Un amendement, dit amendement n° 159, rédigé le 14 novembre 2025 par quatre sénatrices et sénateur dans le cadre du projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 propose, pour réaliser des économies, d’interdire, à compter du 1er janvier 2026, le remboursement des soins, actes et prestations se réclamant de la psychanalyse ou reposant sur des fondements théoriques psychanalytiques jugés non-efficaces, et ce quel que soit le dispositif : CMP, Mon Soutien Psy, établissements médico-sociaux, exercice libéral, etc… Ce sont ainsi des milliers de professionnels, psychologues comme psychiatres, et des milliers voire des millions de patients qui pourraient être directement concernés.
Dans un contexte de pénurie de moyens dont souffrent la psychiatrie et les structures de soin psychique, l’entrée en vigueur de cet amendement qui vise à se priver de pans entiers de professionnels diplômés et qualifiés, constituerait un grave dommage pour le système de soins français. Aussi est-il légitime de s’y opposer de la façon la plus vigoureuse. (voir à ce sujet la pétition https://c.org/YSx4BkrmSX)
Cette campagne d’attaque contre la psychanalyse n’est pas nouvelle et s’inscrit dans l’histoire de cette discipline. Déjà Freud, en 1916, écrivait à propos du statut du psychanalyste : « Dans l’état des choses actuel, celui qui choisirait cette carrière se priverait de toute possibilité de succès universitaire et se trouverait, en tant que praticien, en présence d’une société qui, ne comprenant pas ses aspirations, le considérerait avec méfiance et hostilité et serait prête à lâcher contre lui tous les mauvais esprits qu’elle abrite en son sein. Et vous pouvez avoir un aperçu approximatif du nombre de ces mauvais esprits rien qu’en songeant aux faits qui accompagnent la guerre. »
Choisir la psychanalyse aujourd’hui, quand font rage les discours sur l’efficacité, c’est s’obliger à devoir justifier constamment la nature et la rigueur de son travail, chose qui n’est pas demandée à tous. Ce qui distingue les approches orientées par la psychanalyse des neurosciences tient à ce qu’elles visent à permettre aux sujets de retrouver la voie de leur singularité dans un lien de parole – c’est une question d’éthique pour les praticiens qui s’orientent de ce discours.
Or, en s’appuyant sur l’evidence based medicine qui orchestre depuis une décennie la santé mentale, la HAS (Haute Autorité de Santé) estime qu’il n’existe pas de preuves de l’efficacité thérapeutique de la psychanalyse et recommande de se référer à ses guides de traitement et de bonne pratique qui servent de cadre et de référent aux décisions cliniques et politiques. Ces guides font état des traitements et des thérapeutiques reconnus comme efficaces pour tel ou tel syndrome. Ils énoncent donc une norme thérapeutique.
Dès lors, il en est résulté, depuis le début des années 1980, des polémiques interminables entre psychanalyse et neurosciences où les invectives et les procès d’intention ont remplacé les arguments. Au lieu de réfléchir à de possibles points de convergence, on a alors assisté à une rigidification des positions perçues comme antagonistes : les neuroscientifiques, forts des progrès de leur discipline et aussi de la difficulté de la psychanalyse de prouver son efficacité suivant les critères de l’Evidence-based medicine, ont répété que la psychanalyse n’était qu’une pseudo-science, tandis que beaucoup de psychanalystes se sont détournés des recherches entreprises dans les neurosciences, considérées par eux comme réductionnistes, scientistes – quand elles ne sont pas soupçonnées d’être au service d’une conception idéologique et mercantile du soin.
Le pire est certainement la situation de dénigrement et d’ignorance réciproque qu’on connaît en France depuis plusieurs années quand certains psychanalystes ne supportent plus d’entendre prononcer « cerveau » et que des neuroscientifiques font usage de mots d’une grande sévérité contre la psychanalyse, alors qu’ils n’ont jamais lu une ligne de Freud ou de Lacan.
Que les neurosciences et la psychanalyse soient essentielles dans les recherches sur le fonctionnement psychique ne doit pas signifier qu’elles sont exclusives l’une de l’autre. De la même manière que Winnicott écrivait qu’un bébé ne peut pas exister tout seul car il fait essentiellement partie d’une relation, un cerveau seul, cela n’existe pas …
Or, force est de constater que, dans la recherche en santé mentale, les inventions technologiques prévalent sur la parole du patient ou l’observation de son état ou de son milieu. La création d’un nouveau logiciel statistique ou d’une technique d’imagerie suscite plus d’enthousiasme (et donc de financement) que la compréhension des enjeux éthiques ou relationnels rencontrés.
Aussi, est-on en droit de se demander - et l’amendement 159 conduit inévitablement à cette question – si comme l’écrit Marie Leclaire, psychologue et professeur de clinique à l’Université de Montréal, la technologie ne porte pas en son creux une forte dose de haine du relationnel et du subjectif.
Que cache cette peur du relationnel, cette crainte du subjectif qui infiltrent la médecine fondée sur les preuves ? S’agit-il d’une illusion de maîtrise dont le clinicien voudrait s’armer pour se protéger des effets de la souffrance ? L’efficacité thérapeutique n’a -t-elle pas partie liée avec les effets de suggestion, le transfert et le contre-transfert, les désirs conscients et inconscients, les écarts entre demande manifeste et demande latente ? Faudrait-il renoncer à des savoirs non prouvés ou à du non-savoir pour obtenir un brevet d’efficacité ?
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