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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Tourment de l'harmonie

Publié le 30 Juin 2011 par Jean Mirguet in Le malaise

JPrechi prechae suis redevable à Fabrice Luchini d’avoir découvert le flamboyant anti-moderne ou néo-moderne Philippe Muray, souvent présenté comme ayant incarné la figure contemporaine de la nouvelle réaction ou plus prosaïquement comme étant de droite puisque, c’est bien connu, vous êtes de gauche si vous êtes moderne et de droite si vous ne l’êtes pas.

Muray avait du style. Avec panache, il menait un combat à la Don Quichotte, un combat contre le flux triomphal de la modernité obligatoire, égalitaire, démocratique, en mal d’harmonie, contre le prêchi-prêcha humaniste et bien-pensant.

Or justement, la modernité a un slogan : l’harmonie, qui propose comme but à atteindre le refus de la tension et de la division, la paix, le bonheur d’être ensemble dans une société festive, la résolution de tous les conflits. L'harmonie qui ne veut rien laisser en dehors d'elle-même s'appuie sur le consensus qui consiste à refouler tous ensemble nos non-rapports sexuels, écrit-il. Malheur à celui qui essaie d'échapper au contrôle harmonique total, à l'autogestion métaphysique autant qu'économique! Malheur, plus encore, à celui qui y échappe sans le vouloir. Parce qu'il ne peut pas faire autrement, parce qu'il est comme ça et que c'est comme ça...La conspiration pour le Royaume-de-l’harmonie-et-de-la-fraternité-sous-peine-de-bannissement progresse à grands pas.

Pour celles et ceux qui ne souhaitent pas en rester là et qui, bientôt et s’ils ne l’ont déjà fait, vont se plonger dans son œuvre, je propose ces quelques lignes tirées du XIXème siècle à travers les âges, publié en 1999 chez Gallimard.

L’horizon, c’est l’harmonie, tout l’horizon du XIXème, objet de sa fièvre romantique. Elle est là, on la sent, on la touche, elle va bientôt apparaître. Pour le moment, elle est cachée, masquée, opprimée, refoulée. Elle fait ses percées dans les rêves, elle revient par des vœux pieux. Il faut maintenant la libérer. La philosophie est arrivée au point sensible de son travail de longue haleine : connaître par la pensée la totalité en se comprenant elle-même dans l’histoire de la philosophie. Etre capable de tout avaler : les discordances, les fausse-notes, les couacs de la multiplicité de l’être dans une unité absolue. La conscience collective n’est pas loin, comme je l’ai déjà dit, comme chorale de l’univers, les petits chanteurs sans croix de bois. L’épars, l’hétéroclite des signes, la langue multiforme et diviseuse, les discours croisés, non synthétisables, tous les manques incompensables, l’insaisissable, l’ambigu, les restes errants et humiliants, les aphonies des âmes parlantes, les identités cousues dans leur doublure, tout le troupeau enfin des hétérogénéités qui doit s’éliminer de lui-même dans l’établissement possible de l’harmonie sur la terre. Combler les vides, compléter les sphères, devenir l’accomplissement historico-social de la perfection potentielle de la nature, l’éternité de la matière, la vie sans origine, les semences de la vie, les spores des bactéries errant dans l’espace interstellaire à la recherche d’étoiles habitables.

L’évolution n’est pas terminée.

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