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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Entretien avec Marie-Louise NOLTE, artiste plasticienne, à propos de son exposition « Les Mystères du Vivant » (3ème et dernière partie)

Publié le 1 Août 2012 par Jean Mirguet in Expositions

Tu as intitulé ton exposition Les Mystères du Vivant. Elle inaugure une nouvelle phase de ton travail. Pourrais-tu expliquer les raisons de ce titre ? Et pourquoi ce virage dans ton œuvre ?

 

Ce titre s’est imposé à moi dès mes premiers dessins dans mes carnets. Ce serait comme une première phrase qui s’impose au poète… après il reste à composer le poème.

Après il reste cette part d’œuvre à faire.

Mes premiers travaux (sculptures et reliefs virtuels et cinétiques sur aluminium) s’intitulaient « Chaos et Cosmos ». Cette phase a duré une dizaine d’années.

La seconde période de mon travail (papiers collés souvent monumentaux) s’intitulait « Structure et matière », puis « Bleu au-delà du Chaos et de la matière », puis « Bleu et rouge au-delà de la matière ». Elle a duré vingt années.

Chaque fois, les titres s’imposent à moi… comme un souffle. Je ne les discute jamais.

Ce qui peut apparaître comme un virage ne l’est peut-être pas autant qu’il y paraît.

Jeune, il m’a fallu choisir une discipline. J’avais des aptitudes en géométrie dans l’espace. Travailler en trois dimensions m’était plutôt aisé.  Mon gabarit convenait bien au travail de torsion et soudure pour des bas-reliefs métalliques. La rencontre et le choix de mes professeurs ont fait le reste.

Et puis les circonstances de la vie ont fait que j’ai dû travailler des matériaux moins riches, plus ingrats. Le succès de mes papiers collés confrontés à de nombreuses manifestations internationales a vraisemblablement contribué à ces vingt années de travail de recherche.

Avec le temps, on s’affranchit de ses maîtres, des influences, du succès même. Le démon de la création qui pour moi va de pair avec une part d’invention m’a fait relever le défi de la peinture à l’huile dont on dit qu’elle est sans doute la plus difficile à maîtriser. Le désir de couleur aussi s’est brusquement fait sentir… alors que jeune, j’y étais insensible.

Cependant la couleur s’était déjà peu à peu introduite (en fond, certes, mais tout de même) dans mes papiers collés.

Je n’ai jamais fais que ce que je sentais  et ressentais…

Un beau jour, ce fut l’explosion ! Non seulement je voyais la (les) couleurs… mais je les ressentais. Toutes les couleurs… je voyais les fleurs se détacher sur le fond azur du ciel et c’était une jouissance profonde… je voyais l’aube et ses dégradés, allant du mauve rosé au jaune d’or et c’était une jouissance sans borne… Et j’ai su alors que je vivais. Et que chaque seconde, par la couleur, je pouvais jouir de la vie. Que faire d’autre alors que peindre?

 

Le mot mystère signifie, en général, une chose que nous ne comprenons pas, il évoque une énigme. Ton titre indique-t-il que tes toiles veulent dire quelque chose mais qu’il est difficile voire impossible de le dire avec des mots, d’où l’énigme ?

 

C’est vrai ! Je pense que la peinture est indicible. Si je pouvais exprimer avec des mots ce que j’exprime avec des couleurs, j’écrirais… des nouvelles, des romans, que sais-je ?

J’ai une petite expérience d’écriture de haïkus dans un atelier d’écriture. En aucun cas je ne pourrais exprimer avec de la couleur ce que je peux exprimer en un haïku.

En général les spectateurs (les regardeurs) veulent d’abord comprendre, veulent que la peintre explique…  Comme s’il y allait d’une logique toute rationnelle. C’est un peu comme si, prémuni d’un mode d’emploi, on ne se laisserait pas happer par l’émotion.

Or, c’est comme pour le vivant. Lorsqu’on fait un enfant, on ne sait jamais quel enfant, quel adulte, quel vivant ce sera. La procréation est un mystère… bien que la science veuille à tous crins maîtriser les tenants et les aboutissants du « produit ». La création aussi est un mystère… mais là, le risque n’est pas bien grand (pour les regardeurs) de ne pas savoir maîtriser ce que l’on pourrait voir. Alors plutôt que de risquer de voir… on se barde d’à priori intellectuels… au cas où.

 

Considères-tu que l’art a une fonction d’énigme et que le spectateur est convoqué par l’artiste pour décrypter l’œuvre ? Autrement dit, tes tableaux ont-ils une signification ou sont-ils un pur « ça veut dire » : à la place de la signification, il y a un vide, un « manque à sa place » ?

 

L’Œuvre d’art (la peinture en l’occurrence) est déjà  une énigme pour son auteur (je parle de moi car, pour les autres peintres, je ne sais pas). L’acte de création est une énigme pour son auteur… Alors, pour les « regardeurs… d’autant plus ! Mes tableaux ont des significations qui m’échappent, bien sûr! Moi qui ne sais déjà pas pourquoi il me vient ces impulsions de traits, de forme, d’énergie, de réaliser quelque chose que je ne connais pas, que je n’ai jamais vu, etc. Cela me dépasse totalement. Cela m’émeut en permanence… et du simple fait de ce don, je trouve « péché » de ne pas l’exercer… c’est pourquoi, je ne m’arrête jamais. Et ce jusqu’à ce que mort s’en suive… sauf pannes (et cela arrive). Cet état n’est en aucun cas une démonstration. C’est un état, tout simplement.

 

Tu dis de tes toiles qu’elles sont tes « petits drôles » et tu as donné à chacune d’elles un prénom. Pourrais-tu dire quel rapport, y compris charnel, tu entretiens avec ces objets vivants que sont tes toiles ?

 

J'ai donné à chacune d'elles un prénom : Eva-Nova..., Goululu,... Ototeman... etc. car la toile terminée est enfin mise à distance (c’est-à-dire lorsque je la vois enfin comme objet totalement séparé de moi... puisque je n'y retoucherai plus)... la toile donc, m'apparaît alors comme une entité propre (comme un individu détaché de moi) avec ses caractéristiques (ce que je savais puisque je m'étais appliquée à les lui donner) mais aussi avec un caractère bien spécifique qui me dicte un prénom. "Les Mystères du vivant" étant le nom de famille.

C'est un peu comme un enfant qui vient de naître... que tu peux enfin contempler... et dont tu penses que tel prénom lui va comme un gant.

C'est vrai que j'ai eu une espèce de "baby-blues" lorsqu'ils ont été installés à Saint Nicolas de Port. C'était la première fois que je ressentais cela. Cependant, j'ajoute que, jamais pour les précédentes expos, je n'avais eu à me détacher de mes oeuvres de façon aussi abrupte... après quelques mois de travail aussi intensif.

Donc je ne sais pas bien si cet état de vide est lié à la peinture ou à un stress relatif à l'intensité du travail fourni avec plus rien derrière (en stock, veux-je dire...). Cela s'est du reste très vite estompé.

Ressembles-tu à ta peinture, Marie-Louise ?

 

Si je ressemble à ma peinture?

Ou plutôt... si ma peinture me ressemble?

Dans quel sens? Autoportrait ? Portrait physique, psychique, spirituel?

Je n'en sais rien. Il y a sans doute des éléments qui sont miens... puisque comme je le disais dans d'autres réponses, c'est le corps qui peint. C'est mon corps qui a peint... mon corps avec toutes les empreintes archaïques (positives et négatives) qu'il peut exprimer dans ses rythmes, sa gestuelle, etc.

C'est là encore une question que je ne me pose pas lorsque je peins.

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