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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Promotion de la singularité

Publié le 24 Mai 2012 par Jean Mirguet in Politique

Dans sa dernière livraison, la revue de Marcel Gauchet, Le débat, revisite le thème des inégalités à l’occasion de la parution, l’an passé, de la Société des égaux de Pierre Rosanvallon.

Cette publication arrive à point nommé, à l’occasion du changement présent et à venir consécutif au retour de la gauche aux postes de commandement. « Le changement, c’est maintenant »... mais encore ?

 

Dans un article intitulé « Repenser l’égalité », Robert Castel, directeur d’études à l’EHESS, commente l’émergence de ces nouvelles figures dominantes de la société d’Europe occidentale, que P. Rosanvallon appelle « la désindividualisation du monde » et « la consolidation de l’Etat social-redistributeur », deux notions qualifiant l’espèce de chambardement dans lequel nous sommes embarqués et qui remet en question ce que nous prenions comme une manière admise et avérée de bâtir une société des égaux.

Ce bouleversement que P. Rosanvallon nomme « un grand retournement », affecte autant le mode et la pratique gouvernementaux que les citoyens à qui s’adressent les nouvelles politiques.

 

Or, comme l’indique R. Castel, un nouveau régime du capitalisme a vu le jour depuis les années 1970 : on a vu progressivement se désagréger les éléments constitutifs de l’appartenance collective. Les individus, mis en concurrence les uns avec les autres, sont mis en demeure de se prendre en charge eux-mêmes. D’où l’émergence d’un « capitalisme de la singularité » succédant Singularitéau capitalisme d’organisation et l’apparition des nouvelles normes que sont le changement et l’innovation.

Du coup, l’égalité ne s’obtient plus seulement grâce à des politiques sociales ayant l’ambition d’assurer une redistribution équitable, mais elle nécessite de prendre en compte la promotion de la singularité, en encourageant, par exemple, les usagers à participer activement aux opérations qui les concernent (par ex. la démocratie dite participative, forme de partage et d’exercice du pouvoir).

 

Il y a là incontestablement un progrès, mais le prix à payer peut être lourd, et socialement et subjectivement, quand, comme le remarquent R. Castel et P. Rosanvallon, est reportée sur l’individu la responsabilité principale de trouver lui-même la solution à ses difficultés, et s’il échoue, de l’en rendre fautif.

C’est ainsi qu’au nom du respect de la singularité, on stigmatise les échecs des plus démunis au lieu de les aider et que s’amplifient les inégalités.

 

Pour P. Rosanvallon, une société des égaux ne peut plus uniquement s’envisager à partir d’une seule redistribution des ressources. Puisque la singularité est mise au premier plan, il s’agit aujourd’hui de faire prévaloir une « égalité de relation » dans laquelle les égaux ne s’identifient pas dans des groupes homogènes, mais soient complémentaires dans leurs différences.

Encore faut-il que cette différenciation ne (re)produise pas une domination des plus forts excluant les plus faibles, ce qui implique, ainsi que l’énonce R. Castel, qu’elle soit strictement réglée par des rapports de droit c’est-à-dire des rapports permettant de se conduire comme des citoyens, autrement dit comme ceux qui ont droit de cité.

 

Enfin, ultime ouverture vers d’autres vastes questions  : puisque la psychanalyse est fondée sur l’écoute des singularités et des particularités, ne participe-t-elle pas, comme appareil social organisé, à la reproduction de l’idéologie dominante du « capitalisme de la singularité » ? À suivre...   

 

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