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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

"Soleil vert", la suite...

Publié le 14 Mai 2012 par Michel Brun

Réalisé par Richard Fleisher en 1973, Soleil vert est un film d’anticipation crépusculaire où, en 2022, l’humanité qui a épuisé ses ressources naturelles en est réduite à se nourrir avec une sorte de substance élaborée à base de chair humaine recyclée. Seuls quelques initiés sont au courant du secret de sa nature et de sa fabrication.

 

Nous aurions tort d’imaginer que la transgression du tabou du cannibalisme ne concerne plus que quelques rares “primitifs” ou encore que sa mise en scène relève exclusivement de l’œuvre de fiction.

 

Le 11 mai dernier, un site médical, Médisite, a diffusé sur le net une information selon laquelle les Chinois auraient mis au point et commencé à commercialiser des gélules labellisées “booster de force physique”, “rajeunissantes”, ou encore recommandées pour les malades du cancer en fin de vie, et produites à partir de fœtus, de bébés mort-nés et de placenta humain réduits en poudre.

 

De quoi frémir d’horreur, du moins chez ceux qui ont la mémoire courte. Les usages les plus baroques du corps humain ont été faits  au cours de l’Histoire. Dans l’Egypte du XIXème siècle, par exemple, les mécaniciens alimentaient leurs locomotives avec des momies. Anne Godfraind-De-Becker ( in “Revue des Questions Scientifiques”, Bruxelles, 2010, 181 (3): 305-340) est l’auteur d’une étude scientifique montrant à quel point a été répandu un peu partout en Europe et ailleurs l’usage médicinal des momies. Celui-ci fut encore très prisé dans l’Angleterre victorienne où l’extrait de “moumie” était réputé avoir des vertus roboratives.

 

Au-delà du fantasme d’immortalité gisant au fond de cette coutume, on peut se questionner sur ce curieux tropisme par lequel l’homme se mange lui-même. Pour sa part Pline l’Ancien évoque cet animal mythique -mais au fond s’agissait-il réellement d’un animal ?- le Catoblépas, qui se dévorait lui-même en commençant par les pieds.

 

Si “manger le Livre” (cf.  l’ouvrage du même nom) est, selon Gérard Haddad, prendre sa place dans l’histoire humaine d’un groupe, se manger les pieds relèverait plutôt des forces de déliaison fomentées par la pulsion de mort. Manger son semblable ou se manger soi-même est équivalent sur le plan imaginaire. Mettons de côté le cannibalisme totémique et ses enjeux symboliques, ce n’est pas ce dont nous parlons ici. En revanche celui qui se mange lui-même a perdu tout espoir et s’exclut de la communauté des humains. Tel est le sort du sujet psychotique qui se mutile pour s’auto-dévorer.

Et qu’en est-il lorsque, par métaphore, une société se dévore elle-même ? Devient-elle folle ? Est-elle là dans l’amorce de sa décadence ? A y bien réfléchir il nous semble que l’autophagie, comme subversion de la relation au symbolique, est un mode de jouissance mutique dont le seul horizon ne peut-être que le néant.

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