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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Elections municipales : la question urbaine mise sur la touche

Publié le 8 Mars 2014 par Jean Mirguet in Villes

A lire les déclarations des divers candidats aux municipales à Nancy, on découvre un catalogue de bonnes intentions mais les idées nouvelles et/ou originales ne sont pas au rendez-vous. Pas d’utopie qui fasse rêver, pas de projets qui, en changeant la ville, changent la vie ; pourtant, la ville n’est pas un si mauvais théâtre d’opération pour participer à la transformation des rapports sociaux.

Les situationnistes, avec Guy Debord, à leur tête, l’avaient bien compris. Dès le début des années 1950, ils affirmaient, comme le rappelle le philosophe Bruce Bégout (Suburbia, éditions Inculte, 2013), que l’espace urbain n’était pas simplement pour eux un « décor » mais le lieu d’affirmation de la conscience de soi ; c’est parmi les rues et les murs que se joue la lutte pour l’affirmation des désirs. Le peintre, écrivain et psychogéographe Ivan Chtcheglov écrivait, en 1953, dans son Formulaire pour un urbanisme nouveau : « Nous nous ennuyons dans les villes, il n’y a plus de temple du soleil (…) Il faut se fatiguer salement pour découvrir encore des mystères sur les pancartes de la voie publique, dernier état de l’humour et de la poésie ». « L’architecture froide » gouverne et mène aux « loisirs ennuyés ». Sa fonctionnalité exclut le mystère des petites choses mal fichues, désuètes, étranges.

La ville est devenue une machine à résider, circuler, travailler, consommer dont l’urbanisme utilitaire est commandé par une conception industrielle et mécanique de la vie, sur fond de religion économique du moindre coût.

Pour les situationnistes, un nom incarne cette modernisation bureaucratique : Le Corbusier, à qui est reproché son approche fonctionnaliste, réductrice et anti-poétique de la ville. En effet, pour le célèbre architecte et urbaniste, la clef de tout est la puissance ordonnatrice du tracé régulier. Il faut redonner cohérence et rationaliser les espaces biscornus. La géométrie est la base. A l’homme standard répondent les bâtiments standard.

Les situationnistes interprètent cette rationalité comme un rigorisme moral, mise en acte de l’éthique protestante. Le purisme esthétique de l’architecture moderne, écrit Bruce Bégout, touche au puritanisme moral. Il ajoute que le goût de la ligne droite, en laquelle consiste toute la morale personnelle de Le Corbusier, témoigne de cette volonté expresse de supprimer ce qui, par ses arabesques, ses courbes et ses obliques, sort du droit chemin et menace le juste. De la courbe, en effet, Le Corbusier disait qu’elle est « ruineuse, difficile et dangereuse ».

Mais, on retiendra surtout que cette moralisation géométrique de l’espace public n’est rien d’autre, pour les situationnistes, qu’une manière de se mettre au service du maintien de l’ordre.

Sous l’organisation méthodique de l’espace, règne une volonté de contrôle des déplacements. Pas de venelles mais des esplanades dégagées, des avenues larges : par sa forme, l’architecture moderne s’oppose à la possibilité de manifestations et de soulèvements. Elle isole les habitants les uns des autres et fabrique de la docilité, du renoncement.

Dans cette critique radicale de l’urbanisme moderne, les situationnistes disqualifient la fonctionnalisation, la moralisation, la militarisation et la marchandisation de l’espace urbain.

A lire et relire les textes percutants des situationnistes, on mesure la tiédeur et la frilosité des projets de ceux qui, aujourd’hui, travaillent à remporter nos suffrages. Sur le fond, et hormis leur appartenance à un parti politique, on ne perçoit pas bien ce qui les différencie et ce qu’ils ambitionnent en matière de vie urbaine.

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