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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Donner asile

Publié le 16 Novembre 2012 par Jean Mirguet in Clinique et pratique en institution

On me rapportait récemment le cas de Mme X aux prises avec des pensées délirantes se développant autour de la conviction qu’elle allait tuer ses proches, son compagnon, ses enfants. L’analyste jungien qui la recevait lui aurait répondu qu’il ne pouvait rien pour elle, la laissant totalement seule face à son désarroi.

Fortement angoissée par la certitude qu’elle pouvait commettre un meurtre, elle partit se réfugier chez un ami qui, jugeant son état très inquiétant, l’accompagna aux Urgences Psychiatriques. Faute de place disponible, Mme X ne put y être accueillie et fut renvoyée chez elle. Dans les jours suivants, son état ne s’améliorant pas, elle fut de nouveau adressée aux Urgences où on lui donna le même type de réponse. Ce n’est qu’après quatre ou cinq recours à ce service qu’enfin, la décision fut prise de l’hospitaliser en psychiatrie.

 

Cette situation est exemplaire de la limite inhérente à toute thérapeutique individuelle qui ne comporte pas cette réponse pratique, pragmatique qu’est un accueil dans une institution hospitalière ou de soins. Il est des phénomènes qui surgissent dans la clinique et qui, par leur nature, nécessitent une réponse qui vaille comme refuge, asile, abri et pas seulement comme écoute. Ici, c’est la clinique qui décide des modes de réponse puisque, à un moment donné, il devient urgent d’accueillir un insupportable auquel on peut donner l’hospitalité.

Asile : le mot tire son étymologie de l’adjectif grec asulos « qu’on ne peut saisir », de a privatif et de sula signifiant « butin ». Il signifie « lieu sacré » et son dérivé asulia correspond à un privilège accordé à un ambassadeur ou un athlète par des cités étrangères qui le mettait en sûreté, lui et ses biens. La langue classique en fera un « lieu quelconque où l’on peut se mettre à l’abri d’un danger » avec une valeur de « défense, sauvegarde ».

Donner asile à l’insoutenable, à l’intraitable, voilà donc la fonction première de ce lieu quelconque qu’est une institution d’accueil. Elle précède la fonction  thérapeutique de l’institution, elle est une nécessité conditionnée par l’insupportable qui, dans un sujet, est dû à sa condition humaine.

Cette thèse, développée par Alfredo Zenoni dans L’autre pratique clinique (Érés, 2009), véritable manuel de  psychanalyse appliquée qu’il faudrait donner à chaque salarié embauché en institution (en même temps que son contrat de travail), implique qu’un sujet, quoique hospitalisé en psychiatrie ou accueilli dans un Itep, par exemple, pour y être soigné, faire une thérapie l’est aussi, essentiellement, à cause du fait que, dans sa vie, quelque chose d’insupportable en lui exige cette réponse. La première raison d’être de l’institution n’est pas le traitement de la psychose (sans quoi tous les sujets psychotiques devraient s’y trouver), elle existe d’abord en raison de la part d’intraitable et de socialement invivable qui, dans le sujet, demande à trouver asile et refuge. L’institution se substitue au lien social devenu impossible.

 

Concevoir l’hospitalisation d’un sujet ou son admission en Itep indépendamment de tout but ou projet thérapeutique présente l’intérêt de distinguer deux dimensions : celle du soin psychiatrique ou psychologique qui répond au droit d’un individu d’être soigné, protégé, assisté même si ça n’est pas sa demande, et celle du sujet. Or, la notion de « thérapeutique » ou de « psychothérapie » confond fréquemment ces deux aspects. C’est justement quand la cause de l’institution n’est pas effacée par son projet thérapeutique que le sujet a une chance d’être pris en compte.

On pourra lire sous la plulme d'A. Zenoni (en particulier, dans les pages consacrées à la fonction sociale et au champ clinique de l’institution) comment la seule focalisation sur le projet thérapeutique peut avoir pour effet de négliger la question du sujet. Cela se vérifie souvent lors des études de situation clinique réalisées dans le travail dit de supervision.

 

C’est à partir du moment où cette question de la raison de l’institution, du pourquoi de son existence est prise en compte, donc à partir du moment où l’on fait place à la cause de la présence du sujet en son sein, qu’il est possible d’envisager une autre façon de travailler.

En effet, chaque praticien qui intervient, qu’il soit psy, infirmier ou éducateur, est confronté au même réel. Ce réel, le même pour chacun, ne se découpe pas en tranches selon les spécialités. Il n’y a pas le réel du psychologue, différent du réel de l’éducateur ou de l’infirmier ou de l’orthophoniste. Le réel dont il s’agit est celui de la cause, à l’origine de l’existence de l’institution et à l’origine d’une autre façon de pratiquer, la pratique à plusieurs qui, tout en étant « une », met en avant la position singulière, l’inventivité de chaque intervenant.

Or, l’inventivité sera d’autant plus féconde qu’on ne fera pas appel au savoir spécialisé de chacun, appris dans les écoles et les formations. La construction d’un cas sera possible à partir du moment où chacun pourra mettre de côté, se déplacer par rapport à ce qu’il a acquis comme savoir dans ses études, ses lectures.

Pour que cela fonctionne, il en faut au moins un qui soutienne cette orientation impliquant un certain renoncement à l’idéal psychothérapeutique et à une mise entre parenthèses du désir de gouverner, d’éduquer voire de psychanalyser. Pour cela, il faudra, à cet « au-moins un », être plus souvent sur le terrain que dans son bureau, faire partie de l’équipe, du « plusieurs » qui élabore la clinique. Il lui faudra susciter chez chacun le désir de baigner dans le même bain clinique, celui qui consiste à s’interroger sur la cause de la présence du sujet dans l’institution et sur le ravage qu’opèrent en lui les pulsions de destruction alors que, le plus souvent, c’est « le discours sur notre travail, notre méthode, notre projet » qui mobilise les énergies.

 

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