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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Velázquez au Grand Palais

Publié le 10 Juin 2015 par Jean Mirguet in Art

Velázquez au Grand Palais

Samedi 6 juin, début d’après-midi.

Nous arrivons au Grand Palais, impatients de découvrir les toiles de Velázquez. C’est la première fois qu’une telle rétrospective du « peintre des peintres », comme l’avait qualifié Manet, a lieu à Paris.

La célébrité de Velázquez est relativement récente. On la doit aux impressionnistes qui redécouvrent le Sévillan à la fin du XIXe siècle puis, plus proches de nous, à Picasso, Bacon, Dali.

Le Grand Palais expose une centaine de ses toiles jusqu’au 13 juillet. Parmi elles, figure l’impressionnant Portrait du pape Innocent X, peint à Rome et qu’a réinterprété Francis Bacon.

Mais, on le sait, Les Ménines ne sont pas de la fête, le tableau ne sortant jamais du Prado. Bons princes, nous n’allons pas protester ! Car, ce que nous allons voir, en particulier les portraits, va nous plonger dans un univers extraordinaire, celui dans lequel le spectateur regardant est happé par les regards, les mimiques des bouffons, nains, comédiens, personnages de Cour prodigieusement vivants.

De toile en toile, nous découvrons un Velázquez se mêlant génialement, comme sujet de l’énonciation du tableau, à son modèle, sujet de l’énoncé de ce même tableau.

Le pop artiste contemporain David Hockney estime que les images nous apprennent à voir le monde extérieur. Sans elles, se demande-t-il, que verrions-nous vraiment ? Velázquez, lui, nous invite à aller au-delà du voir et à regarder.

Regarder est une opération complexe dans laquelle le sujet se fait tableau sous le regard, non pas le sien, mais de l'Autre qui le regarde depuis le tableau. En passant du statut de sujet voyant à celui de sujet regardant/regardé, en quête d’une vérité, le spectateur est confronté au « Que veux-tu ? » que semble lui adresser, par exemple, l’homme austère du Portrait d’homme, daté de 1623 … Un « Que veux-tu ? » à entendre tout aussi bien comme un « Que me veut-il ? », présent chez le sujet qui contemple l’oeuvre.

La confrontation aux portraits de Velázquez possède ce pouvoir – démoniaque ? - de nous faire plonger dans la machinerie du désir : la volonté de l’Autre est interrogée de prime abord, avant que ne soit questionné le désir de celui qui regarde. Bien avant l’aphorisme de Lacan, « le désir de l’homme est désir de l’Autre », l’art du peintre nous fait percevoir la part obscure, non représentable du désir de l’Autre.

Peut-être le journaliste de Télérama, Olivier Cena, a-t-il l’intuition de ces questions quand il titre « Velázquez broie du noir », compris par certains comme une critique de la manière dont certaines salles sont plongées effectivement dans une semi-obscurité ! Il en déduit que « Velázquez déçoit », compte-tenu d’un nombre de visiteurs moins important que celui prévu, comme si la qualité d’une oeuvre se mesurait au nombre de ses spectateurs.

Etonnante conception de l’art réduit à n’être qu’un élément de la société du spectacle.

Devant une autre entrée du Grand Palais, une longue queue patiente pour l’exposition consacrée à Jean-Paul Gaultier… Est-ce le même public que celui de Velázquez ? S’il est différent, il ratera une occasion unique, celle, comme l’écrit Philippe Lançon dans Libération, de traverser l’exposition comme un plongeur en eau profonde, parmi les saintes et les musiciens, les prélats et les mendiants, les étoffes et les grimaces.

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