Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Certaines n’avaient jamais vu la mer

Publié le 23 Décembre 2012 par Jean Mirguet in Littérature

Dans son dernier roman, couronné cet automne par leJO prix Fémina Etranger, Certaines n’avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka raconte les visages, les voix, les images, les vies des jeunes filles japonaises – nous étions presque toutes vierges - qui, au début du XXe siècle, quittèrent leur pays pour épouser, aux Etats-Unis, un mari, immigré japonais, dont elles n'avaient que la photo. Il devait leur offrir une vie meilleure.

Bouleversante prosodie écrite à la première personne du pluriel, son roman est bâti comme un chant incantatoire et interprété par un chœur de femmes dont les voix scandent les multiples vies d’exilées.

Sur le bateau nous étions dans l’ensemble des jeunes filles accomplies, persuadées que nous ferions de bonnes épouses. Nous savions coudre et cuisiner. Servir le thé, disposer des fleurs et rester assises sans bouger sur nos grands pieds pendant des heures en ne disant absolument rien d’important. Une jeune fille doit se fondre dans le décor : elle doit être là sans qu’on la remarque.

Elles n’avaient jamais imaginé qu’en voyant leur mari pour la première fois, elles n’auraient aucune idée de qui il était, que ces hommes massés aux casquettes en tricot, aux manteaux noirs miteux, qui nous attendaient sur le quai, ne ressemblaient en rien aux beaux jeunes gens des photographies.

Après la première nuit de noces durant laquelle, les  nouveaux maris nous ont prises à la hâte ... dans le calme ... avec douceur et fermeté ... gourmandise, voracité ... dans la violence, elles se retrouvent dans des campements de fortune, à la lisière des villes des Blancs, dans leurs vallées brûlantes et poussiéreuses. Elles triment dans les champs, à la cueillette des fraises, du raisin, au tri des haricots verts, à l’arrachage des pommes de terre.

On les a mises en garde contre les Blancs : ne t’approche pas d’eux (...) N’oublie pas de les mettre à l’aise. Sois humble. Polie. Montre-toi toujours prête à faire plaisir (...) Vaque à tout ce qu’on te demande. Mieux encore, ne dis rien du tout. A présent tu appartiens à la catégorie des invisibles.

Puis des enfants naissent. Tous ne survivront pas car à la campagne, nous les perdions jeunes. A l’école, ils restent assis au fond de la classe, dans leurs vêtements faits maison, au côté des Mexicains, parlant d’une petite voix timide ou chuchotant entre eux dans cette langue secrète et honteuse. Peut-être deviennent-ils même des étrangers car un par un les mots anciens que nous leur avions enseignés disparaissaient de leur tête (...) Mais quand nous les entendions parler dans leur sommeil, les mots qui sortaient de leur bouche - nous en étions certaines – étaient japonais.

Arrive la guerre et les rumeurs de listes. Au lendemain de l’attaque de Pearl Harbor, tout Japonais devient suspect, espion et traître en puissance. Du jour au lendemain, nos voisins se sont mis à nous regarder différemment (...) Et nos maris avaient beau nous avoir prévenues malgré tout – Ils ont peur -, nous n’étions pas préparées à cela. A nous retrouver soudain à la place de l’ennemi.

 

Julie Otsuka raconte superbement la montée de la haine et de la xénophobie à l’endroit des Japonais, qu’ils aient été citoyens américains ou étrangers en situation régulière. L’opinion publique et les politiques gouvernementales autorisèrent, sans susciter grande protestation, l’abrogation de leurs droits civiques. Puis la décision fut prise de les chasser de chez eux et de les interner dans des camps entourés de barbelés et surveillés par des miradors, situés dans des endroits isolés aux conditions climatiques dures, en Californie, dans le Wyoming, en Idaho, en Utah, en Arizona, en Arkansas et au Colorado. Bien qu’un grand nombre d’entre eux fussent installés aux Etats-Unis depuis longtemps, ils se virent refuser le droit d’obtenir la citoyenneté américaine et de devenir propriétaires de biens immobiliers.

Des hommes disparaissaient, tout le monde était sommé de se présenter à la police.

Quand vint le temps de la déportation, le « dernier jour », des dizaines de milliers de personnes furent « déplacées » pour la seule et unique raison de leur race et de leur origine ethnique.

Dans un dernier chapitre, Julie Otsuka donne la parole aux Américains qui, tels des Candides, découvrent la disparition de leurs anciens voisins : les Japonais ont disparu de notre ville (...) Chaque jour qui passe fait pâlir les affiches sur les poteaux téléphoniques. Et puis, un matin, il n’en reste plus une seule, et pendant un moment la ville se sent étrangement nue, et c’est comme si les Japonais n’avaient jamais existé (...) Les Japonais nous ont quittés et nous ignorons où ils sont (...) Certains jours nous oublions qu’ils étaient parmi nous, même s’ils resurgissent souvent tard le soir, à l’improviste, dans nos rêves.

Mais  tout ce que nous savons c’est que les Japonais sont là-bas quelque part dans tel ou tel lieu, et que nous ne les reverrons sans doute jamais plus en ce bas monde.

 

En 1988, le gouvernement des États-Unis présenta des excuses officielles aux anciens détenus et offrit des réparations limitées aux survivants.

Aujourd’hui, le Japanese American National Museum de Los Angeles, affilié au National Center for the Preservation of Democracy, créé pour promouvoir les principes de la démocratie et la participation citoyenne, se consacre à la connaissance de l’histoire de la communauté nippo-américaine.

Ce musée a été initialement hébergé dans le temple bouddhiste Nishi Hongwanji dans le quartier de Little Tokyo, le centre dynamique de la communauté nippo-américaine de Los Angeles. En 1942, ce temple fut désigné comme point de rassemblement des milliers de citoyens américains d’origine japonaise avant leur déportation. Il servit ensuite de lieu d’entrepôt des biens des Nippo-Américains déportés, avant de faire fonction d’hôtel à leur retour à Los Angeles.
Il redevint un lieu de culte en 1945.

 

Au début de cette année, alors que nous visitions ce musée, nous eûmes la chance, Marie-Ange et moi, de discuter avec un vieux monsieur, qui gardait la salle où étaient exposés des objets de la vie quotidienne des américano-japonais dans les camps. Il nous guida vers une carte et pointa son doigt sur une ville qui nous était familière puisqu’il s’agissait de Bruyères dans les Vosges. Il nous apprit qu’un monument représentant l'île d’Hawaii y avait été érigé en souvenir de la libération de la ville et de l'épopée du 100/442ème Régiment de Combat des Etats-unis, composé d’Américains d'origine Japonaise, initialement déportés en camps de concentration aux USA et qui se portèrent volontaires pour combattre pour la liberté, alors que leurs proches en étaient privés par leur propre gouvernement. 800 Nisei – Américains d’origine japonaise - y perdirent la vie, dont un cousin de notre guide. Cette unité devint l'Unité la plus décorée de l'Histoire de l'Armée des USA après la Bataille de Bruyères-en-Vosges, considérée comme l’une des dix plus importantes de l'Histoire des USA.

 

 

Commenter cet article