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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Quand l'empereur était un dieu

Publié le 21 Décembre 2012 par Jean Mirguet in Littérature

JO Qd l'empereur...Dimanche 7 décembre 1941, 8 h 15, la flotte de guerre américaine du Pacifique, stationnée à Pearl Harbor, est attaquée par l’aviation japonaise. Quelques mois plus tard, au printemps 1942, 110000 américains d’origine japonaise, soupçonnés d'être des ennemis des Etats-Unis, sont arrêtés et déportés par le F.B.I. dans une dizaine de camps de concentration répartis dans l’Ouest et le centre du territoire américain, jusqu'à l'été 1945.

Cet épisode, tragique et longtemps méconnu de l’histoire des Etats-Unis, fait la toile de fond du roman de Julie Otsuka, Quand l’empereur était un dieu, publié il y a 10 ans. Elle reprendra cet épisode dans son dernier roman paru cet automne, Certaines n’avaient jamais vu la mer. L’auteure est née en Californie, d'une mère américaine d'origine japonaise et d'un père japonais.

À Berkeley, sur la rive Est de la baie de San Francisco, l’ordre d’évacuation est placardé partout, sur les panneaux d’affichage, les arbres, au dos des bancs installés aux arrêts d’autobus, sur les poteaux téléphoniques. Demain, les enfants et elle s’en iraient. Elle ignorait où ils se rendaient, ou combien de temps ils seraient partis, ou encore qui habiterait la maison pendant leur absence. Elle savait seulement qu’ils devaient s’en aller demain (...) rejoindre le poste de contrôle administratif installé dans l’enceinte de la Première église congrégationniste de Channing Way. Puis ils épingleraient leur matricule sur le col, prendraient leurs valises et monteraient dans le car qui devait les emmener jusqu’à leur mystérieuse destination.

La destination du convoi sera le camp d’internement de Topaz, dans l’Utah, où la fille découvre des centaines de baraques en papier goudronné écrasées sous un soleil de plomb. Elle vit des poteaux téléphoniques et des clôtures de fil de fer barbelé. Elle vit des soldats. Et tout ce qui s’offrait à ses yeux, elle le contemplait au travers d’un voile de fine poussière blanche, qui jadis avait constitué le fond d’un ancien lac salé (...) Ils descendirent du car pour plonger dans la blancheur aveugle du désert.

Julie Otsuka avoue volontiers que son récit évoque de très près l’histoire de ses grands-parents, paisibles Californiens qui n'avaient aucune raison de cacher leur ascendance japonaise. Dénué de tout sentimentalisme, son roman est bouleversant. Il met en scène des personnages, dépouillés de tout : de leur maison, de leurs biens, de leur liberté, de leur foi en l'Amérique, de leur dignité. La seule chose que l'on n'a pas pu leur prendre : leur nom qu'ils étaient les seuls à connaître et que Julie Otsuka continue à taire puisqu’elle ne donne pas de nom à ses personnages, dont elle décrit, dans un style nu, épuré, presque glacé, le long et douloureux voyage vers le camp du désert.

Là où manque le nom, se dessine une place vide, équivalente à celle qu’affectionnait Paul Claudel (A travers la littérature japonaise) :  "Sur la page, la part la plus importante est toujours laissée au vide. Cet oiseau, cette branche d'arbre, ce poisson ne servent qu'à historier, qu'à localiser une absence où se complaît l'imagination". Si la langue poétique de la romancière produit du sens, ce n’est pas pour renvoyer à un autre sens mais pour renvoyer à une place vide, celle des Japonais-Américains déportés et, au-delà d’eux, à tous les peuples déportés.

Ce roman, écrit à la façon d’un haïku débordant les digues du sens. s'inscrit dans "un système symbolique inouï, entièrement dépris du nôtre", celui que Roland Barthes appelait le système Japon. Dans l’infime intervalle qui sépare le latent du manifeste, la romancière fait affleurer l’écho d’évidences qui, jusqu’alors, étaient restées larvées. C’est ainsi que, dans le convoi qui mène la mère et ses enfants de la douceur de la côte californienne à l’aridité du désert, s’opère un passage du cauchemar pas encore là à l’horreur déjà là.

 

Moi, je ne prends plus le train,

un train, c’est très malin,

Ça peut partir très loin,

ne plus te ramener demain...

Serge Smulevic

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