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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Lumières de la vieillesse

Publié le 5 Novembre 2015 par Jean Mirguet

A rebours de la norme contemporaine qui nous veut jeune jusque dans notre vieillesse la plus avancée, j’aspire plutôt à « entrer vivant jusque dans la mort », selon l’expression de Winnicott qui souhaitait être vivant lors de sa propre mort et refusait de lui voir échapper la réalité de sa mort sans qu’il puisse la vivre.

La vie trace ainsi un chemin qui emprunte des réseaux partagés par tous mais qui serpente également hors des sentiers battus, dans ce que Kenneth White appelle « l’espace nomade », un grand espace où « les coordonnées ne se dessinent que peu à peu », à la différence de l’espace borné du sédentaire.

Cette route est inséparable d’un art de vivre dont Michel Foucault définit un des principes dans sa préface à l'Anti Œdipe : «Affranchissez-vous des vieilles catégories du Négatif (la loi, la limite, la castration, le manque, la lacune), que la pensée occidentale a si longtemps sacralisées comme forme du pouvoir et mode d’accès à la réalité. Préférez ce qui est positif et multiple, la différence à l’uniforme, le flux aux unités, les agencements mobiles aux systèmes. Considérez que ce qui est productif n’est pas sédentaire, mais nomade ».

Paul Ricoeur exprimait un souhait voisin. A l’aube de ses 90 ans, il disait dans une interview au magazine La Croix que « les dangers du grand âge sont la tristesse et l'ennui. La tristesse est liée à l'obligation d'abandonner beaucoup de choses. Il y a un travail de dessaisissement à faire. La tristesse n'est pas maîtrisable, mais ce qui peut être maîtrisé, c'est le consentement à la tristesse. Ce que les Pères de l'Église appelaient l'akedia. Il ne faut pas céder là-dessus. La réplique contre l'ennui, c'est d'être attentif et ouvert à tout ce qui arrive de nouveau. C'est ce que Descartes appelait l'admiration, qui est la même chose que l'étonnement ».

Telle n’est pas la voie qu’emprunte depuis plusieurs semaines divers éditorialistes localisés à gauche dans notre hexagonal paysage politique. Supportant mal la diversité des points de vue, ils « pensent » aussi puissamment qu’un rouleau compresseur en pratiquant l’amalgame (que, par ailleurs, ils dénoncent), l’invective, en déversant des flots de haine sur ceux, Finkielkraut-Debray-Onfray-Zemmour-Houellebecq, qui incarnent pour eux l’Autre immonde, doté d’une pensée « nauséabonde ».

Cette « vision binaire de la nouvelle gauche divine » (d’un côté, les néo-réacs, de l’autre, les résistants, encenseurs du petit livre beige de Stéphane Hessel, militant de l’indignation … certes nécessaire mais assurément pas suffisante) a aussi son langage, en usage à L’Obs, chez Laurent Joffrin à Libération, au Monde également. Un langage binaire (est-ce celui-là que leurs lecteurs ont envie d’entendre ?) qui ne sait compter que jusque deux, qui ignore le multiple et annule les questions, qui abolit les interrogations et la réflexion.

Dans La seule exactitude d’Alain Finkielkraut, récemment paru, un article à propos de Stéphane Hessel rappelle à notre souvenir ces vers du « Booz endormi » de Victor Hugo :

Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme

Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand

(…)

Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,

Mais dans l'oeil du vieillard on voit de la lumière

L’indignation que Stéphane Hessel nous enjoint à partager est celle d’un adolescent qui ne s’est pas assagi. S’il n’y a pas à juger le bien-fondé de sa révolte, il y a par contre un jugement à porter sur l’époque qui porte aux nues son injonction. Epoque, écrit Finkielkraut, qui « reconnaît en S. Hessel, le choix qu’elle a fait de l’intensité contre l’intelligence ». Et d’en déduire la signification du culte contemporain de la jeunesse : « extinction de la lumière et adoration du feu », promotion de l’intensité contre l’intelligence.

Indignez-vous ! Oui, certainement mais en restant grand ouvert à la surprise pour ne pas succomber à la tristesse et à la haine.

Car « il ne faut pas trop se hâter de créer des unités », écrit Kenneth White au début de La route bleue, « mieux vaut garder tout pluriel en mouvement ». Et de nous laisser cette question en forme de proposition, dans Investigations dans l’espace nomade, un petit livre constitué de notes et de fragments : « Pourrait-on parvenir à penser en termes de culture ouverte, de monde ouvert, en dehors des agglomérations asphyxiantes et du terrorisme des territoires ? ». Les promoteurs de discours simplificateurs et réducteurs (à l’Un) devraient y songer.

A suivre …

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