien au fond des choses ..