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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Obscurantisme et vandalisme, par André Ropert (L’Express)

Publié le 2 Mars 2015 par André Ropert (L’Express)

Obscurantisme et vandalisme, par André Ropert (L’Express)

Ainsi, nous venons de voir les forcenés de Daech s’acharner sur les antiquités du musée de Mossoul, attaquant à la masse, sinon au marteau piqueur, les vestiges des grandes civilisations mésopotamiennes au motif qu’il s’agissait d’idoles païennes alors qu’Allah est le seul vrai dieu qu’il convient d’honorer. A vrai dire, ils avaient connu un précédent quand d’autres furieux tout aussi fanatiques avaient explosé en Afghanistan, en 2001, les grands Bouddha de Bamiyan classés au patrimoine de l’humanité.

« Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant? » s’interrogeait déjà Voltaire en 1764, faisant de manière prémonitoire le portrait parfait du djihadiste façon Daech. Que répondre à un homme qui croit plaire à son dieu en anéantissant des objets qui témoignent, au-delà des millénaires, tant du geste créatif de l’artiste inconnu qui les a produits que d’une quête de cette transcendance que l’imbécile casseur s’imagine servir ? De quelle ignorance, de quelle incapacité à dépasser leurs formules récitées sont porteurs ces abrutis bornés, dont la science religieuse se limite à vociférer « Dieu est grand ! » en décapitant leurs prisonniers ou en brisant des œuvres d’art. Si c’est là la grandeur de Dieu, elle nous donne une bien triste idée de la divinité !

Il est évidement facile d’imputer au seul islamisme radical des comportements aussi absurdes. On ne prête, dit-on, qu’aux riches. Mais cela constaté, n’est-ce pas plus largement le procès de tous les fanatismes qu’il faut instruire ?

Qu’est-ce que le fanatisme ? "Pas une erreur, nous dit J-J. Rousseau, mais une fureur aveugle et stupide que la raison ne retient jamais". Ancré dans la conviction de détenir l’unique vérité et son corollaire : la certitude que quiconque pense autrement n’est pas digne d’exister, le fanatique est irrépressible. Inutile de tenter de discuter ou de négocier : il sait, il sait aussi que vous devriez savoir et que votre ignorance est coupable ; il est au service du bien, vous vous complaisez dans la soumission au mal. Il considère aussi que tout ce qui s’est dit ou fait avant que s’impose la suprématie du bien qu’il incarne est caduc et nuisible. En conséquence, il élimine aussi bien le mécréant qu’il anéantit tout vestige d’un passé (ou d’un présent) qui ne peut qu’être qu’erreur.

Il serait donc injuste de réserver à l’islam, même fondamentaliste, le monopole de ces comportements. Le Livre des rois de la Bible est empli de violences qui ressemblent beaucoup à celles dont Daech se rend aujourd’hui coupable et Jéhu, prenant Samarie, y fait briser la statue de Baal. Les premiers chrétiens ne sont guère plus modérés quand l’occasion s’en présente, et si le Polyeucte de Corneille s’attire tant d’ennuis, c’est qu’il est allé casser dans le temple les statues des dieux… En des temps moins lointains, la Querelle des images, qui agite l’Empire byzantin aux VIII° et IX° siècles après que l’empereur Léon III l’Isaurien ait voulu bannir toute représentation du sacré, entraîne la destruction de nombre d’icônes, de mosaïques d’une immense valeur artistique, en particulier dans la basilique Ste Sophie de Constantinople. Une nouvelle bouffée iconoclaste secoue la chrétienté lors de la Réforme. Calvin ayant dénoncé le risque d’idolâtrie, les Protestants saccagent les églises des villes qu’ils occupent lors des guerres de religion, cassant les statues, brisant les rétables et les reliquaires, détruisant des chefs d’œuvre des âges roman et gothique en les déclarant sacrilèges.

Mais « la fureur aveugle et stupide », comme dit Rousseau, n’est pas l’apanage des seuls fanatiques religieux. Il existe aussi un vandalisme de nature politique qui accompagne souvent les troubles révolutionnaires. A son pire moment, la Révolution française a mis à mal un patrimoine artistique accusé d’être le véhicule de la tyrannie et de la superstition, ce qui a conduit à des événements comme le saccage de la nécropole royale de Saint Denis ou la mise à bas de la galerie des rois d’Israël et de Juda à Notre-Dame de Paris, dont les statues actuelles sont des copies du XIX° siècle. La révolution russe n’a pas fait mieux et que dire de la frénésie destructrice de la révolution culturelle chinoise, orchestrée par Mao-Tsé-Toung, s’acharnant contre les «vieilleries » ? De leur côté, certains des régimes totalitaires du XX° siècle s’en sont pris pour des raisons idéologiques à des œuvres plus contemporaines comme ce fut le cas dans l’Allemagne nazie, brûlant les tableaux de « l’art dégénéré » jusqu’à ce que Goebbels découvre qu’il pourrait en tirer de l’argent en les vendant à l’étranger, ce que réaliseront peut-être (espérons-le) les dévastateurs de Daech.

En 1794, alors qu’il est député à la Convention, l’abbé Grégoire, témoin atterré des destructions de chefs d’œuvre du passé, déclare courageusement : « Les barbares et les esclaves détestent les sciences et détruisent les monuments des arts, les hommes libres les aiment et les conservent! ».

Une formule qui reste d’actualité quand on constate aujourd’hui combien soumission à l’obscurantisme et barbarie mortifère et dévastatrice se confondent.

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