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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

"Il y a des fleurs partout" (5), une nouvelle de H. Illégent

Publié le 30 Mars 2013 par H. Hillégent in Nouvelles

Il la dévisageait de façon quasiment impudique. Chizu ne savait comment réagir à ce regard qui la scrutait et inspectait la moindre de ses mimiques. Raide dans son fauteuil, elle essayait de regarder ailleurs mais n’y parvenait pas. L’ascendant de cet homme était si puissant qu’elle ne pouvait se soustraire au pouvoir qu’il exerçait sur elle.

Son angoisse montait à la façon d’un tsunami qui s’annonce et va tout emporter sur son passage. L’image de la célèbre Grande Vague d’Hokusai traversa son esprit ; elle avait l’impression de se trouver sur une des barques et d’être un des rameurs cramponnés à leurs rames. Pris dans cette forte tempête, ils avaient peu de chance de réchapper à ce monstrueux dragon prêt à  les dévorer.

Il ouvrit le tiroir supérieur de la commode située sur sa droite, en sortit une paire de gants médicaux en latex. Il les enfila lentement, presque sensuellement, en faisant crisser le caoutchouc sur ses doigts.

Le regard de Chizu ne pouvait se détacher de ces longues mains gantées, des mains de chirurgien, prêtes à accomplir une opération dont elle savait maintenant qu’elle lui était destinée.

Il approcha lentement les mains des yeux de Chizu et, brusquement, les enfonça dans les cavités oculaires. Chizu poussa un cri épouvantable, terrifiant et perdit connaissance, se disloquant dans le fauteuil dont la couleur se mêlait à celle de son sang.Enuclée

Le voleur d’yeux mit les deux globes sanguinolents dans un sac réfrigéré et s’enfuit, laissant Chizu énuclée pour morte.

Il regagna sa voiture et reprit la direction de Little Tokyo. Il se gara dans First Street, près du Musée National Americo-Japonais dans lequel il pénétra par une petite porte située sur l’arrière. Un vieux monsieur l’attendait, qui prit le sac, en vérifia le contenu et alla le ranger avec beaucoup de précautions dans le frigidaire qui se trouvait là.

 

On se souvient que ce musée avait été construit sur l’emplacement de l’ancien temple bouddhiste Nishi Hongwanji et qu’il avait été utilisé pour stocker des marchandises envoyés aux Américains d’origine japonaise, déportés après l’attaque de Pearl Harbour.

C’est de là que fut expédiée la vieille paire de lunettes, reçue quelques semaines plus tard par Mugito Watanabe, interné au camp de Tanforan, au sud de San Francisco.

Le voleur d’yeux, son petit-fils, avait appris bien des années après sa libération comment son grand-père, atteint d’une grave maladie oculaire pendant sa détention, était devenu aveugle. Une opération lui permettant de recouvrer la vue grâce à la greffe des deux globes oculaires aurait pu être tentée, malheureusement Mugito était trop pauvre pour la payer.

Alors qu’ilMont Fuji avait été un calligraphe réputé avant la guerre, il vivait modestement de la fabrication de pinceaux à lavis, aidé par son petit-fils Ishi qui rêvait qu’un jour, son sofu pourrait de nouveau contempler le mont Fuji.

 

Emergeant comme hébétée de sa syncope, Chizu cligna des yeux puis les rouvrit pour apercevoir une douzaine de visages qui, penchés sur elle, la scrutaient intensément. Elle poussa un petit cri d’effroi, mais réussit à s’apaiser quand une vielle dame lui dit de ne pas s’inquiéter, que, par cette chaleur suffocante de juillet, elle avait eu un malaise et qu’une ambulance était en route pour l’emmener à l’hôpital le plus proche.

Elle chercha des yeux le client dont elle prenait la commande tout-à-l’heure. Il avait disparu.

Elle se dit alors qu’il lui fallait impérativement reprendre rendez-vous avec le Dr James Saving, son psychiatre. Il la soignait pour une autoscopophobie.

Autoscopophobie

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