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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

La dangerosité, notion statistique

Publié le 23 Novembre 2011 par Jean Mirguet in Le malaise

Chaque drame humain défrayant la chronique engendre des émotions, déchaîne des passions que les médias et les responsables politiques se chargent d’entretenir. Les  bénéfices à en tirer ne sont pas négligeables puisque le profit est à portée de main: séduction de l’électorat avide d’un toujours plus de sécurité, augmentation du nombre de lecteurs, d’auditeurs, de téléspectateurs.

Le meurtre, à Chambon-sur-Lignon, de la jeune Agnès, 13 ans, par un lycéen de 17 ans, déjà mis en cause pour viol dans une précédente affaire, n’échappe pas à cet enchaînement. La polémique est nationale et donne lieu à un embrasement émotionnel, effet d’une commotion dont le retentissement brouille la recherche rationnelle des tenants et aboutissants de cet événement dramatique.

Cet "incendie médiatique" est-il justifié ? Non, estime le sociologue Laurent Mucchielli sur son blog. En effet, rappelle-t-il, la fréquence annuelle de ces cas dramatiques est comprise entre 0 et 1 par an à l'échelle de la France entière. "Dès lors, si l'on comprend bien l'émotion déclenchée par cette affaire, l'on voit mal quel problème de société il faudrait en déduire, ni quelle réforme pénale ou psychiatrique il serait urgent d'adopter."

Cependant, des discours prétendument experts continuent à se répandre dans les journaux, à la radio, sur les chaînes de télévision. De manière incantatoire, ils nous promettent la certitude d’un savoir, celui qui consisterait à déceler la dangerosité d’un sujet susceptible de commettre un délit sexuel ou de récidiver.

Ainsi, lors du dernier numéro de Mots croisés, diffusé sur France 2, le journaliste Yves Calvi demande à ses invités comment évaluer la dangerosité d’un délinquant sexuel. Le docteur Pierre Lamotte, psychiatre spécialisé dans la criminologie, répond en rendant compte de la pratique clinique des experts, grâce à laquelle des éléments de dangerosité peuvent être repérés. Outré, Georges Fenech, député UMP, président de Milivudes et rapporteur de la loi sur la Rétention de Sûreté, lui rétorque que ses propos sont « la démonstration que, dans notre pays, nous avons une psychiatrie légale qui est totalement dépassée ». Il ajoute que la France est l’un des derniers pays en Europe à utiliser ce mode d’expertise, que les experts ne connaissent rien à la criminologie quand ils sont nommés et qu’ils « utilisent toujours la vieille méthode freudienne ou Lacan autrement dit la méthode clinique » qui consiste, selon lui, à « passer deux heures en tête-à-tête avec une personne qu’on va ausculter et examiner pour dire si c’est dangereux ou pas ». Vantant ce qui se fait en Allemagne, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, « il faut, dit-il, que nous abandonnions la méthode clinique pour passer à des méthodes dites actuarielles[1], utilisées au Canada depuis 50 ans ». Il précisera, un peu plus tard dans l’émission, qu’il est favorable à l’introduction en France de ce qui se passe aux Etats-Unis : offrir aux citoyens le droit de savoir s’il y a un pédophile condamné dans leur quartier... 1984 de Georges Orwell n’est pas loin !

Ces déclarations, flatteuses pour les esprits épris de simplisme mais révoltantes pour quiconque a pris la mesure de la complexité du réel, prennent appui sur un modèle rudimentaire qui confond, comme le souligne, dans Le Monde, Daniel Zagury, psychiatre expert auprès de la cour d’Appel de Paris, diagnostic et pronostic.

Or, sauf à s’imaginer qu’on peut tout maîtriser, que rien ne nous échappe, il nous faut bien consentir à l’existence d’une zone d’incertitude, à l’impossible accès au tout-savoir. Il reste alors toujours un risque, celui de ne pas savoir  que, seule une pratique démocratique est en mesure de garantir, les régimes totalitaires s’étant toujours fait les chantres d’un savoir total.

Certes, des délinquants, des criminels sont dangereux et peuvent récidiver...mais, sont-ils la seule source du danger ?



[1]Dans un livre prémonitoire intitulé La gestion des risques et publié il y a plus de 25 ans, Robert Castel écrivait que la dangerosité est cette notion mystérieuse, qualité immanente à un sujet mais dont l’existence reste aléatoire puisque la preuve objective n’en est jamais donnée que dans l’après-coup de sa réalisation. Le diagnostic qui est établi est le résultat d’un calcul de probabilité ; la dangerosité ne résulte pas d’une évaluation clinique personnalisée, mais d’un calcul statistique qui transpose aux comportements humains les méthodes mises au point par l’assurance pour calculer les risques. D’où une nouvelle science : la science actuarielle.

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Jacques Rimbert 26/11/2011 21:26

A chacun de ces drames, on a droit effectivement à un embrasement médiatique, et, à chaque fois, à la tentation démagogique de surfer sur la vague pour réclamer des mesures susceptibles de nous
assurer un illusoire risque zéro. Dont acte. Mais que dire d'un débat dans lequel semblent s'opposer de façon mécanique les tenants de la « protection absolue du citoyen » qui rêvent d'un encartage
généralisé comme d'un bouclier magique et les défenseurs par principe du droit absolu au secret ou à la confidentialité qui protège les individus...
En l'occurrence, le seul débat qui vaut dans cette histoire est de savoir s'il devait y avoir transmission du dossier judiciaire de ce jeune, faisant état de son viol précédent...Il semble que la
PJJ ait fait rétention de cette accusation et que la seule information dont ait eu à connaître l'établissement scolaire concernait les quatre mois de détention. Je crois qu'un enquête
administrative est en cours à ce sujet...
Si cette hypothèse devait être confirmée, elle poserait très concrètement le problème de l'information et de son utilisation. Pour avoir travaillé toutes ma vie en collège, j'ai pu constater à quel
point sa diffusion était compartimentée, quand elle n'était pas, tout simplement bloquée. Il arrivait fréquemment qu'un élève susceptible de poser problème ( naturellement et heureusement, dans des
proportions moindres) débarque en classe sans que nous sachions rien de son passé...Les assistantes sociales se prévalaient généralement d'une obligation de confidentialité...Même parfois jusqu'à
l'intérieur de groupes d'écoute susceptibles d'aider les élèves qui disjonctaient. Il est vrai que l'absence de formation des profs ou leur propre volonté de s'en tenir à la « transmission des
savoirs » les auraient laissés, la plupart du temps, désemparés face à ces informations. « Ce n'était pas leur boulot »...Or il est évident que si l'équipe éducative avait été formée, la
connaissance de l'info aurait permis d'adapter la réponse.
Ceci pour témoigner du compartimentage...
Mais pour en revenir à l'affaire de Chambon-sur-Lignon, au vu de la gravité des faits, le problème de l'information se posait visiblement au niveau de la direction de l'établissement. Si
effectivement on ne lui a pas transmis l'info sur l'accusation de viol, il y a problème...La PJJ aurait -elle postulé que cela pouvait nuire à la réinsertion du jeune en faisant peser sur lui une
probable (et légitime?) méfiance, voire empêcherait son inscription...C'est là, me semble-t-il que le bât blesse...C'était la responsabilité du chef d'établissement d'en juger (en éventuelle
concertation avec son équipe) et de décider en toute connaissance de cause...Il semble évident que son inscription dans un collège mixte, où le il retrouverait des gamines du même âge que sa
précédente victime était une prise de risques irresponsable...Ceux qui ont cru, sans doute de bonne foi, lui rendre service, n'ont-ils pas fait preuve pour le moins d'ingénuité? Et l'ingénuité dans
un tel cas, n'est-elle pas de l'inconséquence? A moins, ce que j'ignore, que les textes en vigueur leur fassent obligation du secret...Ce qui obligerait alors à interroger les textes...
S'il est vrai qu'aucun crime n'est prévisible, et que la revendication du risque zéro nous expose souvent davantage à un recul des droits du citoyen qu'à sa protection, l'évaluation des risques
semble bien ici avoir été sous estimée...On ne peut prendre un établissement scolaire comme champ d'expérimentation.
Est-il possible de formuler un tel diagnostic de « bon sens » sans être renvoyé à telle ou telle position idéologique dans un débat qui ne pourrait être que binaire...?

Jacques Rimbert

Claudine Mangin 24/11/2011 10:03

Oui, comme vous l'écrivez très bien, "la commotion" engendrée par le traitement dramatisé du fait divers tragique anéantit le raisonnement.L'émotion! L'émotion érigée en instrument de gouvernement
des peuples. Venez il y a tout à voir! Circulez il n'a plus lieu de penser Hier matin (mercredi 23), sur France Culture la chronique de Caroline Eliacheff - citant elle aussi Mucchielli - faisait
un contre-point salutaire à tout cet emballement.On peut la réécouter sur le site de la station, rubrique les émissions "Les idées claires de Caroline Eliacheff).