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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

François Jullien, la Chine et la psychanalyse

Publié le 14 Juin 2012 par Jean Mirguet in Psychanalyse et psychanalystes

En novembre 2003, se sont tenues à l’UFR d’Asie Orientale de l’Université Paris 7, deux journées de travail organisées par l’Association Interaction Psychanalyse Europe-Chine. François Jullien, sinologue et philosophe, y rencontrait des psychanalystes afin de déplier avec eux les multiples problèmes que pose la pratique de la psychanalyse en Chine.

Un  livre, paru aux PUF en 2004, en retrace les échanges :  L’indifférence à la psychanalyse. Rencontres avec François Jullien.

 

La méthode de François Jullien est la suivante : se servir de la Chine pour remettre en perspective la pensée européenne, en lui trouvant un point d’extériorité. Donc acquérir du recul dans la pensée.

Sa méthode est voisine de celle de Roland Barthes ou de Maurice Pinguet (cf. dans ce blog, l’article « Nomade ou sédentaire ? ») : Barthes qui, dans L’empire des signes, rêve de connaître une langue étrangère (étrange) et, cependant, de « ne pas la comprendre, percevoir en elle la différence, sans que cette différence soit jamais récupérée par la socialité superficielle du langage, communication ou vulgarité ; connaître, réfractées positivement dans une langue nouvelle, les impossibilités de la nôtre ; apprendre la systématique de l'inconcevable ; défaire notre "réel" sous l'effet d'autres découpages, d'autres syntaxes ; découvrir des positions inouïes du sujet dans l'énonciation, déplacer sa topologie ; en un mot, descendre dans l'intraduisible, en éprouver la secousse sans jamais l'amortir, jusqu'à ce qu'en nous tout l'Occident s'ébranle »

De son côté, Maurice Pinguet, l’auteur du Texte Japon, définit sa pratique intellectuelle comme mobile et vagabonde, pratique différente de celle de l'intellectuel sédentaire qui se taille un champ bien borné, le laboure pesamment pendant des années puis engrange la récolte du savoir avec la satisfaction d'un propriétaire, sans jamais lever les yeux vers l'horizon.
Cette pratique nomade est également familière à Jacques Lacan qui juge aberrant d'isoler le champ de la psychanalyse plutôt que de voir ce qui, dans celui-ci, est, non pas analogue mais directement en connexion avec une réalité qui nous est accessible par d'autres disciplines. Il estime indispensable d'établir ces connexions pour bien situer le domaine de la psychanalyse, et même simplement pour s'y retrouver.

 

François Jullien s’inscrit dans cette logique en se proposant, par le détour chinois, « d’éprouver ce que peut être le dépaysement de la pensée » et capter, à partir du dehors, quelque chose de notre « impensée » : « passer par des pensées du dehors aide, en désenlisant la raison, à la remettre en chantier ».

Si on dit d’habitude que la Chine est « si différente », il faut pourtant, objecte-t-il, ne pas se méprendre dans cet usage de la catégorie de la différence puisque la différence implique l’existence d’un cadre commun au sein duquel on peut comparer. Or, la Chine ne rend pas possible ce parallèle car son histoire ne s’est pas écrite sur la même page que la nôtre. « C’est elle, écrit François Jullien, qui est à la source de son indifférence – dont tout sinologue a fait l’expérience : les textes chinois ne nous "regardent " pas », ils ne s’adressent pas à nous, nous ne faisons pas partie de leur horizon. Telle est leur indifférence que François Jullien ambitionne de rapporter à la psychanalyse.

 

Il s’interroge sur ce que méconnaît la psychanalyse de ce qu’elle fait car ne trouvant pas en elle-même sur quoi prendre appui pour s’en occuper. Avant de faire les missionnaires et de vouloir évangéliser, les psychanalystes ne devraient-ils pas se soucier de questionner leurs conceptions universalisantes du sujet et de l’appareil psychique ? Celles-ci ne valent-elles pas, « restrictivement » note François Jullien, seulement pour le sujet européen ?

 

Il en va ainsi du dire vis-à-vis duquel la pensée chinoise antique montre beaucoup de réticence.  Non pas du fait qu’il soit impossible de dire (cf. l’ineffable européen) mais du fait que « ça » ne vaut pas la peine de dire et même que dire fait écran puisque, dès lors qu’on dit, surgissent les problèmes.

Plutôt que de résoudre les problèmes, le sage chinois serait porté à les dissoudre, d’où sa parole évasive quand il parle. Il dit « à côté », « à peine », laisse sa parole lâche et « flottante ». C’est là une première marque d’indifférence de la sagesse chinoise à l’endroit de la psychanalyse qui pose au contraire la règle du « tout dire » et qui affirme l’efficacité libératrice du pouvoir de la parole.

Un autre aspect contribuant à cette indifférence : la pensée chinoise est davantage préoccupée de la cohérence que du sens. Elle veut comprendre comment cela tient ensemble. Si pour la psychanalyse, le symptôme est porteur d’un sens et s’interprète, en Chine il s’agit moins d’interpréter le sens que le développer et le varier, en mettant en connexion des facteurs opposés.

Poursuivant son balisage, François Jullien se focalise sur la fonction sujet (fonction de synthèse, composé de facultés), non-constituée dans la pensée chinoise alors qu’elle traverse toute la théorie psychanalytique et conditionne sa praxis. Pas de notion d’ « âme » en Chine et pas vraiment de notion de « corps » non plus. Si la pensée antique chinoise prescrit quelque chose, c’est bien de se défaire de toute subjectivité : le Sage est « sans idée », « sans nécessité », « sans position » et « sans moi » (Confucius). C’est ainsi que les Taoïstes enseignent « l’abstinence de l’esprit ».

 

Dans son dernier livre paru chez Grasset cette année, Cinq concepts proposés à la psychanalyse, François Jullien continue son exploration en proposant cinq concepts de la pensée chinoise, correspondant à des notions peu développées dans la pensée européenne et qui pourraient expliciter ce qui se passe dans une cure psychanalytique.

Le premier d’entre eux, la disponibilité, invite le sujet à renoncer temporairement à son pouvoir de maîtrise, susceptible de l’emprisonner dans des limites ignorées de lui-même. Or, qu’exige Freud du psychanalyste avec la technique de l’attention « flottante », diffuse et non polarisée si ce n’est une attitude qui s’apparente à la disponibilité du sage chinois ? Comment cette technique de la psychanalyse peut-elle se réfléchir voire s’expliciter dans le concept chinois de la disponibilité ?

J’aurai l’occasion de revenir sur cette question de la disponibilité et de la maîtrise qui sont au cœur des questions agitant aujourd’hui les sujets vivant dans l’aire européenne.

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