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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

Penser le désordre

Publié le 27 Avril 2012 par Jean Mirguet in Politique

Alain Badiou  définit la politique comme la perspective de possibilités de vie qu’une situation déterminée bloque et rend impossibles, stérilisant les capacités individuelles et collectives. «La politique est l’action collective organisée, conforme à quelques principes, et visant à développer dans le réel les conséquences d’une nouvelle possibilité refoulée par l’état des choses ».

Cette visée est voisine de celle de la psychanalyse qui s’applique à désenclaver un sujet d’un état originel d’impuissance. C’est ainsi que Lacan, adversaire d’un usage de la psychanalyse à des fins d’adaptation à son milieu social, ne cherche plus la guérison comme Freud mais fait de la psychanalyse un vecteur d’émancipation c’est-à-dire d’affranchissement d’un état de dépendance et de promotion du désir.

L’émancipation est « un mouvement de torsion, d’exception par rapport à la Loi », observe Alain Badiou.  Elle advient le plus souvent « dans une figure localisée, une exception, une sorte de faille presque invisible dans l’ordre des choses ». Émancipation et exception, deux termes qui qualifient ce qu’est le communisme dont Badiou fait « la bonne hypothèse » et qui n’est ni la Révolution brusque de la totalité sociale ni la survenue du Grand Soir. Le communisme  est pour lui le vrai nom du réel comme impossible, nom des exceptions émancipatrices. L’abandonner équivaudrait à se résigner à l’économie de marché, à la mise sous tutelle de l’Etat par les puissances financières et au caractère inévitable des inégalités les plus criantes.

 

Il y a un peu moins de cinq ans, peu de temps après les élections présidentielles gagnées par Nicolas Sarkozy, Alain Badiou avait publié aux Editions Lignes, De quoi Sarkozy est-il le nom ? Il soulignait l’importance prise aujourd’hui par les affects collectifs propagés par les médias plus soucieux de spectaculaire, d’immédiateté et de culte de l’actualité que d’information.

Par définition, l’affect – la peur plus particulièrement – est sans principe, il désorganise la raison, brouille les convictions et mène au populisme et à l’apolitisme. C’est la voie suivie aujourd’hui par le candidat Sarkozy qui fait son beurre de la peur en ne craignant pas d’aller patauger dans les écuries du FN, en attisant les craintes de la société française devenue pétocharde, en stigmatisant les "élites", jetées en pâture au "peuple", en dénonçant le "système", dont on se demande bien ce qu'il est, sinon la République dont, comme Président, il devrait être le garant.

L’avertissement de Badiou mérite d’être entendu quand il affirme que la peur n’a jamais d’autre avenir que la terreur. Quelques semaines avant la Présidentielle de 2007, le philosophe pointait déjà le programme néopétainiste de Sarkozy : travail, famille, patrie. Il précisait : pétainisme et non fascisme qui est une force affirmative puisque le pétainisme « présente les abominations subjectives du fascisme (peur, délation, mépris des autres) sans son élan vital ». Depuis quelques jours, ce programme s’adresse à une nouvelle catégorie de Français baptisée la France invisible. C’est, dans la terminologie sarkozyste, le nom des sans noms, de ceux qui souffrent, nous dit-on, de ceux qui ont peur comme de ceux qui ont peur de la peur.

 

Je dois bien avouer que ces Présidentielles ne sont pas spécialement enthousiasmantes puisque qu’elles se déroulent dans un contexte de crise très préoccupant. Il ne faut pas un nez spécialement exercé pour flairer dans le pays comme une odeur de dépression.

Certes, Sarkozy n’a pas à lui seul le pouvoir de nous déprimer. Il est plutôt, pour suivre les développements d’Alain Badiou, le serviteur de cette Chose nauséabonde, obscène, innommable dont il est un prête-nom. Au service de la pulsion, il tord les symboles qui organisent nos représentations du monde. Ces symboles  constituent l’atmosphère que nous respirons et ordonnent notre pensée. Si leur sens devient instable et flottant, il a pour effet de désorienter un certain nombre de nos concitoyens. On ne s’étonnera pas alors que 6,4 millions de Français accordent leurs suffrages à la candidate FN.

 

Le monde dans lequel nous vivons s’avère être de plus en plus celui de l’instabilité, de l’incertitude, de la désorganisation, autant de termes qualifiant la crise et le désordre qui menacent. Si l’on veut résister à ce dérèglement, il vaut mieux avoir la ferme volonté de ne pas se laisser entraîner à la dérive, autrement dit, pour reprendre une formule célèbre de Lacan, ne pas céder sur son désir.

La psychanalyse et la pensée lacaniennes demeurent essentielles pour tenter d’ordonner la crise symbolique à laquelle nous sommes confrontés. Encore faut-il qu’on ne se laisse pas aller, comme le titrait récemment le Nouvel Observateur, à vouloir brûler la psychanalyse, outil incomparable pour penser le désordre. 

 

 

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