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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

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Qu’est-ce qui se passe là ?

Publié le 3 Juillet 2017 par Jean Mirguet dans Peinture

C’est la question que pose Roland Barthes dans un texte consacré à la peinture de Cy Twombly. Quelle sorte d’événement a produit cette toile qui fait que, après l’avoir regardée, je ne suis plus tout-à-fait le même  après qu’avant ?

Pour Barthes, ce qui se passe, c’est que l’artiste n’utilise pas le crayon, l’huile ou la toile comme des instruments car le matériau est lui-même un fait, quelque chose comme le materia prima des alchimistes, la Chose dont l’existence précède le sens. C’est pourquoi, avant de représenter, l’artiste au travail fait voir les choses ; le visible est plus important que le récit qu’on peut en faire car ce que le tableau donne à voir n’est pas accessible par les moyens du langage.  Si on pouvait le dire avec des mots, il n’y aurait aucune raison de le peindre, affirme Edward Hopper.

 

C’est à cette expérience que nous introduit Sabine Pocard avec L’entre-deux : elle ne fait pas que représenter deux chaises qui pourraient venir témoigner d’une probable et impossible rencontre. Son tableau n’est pas une composition symbolique, encore qu’il ne soit pas interdit de se demander ce que sa toile figure et quel effet de sens elle produit.

Comme Matisse de qui Picasso disait qu’il avait la couleur et cherchait le dessin, Sabine Pocard dépasse l’éternel conflit du dessin et de la couleur, de la forme et de l’affect en remplaçant, comme s’y employait Cézanne, le modelé par la modulation des couleurs.

Pour que cela puisse se faire, probablement faut-il que l’artiste soit confrontée à quelque chose qui la déstabilise, qui l’écarte d’elle-même et qui la conduit à créer un écart entre les deux chaises, écart produisant de l’entre, condition pour promouvoir de l’autre, comme le démontre François Jullien.

 

Ce détachement la place dans une sorte de distance, surmontée dans la création et matérialisée par le geste, un geste qui pose ses traits, sa peinture, ses coups de pinceau, ses aplats, ses couleurs, la matière de telle manière que celle-ci montre son essence.

En témoigne cette remarque souvent entendue à propos des toiles de Sabine Pocard : « c’est de la peinture » est-il dit, une peinture qui dans ce tableau donne à voir un fait : l’être des chaises. La couleur installe les chaises qui sont là mais la signification n’est pas figée. Nous pourrions ajouter : ceci n’est pas une chaise.

 

En regardant L’entre-deux, c’est la trace de l’impulsion ayant animé le geste de l’artiste qui capte notre regard. Suivre l’impulsion jusqu’à ce qu’elle s’arrête, through the impetus till it stops, dit Twombly. L’impulsion crée un espace dans lequel opère l’artiste, opérateur de gestes, écrit Roland Barthes : « Il produit des effets qu’il n’a pas obligatoirement voulus ; ce sont des effets retournés, renversés, échappés, qui reviennent sur lui et provoquent dès lors des modifications, des déviations, des allègements de la trace ».

 

Dans L’entre-deux, Sabine Pocard ouvre un espace et fait travailler un écart producteur de l’acte créatif. En cela, elle déploie des possibles, s’extraie de l’attendu et des conventions, se risque ailleurs.

Il se passe alors que nous sommes placés face à un tableau aventureux, donnant à voyager : un antidote contre l’uniformisation et le prêt-à-penser.

 

 

Sabine Pocard, L’entre-deux, collection privée

Sabine Pocard, L’entre-deux, collection privée

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