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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Articles avec #villes catégorie

Grands et petits espaces

Publié le 26 Mars 2015 par Jean Mirguet dans Villes

Grace au programme http://mapfrappe.com il est possible de comparer, par superposition des cartes, la superficie d’un pays, d’une région ou d’une ville à celle d’un autre pays, d’une autre région ou d’une autre ville.

Voici quelques exemples qui permettent de prendre la mesure d’un état comme la Californie par rapport à la France, ou de Los Angeles par rapport à la région parisienne ou par rapport à Nancy et la Lorraine.

On peut supposer que, de part et d’autre de l’Atlantique, les dimensions des territoires entraînent des rapports à l’espace très différents, eux-mêmes générateurs de divers effets sur les représentations, les mentalités et les façons de faire société.

Les grands espaces sont là où la loi n’est pas encore installée, où règnent les outlaws. Dans Le Père Goriot, Vautrin veut s’établir dans le Sud des Etats Unis, sans être surveillé par l’Etat, en faisant sa propre loi. D’une manière voisine, plusieurs héros de Steinbeck refusent les conventions sociales et sont animés par la volonté profonde d’exprimer leur individualité contre la société

L’attrait américain pour les grands espaces de l’Ouest, objets d’un désir de conquête, sont associés à un désir d’entreprise et d’aventure éloigné du mode de vie français marqué par les petites délimitations individuelles, les clôtures, les distances sociales bien marquées, l’attachement à la petite propriété.

Los Angeles (périmètre bleu) vs Nancy

Los Angeles (périmètre bleu) vs Nancy

Los Angeles (périmètre bleu) vs Paris

Los Angeles (périmètre bleu) vs Paris

La Californie (périmètre bleu) en France

La Californie (périmètre bleu) en France

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La ville de nulle part

Publié le 5 Mars 2015 par Jean Mirguet dans Villes

Dans un de ses récents posts, LAist daily, une newsletter consacrée, entre autres, à la vie culturelle agitant Los Angeles, évoque vingt romans ayant à coeur de raconter une Los Angeles différente des clichés qui, trop souvent, caricaturent cette mégapole … de quoi ravir les amoureux de la Cité des Anges, « ville de lumière et de péché », comme la qualifiait Orson Welles.

Cette Ville de Nulle Part (Alison Lurie) a inspiré de multiples écrivains, autant pour l’aduler que pour l’exécrer. Aussi, l’authentique identité de Los Angeles s’est-elle forgée dans une incroyable et florissante culture, malheureusement trop peu connue. Compte-tenu de la profondeur et de l’ampleur de son héritage littéraire, cette ville s’est dotée d’une richesse incomparable, avec laquelle aucune autre ville ne peut rivaliser.

En conséquence, quelle meilleure manière d’aimer cette ville que de lire cette vingtaine de romans. Imaginez Los Angeles sans sa culture littéraire : que serait une vie à Bunker Hill sans John Fante et Demande à la poussière ? Ou marcher dans Downtown sans penser à Raymond Chandler ? Le paysage angelinien serait-il aussi étonnant, fabuleux et surréaliste sans le Zeroville de Steve Erickson ou Vice Caché de Thomas Pynchon ?

La vingtaine de romans dont la liste suit prouve que Los Angeles est loin de l’image stéréotypée qui habituellement la représente. Cette Babel s’est montrée capable d’inspirer, d’enchanter et de rendre célèbres les écrivains qui sont devenus les plus impitoyables et féroces critiques des poncifs qui la caricaturent.

Southland, de Nina Revoyr

Le Dernier Nabab, de F. Scott Fitzgerald

The Loved One, de Evelyn Waugh

Temps Futurs, de Aldous Huxley

Vice Caché, de Thomas Pynchon

Le Diable en Robe Bleue, de Walter Mosley

Zeroville, de Steve Erickson

American Prophet, de Paul Beatty

Laurier Blanc, de Janet Fitch

Moins que zéro, de Bret Easton Ellis

La Maison des Feuilles, de Mark Danielewski

Le Dahlia Noir, de James Ellroy

America, de T.C. Boyle

L’Incendie de Los Angeles, de Nathanael West

La Medusa, de Vanessa Place

Le Postier, de Charles Bukowski

Demande à la poussière, de John Fante

Le Grand Sommeil, de Raymond Chandler

Maria avec et sans rien, de Joan Didion

Mildred Pierce, de James M. Cain

La ville de nulle part
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Elections municipales : la question urbaine mise sur la touche

Publié le 8 Mars 2014 par Jean Mirguet dans Villes

A lire les déclarations des divers candidats aux municipales à Nancy, on découvre un catalogue de bonnes intentions mais les idées nouvelles et/ou originales ne sont pas au rendez-vous. Pas d’utopie qui fasse rêver, pas de projets qui, en changeant la ville, changent la vie ; pourtant, la ville n’est pas un si mauvais théâtre d’opération pour participer à la transformation des rapports sociaux.

Les situationnistes, avec Guy Debord, à leur tête, l’avaient bien compris. Dès le début des années 1950, ils affirmaient, comme le rappelle le philosophe Bruce Bégout (Suburbia, éditions Inculte, 2013), que l’espace urbain n’était pas simplement pour eux un « décor » mais le lieu d’affirmation de la conscience de soi ; c’est parmi les rues et les murs que se joue la lutte pour l’affirmation des désirs. Le peintre, écrivain et psychogéographe Ivan Chtcheglov écrivait, en 1953, dans son Formulaire pour un urbanisme nouveau : « Nous nous ennuyons dans les villes, il n’y a plus de temple du soleil (…) Il faut se fatiguer salement pour découvrir encore des mystères sur les pancartes de la voie publique, dernier état de l’humour et de la poésie ». « L’architecture froide » gouverne et mène aux « loisirs ennuyés ». Sa fonctionnalité exclut le mystère des petites choses mal fichues, désuètes, étranges.

La ville est devenue une machine à résider, circuler, travailler, consommer dont l’urbanisme utilitaire est commandé par une conception industrielle et mécanique de la vie, sur fond de religion économique du moindre coût.

Pour les situationnistes, un nom incarne cette modernisation bureaucratique : Le Corbusier, à qui est reproché son approche fonctionnaliste, réductrice et anti-poétique de la ville. En effet, pour le célèbre architecte et urbaniste, la clef de tout est la puissance ordonnatrice du tracé régulier. Il faut redonner cohérence et rationaliser les espaces biscornus. La géométrie est la base. A l’homme standard répondent les bâtiments standard.

Les situationnistes interprètent cette rationalité comme un rigorisme moral, mise en acte de l’éthique protestante. Le purisme esthétique de l’architecture moderne, écrit Bruce Bégout, touche au puritanisme moral. Il ajoute que le goût de la ligne droite, en laquelle consiste toute la morale personnelle de Le Corbusier, témoigne de cette volonté expresse de supprimer ce qui, par ses arabesques, ses courbes et ses obliques, sort du droit chemin et menace le juste. De la courbe, en effet, Le Corbusier disait qu’elle est « ruineuse, difficile et dangereuse ».

Mais, on retiendra surtout que cette moralisation géométrique de l’espace public n’est rien d’autre, pour les situationnistes, qu’une manière de se mettre au service du maintien de l’ordre.

Sous l’organisation méthodique de l’espace, règne une volonté de contrôle des déplacements. Pas de venelles mais des esplanades dégagées, des avenues larges : par sa forme, l’architecture moderne s’oppose à la possibilité de manifestations et de soulèvements. Elle isole les habitants les uns des autres et fabrique de la docilité, du renoncement.

Dans cette critique radicale de l’urbanisme moderne, les situationnistes disqualifient la fonctionnalisation, la moralisation, la militarisation et la marchandisation de l’espace urbain.

A lire et relire les textes percutants des situationnistes, on mesure la tiédeur et la frilosité des projets de ceux qui, aujourd’hui, travaillent à remporter nos suffrages. Sur le fond, et hormis leur appartenance à un parti politique, on ne perçoit pas bien ce qui les différencie et ce qu’ils ambitionnent en matière de vie urbaine.

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Los Angeles la flamboyante

Publié le 24 Décembre 2013 par Jean Mirguet dans Villes

Comme Jim Morrison dans L.A. Woman, les amants de L.A. goûteront avec gourmandise cette éblouissante vidéo de la Cité des Anges : « Je vois ta chevelure brûler, tes collines sont en feu ; s’ils disent que je ne t’ai jamais aimée, tu sais qu’ils mentent. Descendre sur ton freeway les artères errantes de minuit, flics en bagnole; bar topless, jamais vu une femme si seule (...), Motel argent meurtre folie, passons du bonheur à la tristesse ».

Dans cette ville de nulle part, semblable à « un engin qui bourdonne, fume, change constamment » (Christopher Rand), pareille à un mélange de paradis promis et de vitalité apocalyptique, " vous mangerez des hamburgers toute l'année, année après année, vous serez là à croupir dans des chambres ou des appartements cradingues et infestés de bestioles, mais tous les matins vous verrez le beau soleil, le sempiternel ciel bleu, et les rues sont pleines de femmes superbes que vous ne posséderez jamais, et les nuits chaudes semi-tropicales sentiront la romance que vous ne connaîtrez jamais, mais ça fait rien les gars, vous serez quand même au paradis, au pays du soleil". (John Fante, Demande à la poussière).

You pretty town, I loved you so much, you sad flower in the sand, you pretty town.

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Mexique : Tijuana, ville underground

Publié le 19 Août 2013 par Coralie Garandeau et Olivier Mirguet dans Villes

Juste de l'autre coté de la frontière américaine, Tijuana et ses 2 millions d'habitants renait après des années de violence. La scène culturelle est en pleine effervescence. Galeries et salles de concert ouvrent dans le centre de la ville. Alors que les cartels de la drogue font toujours régner la violence ailleurs au Mexique, Tijuana est le nouveau lieu underground sur la côte ouest-américaine.

Reportage de Coralie Garandeau et Olivier Mirguet pour Arte Journal

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Spécial Los Angeles

Publié le 20 Juin 2013 par Olivier Mirguet dans Villes

Une émission de Personne ne bouge consacrée à la Cité des Anges, avec un gros plan sur les Doors, une interview de l'écrivain Michael Connelly, 'Beverly Hills', la série phare des années 1990, Simone Signoret et Yves Montand de passage à LA en 1960, le scandale provoqué par le livre de Kenneth Anger, 'Hollywood Babylone'.

Audioguide - Los Angeles tour avec Michael Connelly 

Il a été chroniqueur judiciaire pour le Los Angeles Times avant de se lancer dans sa carrière d’écrivain, et c’est sans doute en rédigeant ses articles, dans les cours d’assises et les couloirs des palais de justice, en rencontrant les victimes, les bourreaux, les avocats et les juges, que Michael Connelly a construit et sculpté l’ambiance de ses scénarios et l’épaisseur psychologique de ses personnages.

Dans son tout premier polar, Les Égouts de Los Angeles, on découvre le personnage d’Harry Bosch, inspecteur du LAPD, et héros de 16 (sur 19) de ses romans. 

PNB est parti à Los Angeles, à la rencontre de l’auteur qui nous plonge comme personne dans les ténèbres de la Cité des Anges.

Story II : Beverly Hills  

A l’origine, il y a Brandon & Brenda Walsh. Deux adolescents privilégiés qui déménagent de leur Minnesota natal pour s’installer dans un luxueux quartier résidentiel de Los Angeles, le célèbre quartier de Beverly Hills. Puis il y a leur rencontre avec Kelly, Dylan, Donna, Steve, Valérie et les autres, leurs copains lycéens dont les péripéties amoureuses et familiales ont passionné toute une génération d’adolescents dans les années 90, et même une nouvelle génération depuis septembre 2008 avec « 90210 », la série dérivée de « Beverly Hills »

Deux sujets d'Olivier Mirguet pour Personne ne bouge, Arte

 

 

 

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Psychose à Los Angeles

Publié le 30 Mai 2012 par Jean Mirguet dans Villes

Après avoir survolé et un peu arpenté Los Angeles, je me suis demandé ce qui pouvait rendre solidaires l’espace gigantesque et illimité de cette ville et ce qui la rend si désirable voire ce qui fait d’elle un objet de jouissance.

Un rapport pourrait-il exister entre l’hypercroissance de cette cité et la fonction symbolique qui, du point de vue de la psychanalyse, fait limite à l’obtention d’une jouissance sans limites c’est-à-dire le Père ?

Serait-il par trop aventureux et fantaisiste de vouloir établir un lien entre ce que Jacques Lacan a formulé comme déclin du Père et la démesure de cette mégapole ?

Pure spéculation, pourra-t-on me rétorquer. C’est bien possible, mais je vous livre néanmoins mes réflexions.

 

Ma supposition, c’est qu’un des effets de l’affaiblissement de la fonction paternelle pourrait se traduire, du fait d’un recul voire d’un effacement des limites, par une étendue en extension, par un accroissement d’espace disponible.

Cette conquête d’espace se réalise dans un mouvement qui n’est pas sans rappeler celui des pionniers partis à la conquête de l’Ouest américain ou celui des aventuriers qui se sont précipités dans la ruée vers l’or californien à la fin du XIXème siècle.

Autre exemple emprunté à la géographie urbaine : à la différence des clôtures entourant la plupart des maisons individuelles françaises, le territoire américain se caractérise par son accessibilité et son ouverture. Rues et routes s’étendent à l’infini, absence de clôtures entre les maisons et facilité avec laquelle les Américains entrent chez leurs voisins, le naturel avec lequel ils communiquent avec des inconnus dans des lieux publics ou par téléphone.

Cette ouverture existe encore dans la plupart des quartiers de Los Angeles malgré la « bunkerisation » très localisée de Downtown. Les Angelenos construisent leurs maisons comme s’ils étaient en pleine campagne. Certains, toutefois, sont passés sans transition d’une absence totale de protection à tout un arsenal de moyens de défense.

 

Si le signifiant Père sert à  poser des limites, son dépérissement devrait impliquer un recul voire un effacement des limites, donc un espace plus ouvert et moins fini

Pour renforcer la validité de cette hypothèse, je pourrais ajouter que, dans la psychose, le défaut de signifiant phallique produit cet état dans lequel un sujet psychotique ne saura plus démêler le dedans du dehors, ne saura plus faire la distinction entre réalité extérieure et réalité psychique. C’est donc dans un espace illimité qu’il va se mouvoir.

Quelque chose de cette nature est impliqué dans l’usage nouveau du terme de psychose ordinaire : la psychose ordinaire est devenue une notion attractive car, n’ayant pas de définition rigide. Elle fait entrevoir qu’au-delà du Père s’ouvrent des espaces insoupçonnés, elle donne de l’ampleur, elle produit de l’étendue en participant à l’extension du domaine des psychoses. Pas étonnant alors qu’y soient associées les notions de trouvaille et d’invention.

 

Dans son article sur la psychose ordinaire paru dans la revue Quarto (n° 94-95), Jacques-Alain Miller fait une remarque, en forme de question, qui résonne particulièrement avec mes impressions de voyageur  : « Que veulent les Américains ? ».

Ce que veulent les Américains, répond-il, c’est des concepts très définis, des définitions nettes. Ils veulent du savoir défini, utilisable. Pourquoi les Américains réclameraient-il du savoir net et utilisable si ce n’est parce que celui-ci leur fait défaut ? Et qu’il leur est indispensable pour s’orienter dans leurs immenses espaces, dans leurs villes sans limites.

Élément fondamental du cadre de vie américain, l’espace est un espace pour la pensée et pour la jouissance. Les Américains ont de l’espace pour penser et jouir, leur pensée et leur jouissance ont de l’espace pour se mouvoir, davantage que nous n’en avons, nous les Européens, confinés voire étriqués dans les limites de notre hexagone ou de nos provinces. Quand on a de l’espace, on a davantage de place pour s’y déplacer, pour y produire des déplacements d’idées, pour penser et confronter ses points de vue mais également pour que la jouissance puisse s’y déployer.

Avoir beaucoup d’espace donne de la liberté, mais la contrepartie est qu’on peut s’y perdre... bien qu’on dise qu’à Los Angeles, on ne se perd pas puisque, où qu’on soit, il y a toujours,, comme dans la plupart des villes américaines, un panneau qui vous indiquera les quatre points cardinaux.

 

Quant à la jouissance angelinienne, c’est bien sûr par son expression violente qu’elle est la plus manifeste : 1965 puis printemps 1992 quand ont éclaté les émeutes raciales les plus violentes qu’aie connu l’Amérique, avec des incendies, des pillages qui ont duré plus d’un mois.

Il y a une autre violence, naturelle celle-là, potentielle, réelle, qui est la violence du Big One, le séisme auquel tout le monde se prépare.

Ville de « nulle part », l’immense Los Angeles et son déploiement à perte de vue forment un espace devenu lui-même objet impur, scandaleux, à la réputation sulfureuse, au goût de pêché. Un objet de jouissance en somme.

 

Si des débordements de jouissance comme des passages à l’acte violents se manifestent tant sur le plan individuel que social voire dans la nature, et s’ils sont la résultante d’une panne dans l’usage du signifiant paternel, il y a peut-être un rapprochement fécond à faire entre la structure de la psychose et la structure urbaine de l’espace angelinien.

Si, dans la psychose comme à Los Angeles, il y a un lien entre jouissance et espace (Lacan, à propos du cas du Président Schreber parle de son « hyperespace ) il n’est pas illégitime de se demander si le déclin du Père symbolique ou l’existence de nouveaux usages du signifiant paternel, n’invite pas à vouloir conquérir toujours plus d’espace, à faire reculer l’horizon ?

Cela n’est-il pas le nom même de ce que nous appelons la mondialisation ?

 

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Los Angeles 20 ans après les émeutes

Publié le 9 Mai 2012 par Coralie Garandeau & Olivier Mirguet dans Villes

29 avril 1992 : des centaines d'habitants de Los Angeles laissent exploser leur colère et leur indignation après qu'un jury ait acquitté quatre policiers ayant passé à tabac Rodney King, un automobiliste noir américain. Entre 50 et 60 personnes furent tuées et environ 2300 blessées. Après un important déploiement de la police et de la Garde nationale, plusieurs milliers de personnes furent arrêtées. Pendant six jours,  les émeutes embrasèrent Los Angeles, la laissant dévastée et traumatisée.

Vingt ans après, Olivier Mirguet et Coralie Garandeau sont retournés sur les lieux des émeutes, dans le quartier de South Central.

Reportage pour Arte Journal du 30/04/2012

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Les lumières de la ville

Publié le 14 Février 2012 par Stéphane Degoutin dans Villes

LA depuis le Mt Wilson Photo de Los Angeles prise depuis l'observatoire du Mont Wilson.

Le texte qui l'accompagne est extrait d'un article de Stéphane Degoutin, publié dans la revue d'architecture Parpaings, juin 2002.

Il est repris dans son livre, Prisonniers volontaires du rêve américain, Editions de la Villette, 2006.

Publié avec l'aimable autorisation de l'auteur (http://www.nogoland.com)

 

 

 

 

Los Angeles sans lumière


Contrairement à la ville moderne éclairée 24H/24, où la nuit et le jour tendent à se ressembler de plus en plus (Paris "ville lumière", New York "qui ne dort jamais"), la banlieue américaine est plongée dans les ténèbres dès que le soleil se couche, comme si l'on était en rase campagne. Los Angeles est une ville fantôme la nuit : comme dans un rêve, elle est soudain vidée de ses habitants, de son énergie, de sa substance ; et l'on se promène dans les rues vides à l'infini, sans jamais reconnaître les lieux que l'on traverse.
 

 

Vouée au culte du soleil et du climat idéal, Los Angeles nie l'existence même de la nuit et on se comporte exactement comme si elle n'existait pas. On se couche tôt, on se lève tôt ; les fêtes et les activités sociales se déroulent de préférence sous le soleil, l'après-midi autour d'un barbecue, au bord d'une piscine ou à la plage. On peut aussi prolonger la journée pendant les heures où le soleil est couché, mais ces activités restent une extension de la journée. Par exemple, on peut aller acheter à quatre heures du matin une perceuse chez Home Depot ou des carottes chez Ralph's, comme si l'on était en plein jour ; on peut passer la nuit au bureau, ou devant la télévision, ou encore en voiture à sillonner les rues.

 

Du fait de la faible densité construite, l'éclairage nocturne ne vient pas tant des fenêtres des bâtiments ou de l'éclairage public que des phares des voitures, des enseignes des magasins ou des hélicoptères de la police. Un quartier pourrait s'éteindre si toutes les voitures s'en allaient dans une autre direction -- tandis qu'un autre s'allumerait à sa place. C'est ce qui rend Los Angeles si belle vue d'avion, ou vue du haut des collines d'Hollywood. Sur une nappe d'obscurité se détachent des lumières en mouvement continu : les lignes lumineuses des avenues principales et les courbes des autoroutes scintillent des phares des voitures. Cette trame irrégulière s'étend aussi loin que porte le regard, jusqu'à se fondre dans l'océan ou se perdre dans les collines.

On traverse des quartiers immenses en quelques minutes par l'autoroute, en regardant négligemment défiler les billboards, les buildings, les arbres, les autres voitures : la réalité de la ville obscure s'éloigne alors dans la séduction esthétique des jeux de lumières. Mais dès que l'on s'éloigne des grands axes et que l'on s'enfonce dans l'arrière-plan de la carte postale, l'obscurité est moins séduisante. Dans un inextricable réseau de rues secondaires désertes, seuls les phares de son propre véhicule éclairent, de biais, des façades menaçantes. L'obscurité glacée, mieux que le soleil écrasant, révèle la profondeur infinie des panoramas ; et Los Angeles apparaît alors comme un affolant labyrinthe orthogonal dans lequel il ne vaut mieux pas trop s'enfoncer.

La nuit est à la banlieue américaine ce que la forêt est à la civilisation médiévale. Tout comme la forêt est fréquentée par des loups, des bandits nomades, des sorcières, des elfes, des trolls, des ogres et autres créatures mystérieuses, les nuits de Los Angeles appartiennent à des populations menaçantes. La hantise de tout Angelino est de se retrouver en panne d'essence dans l'un de leurs territoires.

Los Angeles est fréquemment présentée comme une succession de décors de cinéma : architectures fragiles construites en matériaux non pérennes, couleurs criardes, formes en renouvellement permanent, affiches publicitaires… Sous le soleil, on oublie qu'il s'agit d'un décor ; mais la nuit, du fait notamment de la disparition des couleurs, cet environnement prend un caractère inquiétant. La fragilité de l'architecture, notamment, contribue au sentiment d'une ville de papier, très vulnérable.

Si le sentiment d'insécurité est aussi fort la nuit, c'est parce que l'on pénètre, à proprement parler, dans l'envers du décor : on rentre rarement dans un bâtiment par la façade sur rue, mais plus souvent par derrière, en venant d'un parking, d'une rue secondaire ou d'une contre-allée qui sert aussi à sortir les poubelles. La porte de derrière des commerces est souvent plus utilisée que celle de devant (s'il existe une porte de devant). Et si le soleil humanise le coin de rue le plus inhospitalier, l'obscurité au contraire ne met pas en valeur les parkings sans éclairage, les portes dérobées, les entrelacs de petites rues sombres, les enseignes de néon fatiguées perdues au milieu de nulle part, les escaliers de service, les cours d'immeubles, les couloirs étroits - qui sont l'environnement nocturne de l'Angelino ; contrairement au New Yorkais qui se promène dans la nuit au milieu de la foule des noctambules dans un décor fantastique.

Une dernière danse avant la fin du monde

A Los Angeles, s'amuser la nuit semble toujours bizarre. Non que les Angelinos ne sortent pas le soir, mais cette habitude héritée de la culture urbaine des métropoles modernes semble inadaptée au rythme de vie suburbain. Bien sûr, on trouve ici aussi des soirées branchées "comme à New York", mais l'éclairage tamisé ne met pas en valeur la plastique et le bronzage des Angelinos, qui réclament le plein soleil et les ombres franches. Lorsque l'éclairage est insuffisant, on se croirait dans un film sous-exposé.

Tout au fond de la nuit, le plus loin qu'il soit possible d'aller à Los Angeles, c'est-à-dire le plus au centre possible, dans la zone industrielle de Downtown, entre Openspace Avenue et Nogoland Boulevard , on trouve des lieux qui auraient peut-être eu l'air branché dans les années 80 (du XXe siècle). Les avenues, larges et désertes, sont bordées de bâtiments industriels vides, jaunis par la lumière fatiguée des lampadaires. Des sans-abri, noirs, dorment au coin des rues, entre les déchets qui jonchent le sol ; et parfois une ombre passe à l'arrière-plan. Le paysage sordide pourrait servir de décor à un film hollywoodien sur les bas-fonds de la mégapole.

Perdus au milieu de ce décor, on trouve quelques clubs de house music. Même si vous vous garez à 200 mètres d'un de ces clubs, un vigile portant une arme bien en évidence vous sautera dessus dès votre descente de voiture pour vous escorter jusqu'à l'entrée. Votre ange gardien vous aura repéré dès votre arrivée -- personne ne se promène par hasard ici au milieu de la nuit.

A l'entrée des clubs, d'autres vigiles armés procèdent à une fouille systématique pour vérifier que personne n'entre avec une arme. A l'intérieur, de nombreux autres vigiles armés sillonnent les salles de danse. Si on exhibe autant d'armes, c'est pour rassurer les clients, et si ce sont des vieux Noirs qui travaillent dehors, c'est que leur vie coûte moins cher que celle d'un jeune Blanc. Le développement de la police privée (qui a dépassé depuis longtemps la police publique en nombre) offre ainsi quantité d'emplois mal payés et à hauts risques.

On vient ici pour gober de l'ecstasy et danser dans une ambiance de fin du monde -mais si on allume une cigarette ou si l'on commande une bière après deux heures du matin, on se fait immédiatement rappeler à l'ordre. Les vigiles sont sous ecstasy aussi eux aussi ; oubliant les vingt ans qui les séparent de la moyenne d'âge des jeunes danseurs, ils agitent leur graisse comme des damnés, rouges de sueur, bavant de plaisir, exhibant leurs armes comme s'ils montraient leur sexe.



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La nouvelle ruée vers l'or noir

Publié le 27 Janvier 2012 par Jean Mirguet dans Villes

Aux Etats-Unis, les pétroliers ont le vent en poupe...Le prix du baril frôle les 100 euros et il ne cesse de grimper. Du coup, des gisements abandonnés dans les années 90 redevie

Pétrole LA

nnent rentables. C'est le cas en Californie. La ville de Los Angeles est assise sur l'une des plus énormes réserves d'or noir des Etats-Unis...

Voir le reportage signé Olivier Mirguet et Coralie Garandeau : http://www.arte.tv/fr/La-nouvelle-ruee-vers-l-or-noir/6305542.html

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