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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Les lumières de la ville

Publié le 14 Février 2012 par Stéphane Degoutin in Villes

LA depuis le Mt Wilson Photo de Los Angeles prise depuis l'observatoire du Mont Wilson.

Le texte qui l'accompagne est extrait d'un article de Stéphane Degoutin, publié dans la revue d'architecture Parpaings, juin 2002.

Il est repris dans son livre, Prisonniers volontaires du rêve américain, Editions de la Villette, 2006.

Publié avec l'aimable autorisation de l'auteur (http://www.nogoland.com)

 

 

 

 

Los Angeles sans lumière


Contrairement à la ville moderne éclairée 24H/24, où la nuit et le jour tendent à se ressembler de plus en plus (Paris "ville lumière", New York "qui ne dort jamais"), la banlieue américaine est plongée dans les ténèbres dès que le soleil se couche, comme si l'on était en rase campagne. Los Angeles est une ville fantôme la nuit : comme dans un rêve, elle est soudain vidée de ses habitants, de son énergie, de sa substance ; et l'on se promène dans les rues vides à l'infini, sans jamais reconnaître les lieux que l'on traverse.
 

 

Vouée au culte du soleil et du climat idéal, Los Angeles nie l'existence même de la nuit et on se comporte exactement comme si elle n'existait pas. On se couche tôt, on se lève tôt ; les fêtes et les activités sociales se déroulent de préférence sous le soleil, l'après-midi autour d'un barbecue, au bord d'une piscine ou à la plage. On peut aussi prolonger la journée pendant les heures où le soleil est couché, mais ces activités restent une extension de la journée. Par exemple, on peut aller acheter à quatre heures du matin une perceuse chez Home Depot ou des carottes chez Ralph's, comme si l'on était en plein jour ; on peut passer la nuit au bureau, ou devant la télévision, ou encore en voiture à sillonner les rues.

 

Du fait de la faible densité construite, l'éclairage nocturne ne vient pas tant des fenêtres des bâtiments ou de l'éclairage public que des phares des voitures, des enseignes des magasins ou des hélicoptères de la police. Un quartier pourrait s'éteindre si toutes les voitures s'en allaient dans une autre direction -- tandis qu'un autre s'allumerait à sa place. C'est ce qui rend Los Angeles si belle vue d'avion, ou vue du haut des collines d'Hollywood. Sur une nappe d'obscurité se détachent des lumières en mouvement continu : les lignes lumineuses des avenues principales et les courbes des autoroutes scintillent des phares des voitures. Cette trame irrégulière s'étend aussi loin que porte le regard, jusqu'à se fondre dans l'océan ou se perdre dans les collines.

On traverse des quartiers immenses en quelques minutes par l'autoroute, en regardant négligemment défiler les billboards, les buildings, les arbres, les autres voitures : la réalité de la ville obscure s'éloigne alors dans la séduction esthétique des jeux de lumières. Mais dès que l'on s'éloigne des grands axes et que l'on s'enfonce dans l'arrière-plan de la carte postale, l'obscurité est moins séduisante. Dans un inextricable réseau de rues secondaires désertes, seuls les phares de son propre véhicule éclairent, de biais, des façades menaçantes. L'obscurité glacée, mieux que le soleil écrasant, révèle la profondeur infinie des panoramas ; et Los Angeles apparaît alors comme un affolant labyrinthe orthogonal dans lequel il ne vaut mieux pas trop s'enfoncer.

La nuit est à la banlieue américaine ce que la forêt est à la civilisation médiévale. Tout comme la forêt est fréquentée par des loups, des bandits nomades, des sorcières, des elfes, des trolls, des ogres et autres créatures mystérieuses, les nuits de Los Angeles appartiennent à des populations menaçantes. La hantise de tout Angelino est de se retrouver en panne d'essence dans l'un de leurs territoires.

Los Angeles est fréquemment présentée comme une succession de décors de cinéma : architectures fragiles construites en matériaux non pérennes, couleurs criardes, formes en renouvellement permanent, affiches publicitaires… Sous le soleil, on oublie qu'il s'agit d'un décor ; mais la nuit, du fait notamment de la disparition des couleurs, cet environnement prend un caractère inquiétant. La fragilité de l'architecture, notamment, contribue au sentiment d'une ville de papier, très vulnérable.

Si le sentiment d'insécurité est aussi fort la nuit, c'est parce que l'on pénètre, à proprement parler, dans l'envers du décor : on rentre rarement dans un bâtiment par la façade sur rue, mais plus souvent par derrière, en venant d'un parking, d'une rue secondaire ou d'une contre-allée qui sert aussi à sortir les poubelles. La porte de derrière des commerces est souvent plus utilisée que celle de devant (s'il existe une porte de devant). Et si le soleil humanise le coin de rue le plus inhospitalier, l'obscurité au contraire ne met pas en valeur les parkings sans éclairage, les portes dérobées, les entrelacs de petites rues sombres, les enseignes de néon fatiguées perdues au milieu de nulle part, les escaliers de service, les cours d'immeubles, les couloirs étroits - qui sont l'environnement nocturne de l'Angelino ; contrairement au New Yorkais qui se promène dans la nuit au milieu de la foule des noctambules dans un décor fantastique.

Une dernière danse avant la fin du monde

A Los Angeles, s'amuser la nuit semble toujours bizarre. Non que les Angelinos ne sortent pas le soir, mais cette habitude héritée de la culture urbaine des métropoles modernes semble inadaptée au rythme de vie suburbain. Bien sûr, on trouve ici aussi des soirées branchées "comme à New York", mais l'éclairage tamisé ne met pas en valeur la plastique et le bronzage des Angelinos, qui réclament le plein soleil et les ombres franches. Lorsque l'éclairage est insuffisant, on se croirait dans un film sous-exposé.

Tout au fond de la nuit, le plus loin qu'il soit possible d'aller à Los Angeles, c'est-à-dire le plus au centre possible, dans la zone industrielle de Downtown, entre Openspace Avenue et Nogoland Boulevard , on trouve des lieux qui auraient peut-être eu l'air branché dans les années 80 (du XXe siècle). Les avenues, larges et désertes, sont bordées de bâtiments industriels vides, jaunis par la lumière fatiguée des lampadaires. Des sans-abri, noirs, dorment au coin des rues, entre les déchets qui jonchent le sol ; et parfois une ombre passe à l'arrière-plan. Le paysage sordide pourrait servir de décor à un film hollywoodien sur les bas-fonds de la mégapole.

Perdus au milieu de ce décor, on trouve quelques clubs de house music. Même si vous vous garez à 200 mètres d'un de ces clubs, un vigile portant une arme bien en évidence vous sautera dessus dès votre descente de voiture pour vous escorter jusqu'à l'entrée. Votre ange gardien vous aura repéré dès votre arrivée -- personne ne se promène par hasard ici au milieu de la nuit.

A l'entrée des clubs, d'autres vigiles armés procèdent à une fouille systématique pour vérifier que personne n'entre avec une arme. A l'intérieur, de nombreux autres vigiles armés sillonnent les salles de danse. Si on exhibe autant d'armes, c'est pour rassurer les clients, et si ce sont des vieux Noirs qui travaillent dehors, c'est que leur vie coûte moins cher que celle d'un jeune Blanc. Le développement de la police privée (qui a dépassé depuis longtemps la police publique en nombre) offre ainsi quantité d'emplois mal payés et à hauts risques.

On vient ici pour gober de l'ecstasy et danser dans une ambiance de fin du monde -mais si on allume une cigarette ou si l'on commande une bière après deux heures du matin, on se fait immédiatement rappeler à l'ordre. Les vigiles sont sous ecstasy aussi eux aussi ; oubliant les vingt ans qui les séparent de la moyenne d'âge des jeunes danseurs, ils agitent leur graisse comme des damnés, rouges de sueur, bavant de plaisir, exhibant leurs armes comme s'ils montraient leur sexe.



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