Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Parler fait-il toujours du bien ?

Publié le 30 Juin 2011 par Jean Mirguet in Clinique et pratique en institution

La vulgarisation de la théorie psychanalytique a accrédité l’idée que la parole avait une valeur thérapeutique. Si c’est vrai dans la plupart des cas, il faut se garder de généraliser la conception selon laquelle parler fait du bien.

Soumettre un symptôme à un traitement par la parole n’est pas toujours indiqué : avec certains sujets, le traitement par la parole ne peut pas être uniquement conçu comme ce qui, par exemple, permettra de produire un dire à la place d’un agir ; il faudra trouver avec eux d’autres modes d’intervention que « faire parler ». Il faudra trouver d’autres modes de l’agir, du faire, d’autres actes qui ne dévastent pas le sujet.

Il en va ainsi de certains passages à l'acte qui ont ceci de particulier que, dans l’après-coup de ce qui s’est passé, celui ou celle qui a commis, par exemple, un acte violent raconte ce qui s’est passé comme s’il n’en avait pas été l’acteur et le sujet. Il ou elle en fait le récit sur le ton du détachement, sans en paraître affecté.

Détaché, il peut l’être quand la logique à l'œuvre dans son besoin d’agir consiste en une forme de séparation qui le fait passer dans le réel. Cette question clinique est développée par Alfredo Zenoni dans L’autre pratique clinique (éd. Erès). Il montre que, si aujourd'hui, nous relativisons les vertus thérapeutiques de la parole (que ce soit celle du sujet ou celle de l’intervenant), c'est grâce aux modifications apportées par Lacan dans son enseignement, dans le rapport entre le symbolique (la parole) et la jouissance.

Dans un premier temps de cet enseignement, « parler fait du bien » correspond à la thèse selon laquelle parler fait disparaître la jouissance. Puis cette thèse se transforme en une conception dans laquelle parler n’est pas distinct de jouir : parler et jouir ne sont pas séparés. Parler ne sert pas seulement à communiquer, mais fait jouir et fait souffrir.

Dans le passage à l’acte qui fait sortir le sujet de la scène symbolique et, du coup, le fait disparaître comme sujet, un moment de réel se produit. A. Zenoni fait alors l'hypothèse du passage à l'acte comme étant une forme de traitement sauvage, au forceps visant à obtenir une séparation d’avec la jouissance par des moyens réels. Ce que le sujet frappe dans l'autre quand il le cogne (et cela va au-delà de son image, de sa supposée ressemblance) est ce qui, en lui, est à la fois le plus intime et le plus étranger à lui-même, le point de lui-même étranger à toute nomination, à toute subjectivation.

Le passage à l'acte n'est pas un vouloir dire inconscient dont il faudrait déchiffrer la vérité ; il n'est pas destiné à être interprété puisqu'il constitue une sorte de conclusion, un irrévocable, tranché, hors refoulement, hors du registre du signifiant. Ce passage dans le réel est une culbute hors du discours commun.

Dans un abord très pragmatique, l’auteur indique qu'il est essentiel de prendre la mesure du registre où se situe la séparation  pour savoir s'il est judicieux de déranger les défenses ou s'il est préférable de les stabiliser et les soutenir.

Il convient donc de rester vigilant : en faisant parler le sujet du contexte du passage à l'acte, en lui demandant de parler de lui en profondeur, en interprétant ses dires, en suscitant la recherche de significations, on peut, sans y prendre garde, l’acculer à un moment de séparation et le pousser à réaliser cette implication dans le registre du réel, à la "réelliser". Les exemples sont nombreux où, en institution, des intervenants se font violenter à la suite d’une interprétation reçue comme malveillante.

Sont donc à relativiser les projets à visée soignante qui militent en faveur des vertus de l'accès à un travail d'élaboration psychique c'est-à-dire un travail privilégiant l'usage thérapeutique de la parole.

Commenter cet article