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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ? (fin du résumé)

Publié le 10 Avril 2012 par Jean Mirguet in Clinique et pratique en institution

Plusieurs auteurs américains ont dénoncé l’influence de l’industrie pharmaceutique dans la médicalisation excessive de la souffrance psychique. Mais, l’intensité de la médicalisation dépend aussi des règles sociales : aux États-Unis, si un enfant américain a des difficultés scolaires, il a droit à une assistance personnalisée à condition qu’il ait été diagnostiqué comme souffrant d’un trouble handicapant comme le TDAH.

D’où l’hypothèse de F. Gonon : l’intensité de la médicalisation des troubles psychiques pourrait dépendre aussi du type de démocratie. Dans les pays anglo-saxons où l’égalité est pensée comme égalité des chances à la naissance alors qu’en Europe continentale l’égalité est plutôt conçue comme égalité des places, la psychiatrie biologique serait utilisée pour démontrer que l’échec social des individus résulte de leur handicap neurobiologique.

Il en résulte que la politique américaine de santé mentale risque d’être lourde de menaces pour les plus défavorisés.

La question se pose ainsi à propos de l’augmentation importante de la prescription d’antipsychotiques chez les enfants américains : en 10 ans, elle est passée de 0,27% des enfants à 1,44%. Or, les effets à long terme de ces médicaments sur le développement psychique et intellectuel de l’enfant sont mal connus et les effets secondaires ne sont pas anodins. Aux Etats-Unis, leur prescription n’a été approuvée par l’autorité régulatrice que pour certaines indications (schizophrénie précoce, manie, irritabilité associée à l’autisme). Quid de l’avenir des enfants traités par cette thérapeutique alors que 75% d’entre eux ne relèvent pas de ces diagnostics ?

 

Depuis une trentaine d’années, les inégalités sociales ont beaucoup augmenté aux Etats-Unis avec un taux d’incarcération multiplié par plus de cinq, alors que dans le même temps, étaient réduites l’offre publique de soin en santé mentale ainsi que les aides sociales. Ces facteurs ont probablement contribué à augmenter la prévalence des troubles psychiatriques aux États-Unis, en particulier chez les plus défavorisés.

D’autre part, malgré des budgets en expansion, notamment pendant la «décennie du cerveau» au cours des années 1990, les recherches en psychiatrie biologique n’ont que très peu bénéficié à la pratique clinique.

Pour F. Gonon, cette politique globale concernant le soin et la recherche en santé mentale est inefficace et sa persistance depuis trois décennies suggère qu’elle est moins guidée par les faits que par la défense implicite de l’idéal anglo-saxon qui privilégie l’égalité des chances.

 

Le neurobiologiste Marc Jeannerod pointait ce  paradoxe lié à l’enracinement du sens dans le réel biologique : «l’identité personnelle, bien qu’elle se trouve clairement dans le domaine de la physique et de la biologie, appartient à une catégorie de faits qui échappent à la description objective et qui apparaissent alors exclus d’une approche scientifique. Il n’est pas vrai qu’il est impossible de comprendre comment le sens est enraciné dans le biologique. Mais le fait de savoir qu’il y trouve ses racines ne garantit pas qu’on puisse y accéder». Toute maladie, même la plus somatique, affecte le patient de manière unique. A fortiori la souffrance psychique ne peut trouver son sens et son dépassement que dans l’histoire singulière de la personne.

 

François Gonon conteste la prétention de certains neurobiologistes affirmant la supériorité de leur approche au prétexte qu’elle serait plus scientifique. Il reprend, pour le compte de la psychiatrie biologique, les recommandations de ceux qui dénoncent la « bulle génomique » : équilibre dans le financement de la recherche entre sciences biologiques et sciences humaines, respect d’une éthique de la communication scientifique tant de la part des chercheurs que des journalistes s’adressant au grand public.

Il lui semble que l’option anglo-saxonne « égalité des chances » est plus pathogène quant à la santé mentale et que les troubles mentaux ayant tendance à se transmettre d’une génération à l’autre, cela peut avoir des effets considérables à long terme. On ne peut donc, écrit-il, que souhaiter que le lien entre santé mentale et système démocratique fasse l’objet d’études systématiques.

En outre, son point de vue plaide en faveur du modèle démocratique favorisant l’égalité des places, puisque si « l’égalité, c’est la santé », une politique qui limite l’ampleur des inégalités sociales pourrait bien être à long terme « la meilleure manière de réaliser l’égalité des chances».

 

François Gonon conclue son article en militant pour une indépendance de la psychiatrie vis-à-vis de la neurologie, du moins tant que la neurobiologie ne la guidera pas plus dans sa démarche. Or, rien n’annonce des progrès majeurs en psychiatrie biologique pour les prochaines décennies.

Il plaide donc en faveur d’une recherche en neurosciences dont la créativité ne serait pas bridée par des objectifs thérapeutiques à court terme, pour une pratique psychiatrique nourrie par la recherche clinique et pour une démédicalisation de la souffrance psychique, compétences que les pays européens ont mieux su préserver que les Etats-Unis.

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