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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Un mal radical

Publié le 20 Novembre 2015 par Jean Mirguet

Je viens de relire « Tuer », un texte de la psychanalyste Marie Moscovici, paru dans le premier numéro de la revue L’inactuel du printemps 1994. Marie Moscovici est décédée il y a peu.

Elle cite un passage de Les Naufragés et les rescapés, quarante ans après Auschwitz, de Primo Levi : « Nous, les survivants, nous sommes une minorité non seulement exigüe, mais anormale (…). Ceux qui ont vu la Gorgone ne sont pas revenus pour raconter, ou sont devenus muets (…). Nous, nous parlons à leur place, par délégation ». Il ajoute, à propos des psychanalystes : « Je ne crois pas que les psychanalystes (qui se sont jetés sur nos problèmes embrouillés avec une avidité professionnelle) soient compétents pour expliquer cette impulsion. Leur savoir a été construit et mis à l’épreuve « au-dehors », dans le monde que, pour simplifier, nous appelons « civilisé » (…). Leurs interprétations me paraissent approximatives et simplifiées, un peu comme si quelqu’un voulait appliquer les théories de la géométrie plane à la résolution de triangles sphériques ».

Ces remarques pourraient s’appliquer aux deux textes que Freud a écrit sur la guerre, le premier en 1915, le second en 1932 dans lesquels il relie le penchant pour la guerre au fonctionnement du psychisme et des sociétés humaines. Freud avait cru en la supériorité du pouvoir de la culture sur la tendance à l’autodestruction inhérente à l’espèce humaine. Sa découverte de la pulsion de mort signera l’échec de ses espoirs mis dans la civilisation et le conduira à écrire en 1938 que « nous vivons en un temps particulièrement curieux. Nous découvrons avec surprise que le progrès a conclu un pacte avec la barbarie. »

Les équipées sauvages du vendredi 13 décembre constituent une nouvelle preuve de la réalité de ce pacte et de l’inscription de l'inhumanité au cœur même de la modernité. En conséquence, nous n’avons pas d’autre choix que, comme le formule Myriam Revault d’Allonnes dans Ce que l’homme fait à l’homme, d’organiser notre existence en tenant compte que rien n’est plus inquiétant que l’homme, capable d’anéantir l’humain avant de porter atteinte à la vie.

Ce pacte avec le diable n’est pas une idée fumeuse faite pour effrayer les braves gens. Elle trouve, par exemple, sa traduction concrète dans les camps, quels qu’ils soient . C’est ainsi que les camps de Daech , qui sont des camps, n’échappent pas au thème des camps. Quand Varlam Chalamov écrit dans Les Récits de la Kolyma son expérience de dix-sept années de sa vie passées dans les camps du Goulag, il est très précis : « Le thème des camps dans son principe, et dans une large acception, est aujourd’hui le problème fondamental ». Problème plus crucial que celui de la guerre car rejoignant la question capitale : « Qu’est-ce que le genre humain? ».

Répondant à cette question, Myriam Revault d’Allonnes démontre que peuvent survivre des hommes dont l’humanité a été détruite « soit parce qu’ils ont été transformés en spécimens d’une « sorte » d’espèce humaine, soit parce que leurs agissements ne sont pas imputables à des causes ou à des motifs que la reconnaissance du semblable nous permettrait de comprendre». En somme, des hommes ordinaires peuvent rester en vie « en cessant d’être du monde, après qu’ils ont tout désappris des sentiments, des intérêts et des réactions ordinaires ». Après quoi, ils pourront froidement exécuter d’autres êtres humains et les détruire comme des objets jetables. C’est cet échantillon du genre humain qu’ont croisé, dans la nuit de vendredi à samedi, nos semblables, innocentes victimes issues de la génération Bataclan.

Face à la barbarie, ne craignons pas de reprendre les questions scandaleuses de l’auteure de La crise sans fin : « Combien de temps faut-il à une personne ordinaire pour vaincre sa répugnance innée au crime ? Comment, par quelles procédures de neutralisation de la conscience éthique et politique, lui fait-on vaincre cette répugnance ? ».

Malgré les attentats du siècle précédent, malgré Charlie, sommes-nous redevenus si sourds et si aveugles , peut-être même anesthésiés par notre confort, pour avoir oublié qu'une espèce nouvelle avait été créée, pour qui tout, désormais, devient possible, pour qui l’impossible n’existe plus, qui vit dans un monde duquel l’impossible est exclu. Pourtant, Hannah Arendt nous a averti: « Cette espèce entièrement nouvelle de criminels est au-delà des limites où la solidarité humaine peut s’exercer dans le crime ».

Il y a un au-delà de l’humain, écrit Myriam Revault d’Allonnes, « un au-delà de la reconnaissance du semblable par le semblable, par l’imagination et la sympathie qui nous portent vers autrui et nous font exister à ses yeux ». Ouvrons les yeux et voyons : l'au-delà des limites est non seulement déjà arrivé mais il peut arriver de nouveau. « La violence utile ou inutile est sous nos yeux (…), écrit Primo Levi. Elle n’attend plus que le nouvel histrion qui l’organise, la légalise, la déclare nécessaire et légitime » : ce que le sinistre El-Baghdadi, promoteur d’une violence héritière de celle qui a régné dans l’Allemagne nazie, s’est déjà employé à faire.

Nous l’avions peut-être oublié mais dorénavant nous le savons : la destruction d’un peuple et d’une civilisation est possible. Il nous faut vivre et, lucidement, faire avec cette possibilité d’un mal radical, seule manière de ne pas tomber dans le piège du pacte avec le diable.

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