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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Entretien avec Marie-Louise NOLTE, artiste plasticienne, à propos de son exposition « Les Mystères du Vivant » (1ère partie)

Publié le 26 Juillet 2012 par Jean Mirguet in Expositions

Poster Nolte - finalArtiste plasticienne connue pour ses papiers collés, Marie-Louise Nolte vit et travaille à Nancy depuis 1975.

Depuis 1999, elle aborde, avec sa série « Les Mystères du Vivant », qu’elle expose du 2 juillet au 31 août 2012 à l’Office du Tourisme de St Nicolas de Port,  une nouvelle phase de son œuvre en se consacrant à « une peinture à l’huile vivante, fantasque et optimiste, aux couleurs éclatantes».

 

Dans la présentation de ton exposition, tu fais référence au street art et à des artistes contemporains comme Takashi Murakami ou Juan Pablo « Popay » de Ayguavives, celui qu’on surnomme le « Goya du graffiti et de l’art urbain ». Cela fait-il de toi une héritière de Warhol et du pop art américain ?

 

Ayant montré pour la première fois (2008) des photos de mes peintures à la conservatrice en chef du musée de Nantes lors d’un entretien concernant une expo à venir de mes papiers collés dans ce musée, cette conservatrice m’a fait remarquer que ma peinture lui faisait penser à celle de Takashi Murakami et dans ce sens m’a conseillé de proposer mes peintures à la Biennale de Lyon où s’exposait la jeune peinture nipponne. Je  ne me suis pas du tout reconnue dans son propos. (Takashi Murakami vient de la B.D. et du manga). Je n’ai d’ailleurs pas donné suite à cette invitation.

En revanche, c’est en voyant les œuvres récentes de « Popay » que j’ai senti quelques similitudes dans l’énergie que dégagent ses petits personnages souvent difformes qui envahissent ses dernières toiles.

 

Considères-tu que ton travail de création soit voisin de celui du poète : créer, non à partir de mots, de sons, de signes mais à partir de couleurs, considérer les mots ou la matière picturale comme des choses et non comme des signes ?

Est-ce ainsi que le peintre peut attraper le sentiment de la vie ? Ce que tu essayes d’attraper, sont-ce les pulsions, l’énergie émanant de ceux que tu appelles tes « petits drôles » ?

 

Je ne suis pas poétesse… mis à part quelques haïkus. Et donc je ne sais pas bien comment « ça marche » pour les poètes.

Ce que je puis dire c’est que dans la peinture (et cela plus que dans le dessin) c’est le corps qui est impliqué. Dans ce sens, mieux vaudrait se référer à la danse.

Cependant, je peux expliquer au plus près les processus. À l’origine, il y des carnets de croquis où je trace une ligne… des lignes… des enchevêtrements de lignes ; ces lignes suggèrent des formes… les formes des masses (l’œil, la bouche, le sein, l’anus etc.). Enfin les formes et les masses des « paysages » dans lesquels apparaissent des personnages.

La peinture est (pour l’instant) une transposition de mes dessins ou d’une partie de mes dessins avec les aléas et les contraintes (autres) de la matière peinture qui permet du fait de sa plasticité et de son onctuosité une infinité de variations et de subtilités que ne permet pas le dessin.

Il ne faut donc pas voir dans ma peinture le résultat d’une intention intellectuelle… mais plutôt le résultat d’un travail du corps mû par des impulsions… tout cela avec des limites… et là où la limite se fait sentir (car enfin le toile est une surface plane en deux dimensions et relativement restreinte…et le pinceau n’est qu’un instrument de précision très rudimentaire qui prolonge la main), là où la limite se fait sentir qui pourrait « brimer » l’impulsion, la technique prend le relais et permet de simuler les trois dimensions, les bosses et les creux, l’extérieur et l’intérieur, les méats, etc.…

Et pour répondre à la dernière partie de ta question… Oui ! La peinture telle que je la ressens est un travail où le corps s’exprime (et par là même, la mémoire du corps également) qui, allié à l’intelligence technique, au savoir-faire, donne les pulsations de la vie… ( le sentiment de la vie comme tu dis) et est capable de faire ressentir l’énergie de la vie aux regardeurs.

Parfois ces formes peuvent devenir des êtres (des entités… un peu comme les homoncules de Paracelse), en tout cas des vivants. 

 

On voit dans tes tableaux des formes humaines vivantes qui ont subi une distorsion. Pourquoi cette distorsion ? Francis Bacon dit que, dans son cas, toute peinture est accident. Il voit d’avance la chose dans son esprit et pourtant il ne la réalise presque jamais comme il la prévoit.

Pour toi, la chose se transforme-t-elle du fait même qu’il y a peinture ? Crois-tu que la peinture ait une vie complètement à elle, qu’elle a sa vie propre ?

Est-ce aussi cela les mystères du vivant ? Les formes que tu crées, te viennent-elles parce que tu as eu l’intention de les faire, ou viennent-elles par accident sans que tu les saches préalablement ? Arrive-t-il souvent que l’image se transforme au cours de ton travail ?

 

Je connais cette phrase de Francis Bacon. Lorsque l’on peint, on peut comprendre que Francis Bacon ait utilisé « un accident de la peinture » pour en faire sa marque de fabrique. Il y a des accidents « heureux »… comme il y en a de malheureux. Lorsqu‘on peint librement (sans sujet ni iconographie imposée), il arrive toutes sortes de choses (accidents, dérapages, effets, etc.) sur la surface de la toile. C’est au peintre de décider s’il utilisera ou pas (et comment) ces « accidents ». Dès lors que les peintres prétendent (comme depuis la moitié du XIXe siècle) que le sujet n’existe plus et que c’est le sujet lui-même voire la peinture qui sont les sujets de la peinture (cf. l’évolution de l’esthétique) il y a fort à parier que les peintres se sont servi des « accidents » de la peinture  pour en faire leur miel.

Ce n’est pas mon propos car ni le sujet du peintre ni le sujet de la peinture ne m’intéressent. Ce qui m’intéresse c’est-ce qui se produit lorsque, maîtrisant une technique, on parvient à exprimer au-delà de soi et au-delà du matériau quelque chose d’universel ; c’est-à-dire quelque chose qui est universellement reconnu comme inhérent ou appartenant à la condition humaine ou de l’univers.

Donc, pour ma part, je préfère poursuivre mon propos sans céder à la fascination des accidents qui peuvent s’avérer comme des solutions très plaisantes… je poursuis sans relâche mon propos travaillant la matière jusqu’à ce qu’elle se révèle en parfaite adéquation avec ce que j’ai envie de ressentir profondément en regardant ma peinture : le plaisir sensuel d’une harmonie bien ronde… comme un nouveau-né bien rond et dodu (et non pas un petit tout fripé et tout laid).

Voir la chose que l’on veut représenter dans son esprit est une chose. La réaliser est possible à condition de peaufiner sa technique, ne pas se contenter des aléas qu’on rencontre, voir et comprendre pourquoi telle couleur ou telle forme ne « fonctionne pas » dans l’ensemble de la composition… Cela demande du temps, de la maturation

Et va à l’encontre des rythmes actuels. Tant pis. Je produirai moins que d’autres.

Je pense aussi qu’à l’instar des écrivains qui parlent de leurs personnages qui en cours d’écriture prennent tel ou tel caractéristiques…et finalement leur échappent, je peux dire que la peinture a une vie complètement à elle et qu’elle échappe aux peintres.

C’est pourquoi ils la signent… non?

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