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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Délicieux duel

Publié le 5 Décembre 2012 par Jean Mirguet in Politique

La relation entre Copé et Fillon, tout du moins le duel que les médias relaient, évoque irrésistiblement la matrice que Lacan nous a appris à reconnaître dans la relation à l’autre, mon semblable.

Notre image du corps se construit, pour l’essentiel, à partir de l’image du corps que nous percevons de nous-mêmes dans le miroir : l’autre dans le miroir ou l’image de moi dans le miroir, c’est moi et ça n’est pas moi (je lève le bras droit et c’est la bras gauche qui, dans le miroir, se dresse). Cette relation est dite imaginaire, non parce qu’elle est le fruit de mon imagination mais parce qu’elle a trait à l’image. Elle est ce à partir de quoi le Moi va se constituer comme une totalité.

Je me perçois, je me ressens comme une unité grâce à la médiation de l’image au miroir. Or, cette relation spéculaire est une aliénation, à l’origine d’un « ou bien toi mon semblable ou bien moi », donc à l’origine de l’agressivité propre à la relation narcissique.

 

Dans la concurrence mortifère qui les anime, Copé et Fillon sont entièrement pris dans une telle relation imaginaire, dont on connaît le caractère foncièrement paranoïaque, avec, dans ses formes les plus aiguës, une combinaison de mégalomanie, de grandeur et de persécution.

Les tentatives  de médiation et d’apaisement visant à les rabibocher ont échoué les unes après les autres, faute d’une relation symbolique pacifiante qui en passerait par des échanges de parole. A présent, c'est la lutte à mort qui les anime et les domine. 

 

Pourquoi cette multiplication et cette répétition des ratages ? Dans cet affrontement épuisant, la surenchère commande. Tout  semble opposer ces frères ennemis enchaînés par un lien étonnant qu’aucun tiers ne parvient à couper. Copé et Fillon sont devenus frères inséparables et belligérants insatiables, inassouvissables. A chacun sa volupté, à chacun sa jouissance ! Que le spectacle continue ; encore, encore ! demande le public.

 

Demandons-nous ce qui exige toujours plus de jouissance. Réponse : le Surmoi.

Car le Surmoi est un moraliste sadique qui en demande toujours plus. Il n’aime rien tant que nous bombarder d’exigences impossibles à respecter et ensuite jubiler de notre impossibilité à pouvoir y répondre.

On laisse souvent croire que le Surmoi sert d'appui à la conscience morale ... fadaises ! S'il fraye avec elle, c'est plutôt comme pousse-au-crime. Il est, affirme Lacan, loi insensée qui va jusqu’à être la méconnaissance de la Loi.

 

La crise actuelle à l’UMP témoigne de la difficulté de ce parti à se remettre de la défaite de son chef et à analyser les raisons de cet échec. On fait comme s’il n’y avait pas eu de revers. Il n’y a pas eu, à droite, de bilan critique du quinquennat sarkozyste.

Il est touchant voire pathétique d’entendre les adhérents de l’UMP, leaders et militants de base confondus, exiger un retour au respect des valeurs de la droite : respect de la hiérarchie dans laquelle chacun est censé rester à la place qui est la sienne, culture du chef charismatique, autorité de celui-ci sur le mode du chef à l’autorité naturelle.

S’ajoutent à cette situation les conséquences désastreuses du choix de l’élection démocratique du chef du parti. Il était jusqu’alors nommé ou plébiscité grâce à son charisme ; aujourd’hui, puisque l'époque l'exige, il est élu. Le choix du principe majoritaire a manifestement fragilisé les rapports hiérarchiques organisant traditionnellement le pouvoir au sein de cette famille politique. La pratique démocratique se révèle être un cauchemar pour les croyants à un ordre social hiérarchique, dont le chef autoritaire se doit d’être le garant naturel.

Depuis les élections présidentielles du Printemps, une question vitale se pose à l’UMP : comment maintenir vives les valeurs conservatrices de la droite, raisons de son existence ? Dans l’idéal, en n’oubliant pas les qualités que devrait posséder un chef légitime : la vertu, la prévalence donnée à l’intérêt commun sur l’intérêt personnel, le respect de la loi.

Pourtant, avec les tricheries, manipulations, intox, coups de force, proclamation anticipée de victoire, de ces quinze derniers jours, l’idéal se révèle singulièrement écorné. Les condamnations morales de ces agissements fusent chaque jour, sans que rien ne change. Le recours à la morale politique n’est pas, dans ce contexte, d’un grand secours. Au contraire, plus la morale s’en mêle, plus les censeurs interviennent (voir la tentative de médiation de Juppé ou l’ultimatum de Sarkozy), pire est la crise !

 

On se dit alors que ces abus, ces comportements de brigands doivent bien avoir une fonction. On se dit que ces pratiques d’arrière-cuisine étalées à ciel ouvert sont peut-être nécessaires pour, somme toute, sauver la face et tenter de rétablir l’harmonie au sein du parti.

Ne serait-ce pas ainsi que s’avouerait – à son insu - le cynisme du Surmoi de l’UMP : plus s’étalent les réprobations et les jugements sans indulgence à l’endroit des chefs (c’est-à-dire plus s’affirme la sévérité de la censure), plus ceux-ci renient les valeurs en faveur desquelles ils militent officiellement.

Loin de menacer leur parti, le fonctionnement transgressif ambigü des deux leaders ne constituerait-t-il pas, au contraire, le meilleur soutien, cyniquement pervers et inavoué, à leur domination ?

 

 

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