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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Lettre ouverte aux djihadistes qui nous ont déclaré la guerre, par Brice Couturier, France Culture

Publié le 19 Novembre 2015 par Jean Mirguet

Pour ceux qui n’en ont pas pris connaissance, je reproduis cette chronique de Brice Couturier, du 18 novembre, sur France Culture.

Chers djihadistes,

Grâce à vous, je comprends un peu mieux ce qui me relie à ce vieux pays, la France. Ayant vécu ici ou là, du Liban à la Pologne, j’en étais arrivé à me considérer comme un homme aux semelles de vent. Il n’y a pas longtemps, je me serais bien identifié au nomade hyperconnecté de Jacques Attali, libre de choisir son pays d’attache comme on décide d’un hôtel ; en vertu du ratio qualité des prestations sur niveau des prélèvements. Ma capitale à moi, ce pouvait être Londres, Bruxelles, voire New York. Je jugeais Paris provinciale.

Je dois vous l’avouer, chers djihadistes, la France ne m’était pas grand-chose. Son exceptionnalité m’énervait. Je rêvais de la noyer dans la normalité européenne. Mais tout de même, me disaient mes amis, tes grands-pères, tous deux officiers de réserve, ont porté l’uniforme pendant les guerres. Serais-tu prêt à abandonner à n’importe qui une terre pour laquelle ton père a pris le maquis à 18 ans, frôlé la mort dans les Ardennes à 19 ?

Comme à bien des hommes et femmes de ma génération, ces querelles d’Allemands m’apparaissaient comme quasi-préhistorique. Du sang perdu.

Pourquoi alors, chers djihadistes, ai-je voilé de tricolore ma photo de profil sur Facebook, comme l’ont fait, en un week-end, des centaines de milliers de gens – phénomène sur lequel feraient bien de réfléchir nos sociologues ? Pourquoi cette Marseillaise, entonnée par un Congrès debout, à Versailles ? Si j’étais le conseiller en communication de François Hollande, je lui conseillerais d’orner son revers d’un badge aux couleurs de son pays, comme le font dorénavant les présidents américains. Ridicule hier, cette marque de patriotisme apparaîtrait courageuse aujourd’hui.

C’est que, chers djihadistes, j’ai bien compris votre message. Dans votre communiqué de guerre, vous vous vantez d’avoir attaqué « la capitale des abominations et de la perversion, celle qui porte la bannière de la Croix en Europe, Paris ». Vous vous vantez d’avoir massacré à la kalachnikov des amateurs de rock désarmés dans une salle de concert, « le Bataclan, où étaient rassemblés », dites-vous, « des centaines d’idolâtres dans une fête de la perversité ». Assassiner des civils désarmés, quel glorieux fait d’arme, en vérité !

Vous croyez avoir semé la panique dans cette ville qui vous fait horreur, Paris, parce qu’elle est la capitale de la liberté de penser, de croire et de ne pas croire. Oui, chez nous, hommes et femmes, jusqu’à nouvel ordre, marchent côte à côte dans les rues, s’asseyent aux mêmes tables de cafés et de restaurants. Nos regards se croisent avec cette liberté que les bigots de votre espèce condamnent comme une effronterie. Les visages ne sont pas masqués, parce que l’expérience d’autrui prend la forme du visage - comme nous l’a appris Lévinas. C’est dans nos universités, très anciennes, que s’est développé cet esprit critique, qui vous fait si peur parce que vous craignez qu’il dissipe bientôt les ténèbres de votre crasse ignorance. Nos Lumières nous ont apporté une supériorité matérielle dont nous avons abusé dans le passé. Ce n’est plus le cas.

Nous sommes une nation d’individus, fiers de leur émancipation, et désireux de la proposer à tous ceux qui viennent nous rejoindre, sans distinction de race ou de religion. Nous sommes les enfants de Descartes et de Voltaire et c’est pourquoi nous soumettons toutes les croyances à l’épreuve de la raison, tous les pouvoirs à celui de la critique. A nos yeux, aucune puissance terrestre ne peut se targuer d’une origine divine. Cette liberté de critiquer, de se moquer, nous l’avons gagnée par les armes, à la suite de nos révolutions.

De tout cet acquis, il n’y a rien à négocier. C’est à prendre ou à laisser.

Pour toutes ces raisons, pour Pascal et Paul Valéry, pour Montaigne et Proust, Watteau et Debussy, pour Lamartine en février 1848 et Charles de Gaulle en juin 1940, je me sens soudain fier d’être Français. Vous croyez pouvoir nous soumettre par la terreur, vous vous trompez. Vous courez de grands risques en prenant notre longue tolérance pour de la lâcheté. Nous détestons la violence et sommes lents à répondre aux provocations. Mais sachez que, dans le passé, nous avons affronté des ennemis bien autrement redoutables que vos hordes miteuses. Et que nous les avons vaincues. Par vos provocations sanguinaires, vous nous avez réarmés moralement. C’est une bonne chose. C’est pourquoi la peur va changer de camp. Vous voilà prévenus.

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