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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Sacré blasphème !

Publié le 12 Octobre 2012 par Jean Mirguet in Religion

Blasphème 1"Il est certaine façon d'adorer Dieu qui fait l'effet d'un blasphème. Il est certaine façon de nier Dieu qui rejoint l'adoration", écrit André Gide dans son Journal.

Autrement dit, le blasphème et le sacré ont partie liée. Le blasphème n’est pas synonyme de désacralisation, mais, au contraire, il représente l’autre face du sacré, il en est son envers. C’est ce que montrent les caricatures de Mahomet par Charb et Charlie-Heddo ... davantage défenseurs du sacré et du Prophète que les extrémistes eux-mêmes. Selon une étonnante inversion des valeurs, le blasphème peut devenir un acte de foi et, à l’inverse, l’accusation de blasphème une trahison des valeurs humaines et spirituelles.

Cette logique de nouage d’un endroit et d’un envers est particulièrement à l’œuvre chez Lin-Tsi, l’un des plus célèbres maîtres du Tch’an (Zen), dont l’enseignement spirituel nous est parvenu grâce à Paul Demiéville, le grand sinologue avec qui Lacan apprit autrefois le Chinois.

Dans le livre qu’il a récemment publié (Dieu, encore ?, éd. Liber), Michel-Yvon Brun souligne que l’usage systématique du blasphème chez Lin-Tsi vise à préserver finalement l’essence du sacré. Sa doctrine sans système, exprimée avec verdeur et virulence, n’hésite pas à déboulonner crûment les discours dogmatiques et leurs thuriféraires : « Le Bouddha ? Un torche-cul, un trou de latrines ... si vous le rencontrez, tuez-le ! Le Nirvana ? Rien d’autre qu’un pieu pour y attacher les ânes ! ». Aux moines prêts à se soumettre à tous les catéchismes : « Tas d’imbéciles et de gnomes au crâne rasé, quel besoin avez-vous de mettre une tête par-dessus votre tête ! ». Le recours au blasphème a pour Lin-Tsi une vertu d’enseignement, celle de « souligner la vanité et le caractère littéralement ordurier de toute conception idéalisée ou préétablie de la bouddhéité ».

Blasphème 2Blasphémer revient donc à préserver l’essence du sacré à partir du repérage de l’envers du décor c’est-à-dire de ce que l’Idéal peut receler de nauséabond. Ce Bien que les êtres humains jugent supérieur, moral, admirable, Freud l’a appelé l’Idéal du Moi. Or, cet Idéal du Moi a considérablement tendance à maltraiter le sujet, à lui reprocher de ne pas être aussi bien qu’il se l’imagine, il est cruel avec lui voire tyrannique. En témoignent ceux qui, s’identifiant à un objet méprisé et rejeté, se disent insultés et blessés par les caricatures : ils s’imaginent être pris pour de la merde. Il est vrai que cela dépend aussi des époques et des lieux puisqu’en effet, le visage du Prophète de l’islam pouvait être représenté sans difficulté jusqu’au XVIe siècle ; les indécences du Caravage étaient reconnues par ses contemporains comme une très grande peinture religieuse. Elles n’ont été affublées de la « qualité » de blasphématoires qu’à partir du XIXe siècle.

Le blasphème suppose donc le sacré et le dénoncer comme ravageur contribue, paradoxalement, à le consacrer comme ce qui ne peut se réduire à une image.

La dénonciation du blasphème offre toujours la possibilité de réaffirmer la valeur de ce qui est lésé. C’est là sa vertu : briser les convenances et mettre à nu ce qui peut être le plus effrontément vrai, donc réel.

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