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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Entre-deux

Publié le 19 Septembre 2012 par Jean Mirguet in Poésie

J’ai déjà évoqué dans ce blog le travail de François Jullien, philosophe sinologue, penseur de l’entre-deux séparant la pensée gréco-européenne de la pensée chinoise. Il ne s’agit pas pour lui de penser les différences entre l’Europe et la Chine mais de sortir de l’Europe et, en tirant parti de l’extériorité de la pensée chinoise, attraper notre impensé d’Européen.

En février dernier, François Jullien publiait chez Grasset, Cinq concepts proposés à la psychanalyse. Ces cinq approches font deviner certains aspects de la psychanalyse laissés dans l’ombre par son inventeur, déterminé qu’il était par l’outillage intellectuel européen.

À la fin de son livre, François Jullien développe le concept de « transformation silencieuse », qui rend compte du processus à l’œuvre dans une cure psychanalytique : il s’agit d’opérer des déplacements en soi-même afin, écrit-il, qu’on ne soit plus « retenu en arrière » et que, de nouveau, il devienne possible d’avancer. C’est ainsi que l’analysant se découvre être différent alors qu’il est toujours le même, la transformation silencieuse qui opère en lui, à son insu, faisant son chemin dans l’ombre jusqu’à ce qu’un jour, elle projette en pleine lumière une de ses manifestations qui, alors, fait événement.

Dans ce progrès, écrit François Jullien, un mouvement s’extrait de l’insaisissable et point dans la conscience. Il sort de l’imperceptibilité, au stade du « subtil » et de l’ « infime », au moment où son amorce commence à s’entendre dans le monde sensible.

Quelque chose affleure qui de latent devient manifeste. Dans ce passage de l’un à l’autre, on pense à ce qu’écrit Lacan dans sa préface à L’Eveil du Printemps de Franck Wedekind, à propos du problème qu’est pour les garçons de faire l’amour avec une fille : « Ils n’y songeraient pas sans l’éveil de leurs rêves ».

 

Dans la pensée chinoise, latent et manifeste ou latent et patent, pour reprendre les termes de Jullien, font couple comme le yin et le yang.

Entre l’un et l’autre se déroulent des transformations souterraines, qui à l’image de ce qui se passe dans une psychanalyse, font venir à la surface des évidences qui, jusqu’alors, étaient restées larvées. Du latent au patent s’opère un passage : celui du « pas encore » au « déjà là ».

Il y a entre le latent et le patent un espace, une transition, un intervalle, un entre-deux.

Or, penser l’entre-deux implique de ne pas se contenter de penser avec le seul critère de la différence, de la frontière qui départage ce qui est de ce qui n’est pas ou de l'affrontement : homme ou femme ? autochtone ou étranger ? vie ou mort ? psychanalyse ou comportementalisme ? gauche ou droite ? Hollande ou Sarkozy ? ...etc, etc.

La logique binaire occidentale du ou bien... ou bien avec la frontière comme indice d’un intérieur et d’un extérieur ou d’un ici et d’un ailleurs ou d’un avant et d’un après n’est pas suffisante pour rendre compte de ce qui se passe quand on rencontre un événement qui fait qu’après, ce n’est plus comme avant.

Ainsi en va-t-il du passage du seuil entre vie et mort. Ce franchissement étonne Socrate qui, dans le Phédon, est surpris de ce que le un et le deux n’aient pas de rapport : « Lorsqu’un plus un font deux, lequel des deux un s’est transformé pour faire deux ? Le premier ou le second ? ». Il cherche une différence entre les deux un là où il y a un entre-deux à explorer.

Un sage chinois, convaincu de l’existence du continuum et n’envisageant pas la confrontation entre des opposés car attentif à cet « entre » où tout se passe, ne se serait jamais posé une telle question.

 

Peut-être le haïku est-il la forme poétique la plus aboutie permettant au voyageur d’explorer ce presque rien de l’entre-deux dans lequel se déploie le passage du latent au patent. "Il n'y a rien à ajouter au haïku qui vient éclore sur les lèvres du voyageur" écrit Maurice Coyaud dans Fourmis sans ombre, le Livre du haïku, ; "il n'a pas besoin d'une syllabe de plus pour dire ce qu'il a à dire ; rien ne saurait l'augmenter, lui donner davantage de sens : il est, tel quel, autorité pure, qui n'a elle-même à s'autoriser de rien".

Et c’est tel quel, sans en dire plus qu’il ne faut, que la mère écrit ce tercet :

Retour de voyage –

mon enfant dit

tu n’as plus le même goût

                            MAM

 

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