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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Voyous et aristocrates

Publié le 11 Janvier 2012 par Jean Mirguet in Littérature

J’ai suivi le conseil de Sarkozy, j’ai lu le Limonov d’Emmanuel Carrère : formidable ! Ce livre est fascinant, autant du fait de Limonov lui-même que de la fascination qu’il exerce sur son biographe.

Limonov fait penser à Céline à moins qu’il ne soit une sorte de Bukowski soviétique voire un personnage à la John Fante.

Aucun d’eux n’est politiquement correct. Vivre dans la normalité n’est pas leur viatique. Fuyant comme la peste tout ce qui pourrait ressembler à un sentier battu, ils défendent des thèses provocatrices, perturbantes, choquantes. Dans un ricanement ininterrompu, ils ont systématiquement exclu de leur vie toute banalité.

L'année de ses 34 ans, Edouard Limonov passe le plus clair de son temps  dans une chambre d'hôtel miteuse de Broadway ; il ne connaît pratiquement personne à New York et il est trop pauvre pour aller faire la fête dans les clubs branchés du coin. Faute de mieux, il entame la rédaction de son Journal d'un raté, titre qui n’est pas sans faire écho au Souvenirs d’un pas grand chose de Bukowski.

La plupart des hommes avancent comme ils peuvent, pas après pas, en essayant de se débrouiller avec les embûches du réel. Mais Limonov veut davantage, il veut s’assurer qu’il est toujours bien vivant. Aussi, n’hésite-t-il pas à braver la mort ou à faire d’elle la compagne journalière de ses tribulations.

Contrairement au suicidaire qui prétend n’être sur terre que par la volonté d’un autre, il se soumet au sévère impératif consistant à demander à vivre. Il n’est pas si différent de Bukowski qui avouait que, dans le fond, c’est pour ça qu’il écrivait : « pour sauver ma peau, pour échapper à la maison de fous, à la rue, à moi-même (...) Plus je vieillis, plus je noircis de la copie tandis que la Grande Faucheuse m’entraîne dans une dernière valse », cette Grande Faucheuse avec laquelle il se prétendait copain comme cochon.

Le monde ennuyeux des normaux, le fade univers des bien-pensants et des vertueux ne fait pas partie de leur réalité : eux seront poète, clodo, alcoolo, hors-norme. Ils brûlent d’une vie d’exception, en dehors de la loi commune, non par narcissisme mais par amour pour le réel. S’avouer tels qu’ils sont, refuser de porter un masque : c’est comme ça qu’ils sont des bads guys, des mal-pensants, des voyous aristocrates.

Il y a toutefois une différence entre eux car si Limonov fréquente les diables plutôt que les saints, se toque de Karadzic, s’affiche avec Jirinovski et crache sur Soljenitsyne, Sakharov et Rostropovitch, c’est pour être là où ça barde, où il y a encore de la place pour ceux qui ne tiennent pas à être secourus. Alors que pour Bukowski, seule lui convient la solitude devant sa machine à écrire : « quand vous lâchez votre machine à écrire, vous lâchez votre fusil automatique, et les rats rappliquent aussitôt ».

Des égaux, des frères, Bukowski en comptait peu (Dostoïevski, Céline, Fante, Baudelaire, Kafka). Pourtant, Limonov aurait pu faire partie de sa famille, une famille de gosses fantasques, roublards, excessifs, christiques et nietzschéens à la fois, en quête de beauté, d'émotions, de sentiments jamais assez forts.

Aujourd’hui, face à la norme du bien-être collectif, des bonnes pratiques et de la bien-pensance, les écrivains, membres de cette famille, font figure de malades et on peut supposer que, bientôt, sera prononcée leur mise entre parenthèses pour atteinte aux bonnes mœurs (voir ce qui est arrivé récemment avec la défunte année Céline). Que comprendront alors les non-malades à Women, aux Contes de la folie ordinaire, à Pulp ou à Voyage au bout de la nuit ?

A un journaliste qui lui demandait si boire n’était pas une maladie, Bukowski répondit que respirer était une maladie. A Emmanuel Carrère qui lui demande comment il se voit vieillir, Limonov répond que c’est en Asie Centrale, dans des villes comme Samarcande ou Barnaoul qu’il se sent le mieux. Là-bas, il y a des mendiants qui, quand on leur jette une piécette sur le bout de velours placé devant eux, ne disent pas merci. « On ne sait pas ce qu’a été leur vie, on sait qu’ils finiront dans la fosse commune. Ils n’ont plus d’âge, plus de biens, à supposer qu’ils en aient jamais eu, c’est à peine s’il leur reste encore un nom. Ils ont largué toutes les amarres. Ce sont des loques. Ce sont des rois. »

 

Deux rendez-vous:

A voir vendredi 13 janvier dans 28 minutes, sur Arte, à 20h05, Olivier Mirguet part sur les traces de Bukowski à Los Angeles.

Le lundi 30 janvier à 17h30, à l’Opéra National de Lorraine à Nancy, Françoise Rossinot reçoit Emmanuel Carrère dans le cadre des Rencontres du Livre sur la Place.

 

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coralie g 12/01/2012 00:21

Bravo pour cet article, vive les voyous qui crachent sur les bien pensants, croquent leur vie et ne disent pas merci!