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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Place Tahrir au Caire : zone à haut risque pour les femmes

Publié le 25 Juin 2012 par Jean Mirguet

Alors que l’islamiste Mohamed Morsi, nouvellement élu, s’engage à être le président de « tous les Egyptiens », Sylvie Kaufmann nous relate, dans sa chronique du Monde du mercredi 20 juin, « la triste histoire de la place Tahrir ».

Au Caire, la place Tahrir, lieu symbolique du souffle révolutionnaire qui annonçait début 2011 l’arrivée du « printemps arabe », est devenue une zone à haut risque pour les femmes, dont le rôle fut prépondérant dans le renversement de Moubarak.

Très rapidement, les manifestantes sont devenues la cible d’agressions sexuelles. De multiples témoignages, plaintes, photos et vidéos en attestent.

Sylvie Kaufmann détaille la nature de ces agressions : « il y a la forme extrême, le viol à plusieurs, sous les regards, voire la protection de la foule. Il y a l'agression à caractère sexuel doublée de coups et blessures, parfois perpétrée par les forces de l'ordre elles-mêmes, comme l'ont montré les images-chocs de décembre et la photo si hautement symbolique de soldats se déchaînant à coups de pied sur le corps d'une femme dont on ne voyait plus que le soutien-gorge bleu sous le niqab arraché. Et puis il y a, simplement, serait-on tenté de dire, les attouchements, le vulgaire pelotage, qui s'arrêtent là lorsqu'on arrive à prendre la fuite.

La place Tahrir reste le seul lieu des soulèvements arabes où des journalistes étrangères ont été violées en faisant leur travail et où Reporters sans frontières a fini par leur déconseiller de se rendre ».

Il y a deux semaines, les manifestations ont repris place Tahrir pour protester contre le déroulement de l’élection présidentielle. « Aussitôt, des alertes à l'agression sexuelle, suivies d'appels à l'aide, ont été lancées sur Twitter : « Ça recommence ! » Une marche de protestation a été organisée le 8 juin. Seule une cinquantaine de femmes y ont participé, alors qu'elles avaient été plus de dix mille cet hiver. Des hommes ont accepté de les protéger en créant un cordon de sécurité autour d'elles. Eux-mêmes ont été attaqués et débordés ; les femmes n'ont eu que le temps de se réfugier dans un bâtiment voisin. Une reporter d'Associated Press qui couvrait l'événement a elle-même été agressée. Dans son article, elle décrit la scène terrifiante d'une jeune femme coincée contre un mur, assaillie par quelque 200 hommes, et qui finit par s'évanouir avant que de bons samaritains parviennent enfin à la secourir, au milieu des coups ».

Lorsque Sylvie Kauffmann  évoque ces incidents avec des Egyptiennes, elle obtient une palette de réactions variées, allant de l'indignation naturelle au déni.

Que dit la triste histoire de la place Tahrir, « cette histoire dans l'histoire de la cruelle désillusion égyptienne » : que l'évolution du sort des femmes dans le monde arabo-musulman est aussi fragile que celle des aspirations démocratiques.

Mona Eltahawy, égyptienne et américaine, a été arrêtée, rouée de coups et agressée sexuellement par des policiers, il y a six mois, place Tahrir. Elle est l’auteure  d’un brillant et violent réquisitoire contre la misogynie des sociétés arabes dont le magazine américain Foreign Policy  a fait sa couverture en mai, sous le titre : « Why Do They Hate Us ? » (« Pourquoi nous détestent-ils ?). L'article dénonce pêle-mêle la violence sexuelle, l'interdiction de conduire pour les Saoudiennes, l'excision et le mariage forcé d'adolescentes. La virulence des réactions du public arabe, y compris féminin, a surpris Mona Eltahawy, accusée de donner une image dégradante de la société arabo-musulmane.

Sylvie Kauffmann cite une étude du Gallup Center for Muslim Studies qui conclut que le plus grand défi qui se pose aux femmes après le « printemps arabe » ne vient pas de l'islam, mais de l'insuffisance du développement social et économique et de « ce qu'elles perçoivent comme de l'insécurité ». « Les femmes arabes, apprend-on, considèrent qu'elles devraient avoir les mêmes droits que les hommes ». Curieusement, les hommes sont moins nombreux à le penser - c'est même en Tunisie qu'ils sont le plus réticents.

C'est un fait, tranche la journaliste : mieux vaut être riche et libre que pauvre et prisonnière. Mais, en attendant d'avoir tout à la fois, l'égalité des droits doit être le minimum, quel que soit l'environnement culturel et religieux.

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Marie-Ange Mirguet 25/06/2012 18:08

Cela me fait penser à cet haïku écrit par une Haïjin japonaise à propos de la bombe atomique de Nagasaki en 1945

"La jeune fille souriait ce matin.
Ses habits d'été sont maintenant
imbibés de sang."
Sueko Yoshida
"Du rouge aux lèvres -Haïjins japonaises - Anthologie. Traduction Dominique Chipot et Makoto Kemmoku -Edition bilingue La Table Ronde