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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Penser ce qui se passe et ce qui nous arrive, pour faire grandir

L’événement de la dissolution

Publié le 12 Juin 2024 par Jean Mirguet in Politique

Coup de tonnerre, séisme politique, tremblement de terre, onde de choc, coup de théâtre, traumatisme, etc… la puissance des mots est insuffisante à rendre compte de l’ébranlement provoqué dimanche soir par l’annonce du Président de la République de dissoudre l’Assemblée nationale, à la suite du succès électoral du Rassemblement National.

Il s’agit indubitablement d’un événement, au sens donné par Alain Badiou à ce concept : « L’événement, écrit-il, est toujours imprévisible, il fend et pourfend l’ordre stagnant du monde en ouvrant de nouvelles possibilités de vie, de pensée et d’action. Une révolution en politique, une rencontre amoureuse, une innovation artistique, une découverte scientifique d’ampleur : ce sont là des événements. Ils font surgir quelque chose de profondément inédit, ils donnent lieu à une vérité jusque là insoupçonnée (…). Le sujet est celui qui ne demeure pas passif devant l’événement ; il se l’approprie, il s’engage résolument dans l’aventure qui se voit frayée ».

Avec l’événement, c’est le Réel qui envahit notre réalité quotidienne et la transforme. Il est, comme le Réel lacanien, impossible, en ce qu’il échappe à toute symbolisation : on ne s’y attend pas, et le langage de la réalité ne réussit à le nommer qu’approximativement, mais c’est un signe de vie.   

Avec l’annonce de la dissolution de l’Assemblée Nationale, nous nous sommes retrouvés confrontés à un surgissement brusque voire à une irruption violente ou une déchirure de notre vie quotidienne.

Dès ce moment, rien ne sera plus comme avant : la cruelle nudité du Réel nous saute à la figure, les masques tombent et, comme l’avance Emmanuel Macron,  se fomentent aux deux extrêmes des alliances contre-nature qui sont des bricolages d’appareils ».

La dissolution sera-t-elle bénéfique pour le pays et pour l’actuel Président de la République? Faisons crédit à ce dernier pour en être convaincu mais, en l’état, rien n’est moins sûr.

Si l’effet de clarification attendu de la vie politique française se produit, cet événement deviendrait un avènement, quelque chose d’inédit qui fonde un nouveau temps puisque  l’événement interrompt le temps dans lequel il advient. Il y met fin, pour le refonder. Ce qui ferait de l’événement un moment rare et extraordinaire.

Cependant, on ne mesure les effets d’un événement que dans l’après-coup. C’est le cas du traumatisme qui, pour un psychanalyste, ne peut être défini que par les effets  causés par l’effraction.

S’il est pertinent de penser que la décision présidentielle de dissolution constitue un traumatisme, on peut alors en déduire que le recours à de nouvelles élections, contraignant les partis politiques et leurs systèmes d’alliance à trouver de nouveaux équilibres, constitue véritablement une fracture, engendrant un trou dans lequel les organisations politiques se sont engouffrées sans délai et avec frénésie.

Dans cette situation où l’urgence semble commander, il me paraît essentiel de tenter de calmer le jeu et comprendre un peu ce qui se passe, d’essayer de se décaler pour ne pas se laisser emporter par les arguments caricaturaux et simplistes ou être fasciné par les déclarations fracassantes et à l’emporte-pièces des leaders politiques ou le débridement imaginaire voire délirant de la plupart des médias.

Comment s’en sortir ? Quelles réponses apporter à cet événement ?

Le recours aux conceptualisations et à l’expérience de la psychanalyse est peut-être un moyen de nous aider à nous dessiller les yeux et à nous désabuser.

Avec Lacan, la psychanalyse montre qu’à l’effraction traumatique est associé un fantasme qui constitue un mode de traitement du réel mis en jeu.

Quid de ce fantasme concernant notre actualité politique ? Quelques heures après la décision d’Emmanuel Macron, a surgi un signifiant : unité. S’unir ou périr, a-t-on pu entendre. Unité tant du côté de la Gauche que du côté de la Droite, unité aujourd’hui alors qu’hier, des positions diamétralement opposées sur des sujets fondamentaux témoignaient de pensées irréconciliables.

Pourtant, nous assistons depuis quelques heures à des opérations inouïes de gommage des divergences : Eric Ciotti rejoint Bardella, « l’ardoise magique des alliances à gauche » comme l’écrit Caroline Fourest, devient l’instrument préféré des promoteurs de ce nouveau « front populaire » devenu gadget électoral.  

Alors que l’événement-dissolution met en pleine lumière une multitude d’antagonismes, fantasmer du Un conduit à une tâche impossible, sauf à, comme l’exprime encore Caroline Fourest, « vendre son âme pour un plat de lentilles », et cela dans l’intérêt du pays, conformément à l’inusable langue de bois.

Dans un article remontant à une vingtaine d’années, le psychanalyste François Ansermet, à la suite de Lacan, distingue plusieurs temps consécutifs à un traumatisme, des temps non pas chronologiques mais des temps logiques.

Le premier temps, « l’instant de voir » est celui de l’effraction et de la sidération. Il projette dans la confusion, dans une stupéfaction renversante.

Le second temps – « le temps pour comprendre » - est celui où un essai de compréhension de ce qui arrive est tenté : trouver une explication, trouver des  raisons pour rendre compte de ce qui se passe. Ce à quoi s’emploient les multiples journalistes et commentateurs qui échafaudent hypothèses sur hypothèses. C’est un mode de traitement de l’événement, un traitement par le sens.

Il y a enfin le troisième temps – « moment de conclure » - : il s’agit de sortir du sens, de se décoller de l’événement traumatique pour passer à autre chose. C’est l’occasion d’une relance pour reprendre la main, redevenir acteur. C’est, dira Lacan, « trouver dans l’impasse même d’une situation la force vive de l’intervention », s’appuyer sur l’impossible à dire pour ouvrir à nouveau le champ des possibles, autrement dit produire un acte. C’est un moment d’urgence, la précipitation d’une décision pour s’extraire de l’enlisement.

François Ansermet propose de miser sur ce qu’il appelle « un principe de l’incertitude », qu’il importe du film de Manoel de Oliveira (O principio da incerteza) où on ne comprend pas ce qui arrive, où tout est incertain, où on ne saisit ce qui se passe que dans l’après-coup et d’une façon décalée.

Comme dans ce film, la vie se vit dans l’incertitude et, comme l’exprime le réalisateur, « le principe de l’incertitude décrit un monde où rien n’est sûr ; tout est caché. Dans la vie, tout se passe comme ça, on se trompe sur ce qu’on voit, on se trompe sur la vérité … je m’étonne de ce que je fais, je ne sais pas d’où ça vient ».

Or, il en va du traumatisme comme il en va de beaucoup de choses dans la vie : on en sort par l’intervention à côté, possiblement surprenante, par la création d’un écart. En se décalant de l’événement, on agit pour ne pas rester coller au traumatisme, pour trouver des solutions évitant l’installation dans une position de victime (posture préférentielle tant des Droites que des Gauches qui font de Macron celui qui les a fait exploser).

Encore faut-il pour cela, ajoute François Ansermet, « rendre supportable l’insupportable, pour retrouver l’incertitude fondamentale dont tout procède », aller au-delà des pesanteurs contraignantes induites par l’événement traumatisant pour permettre l’émergence d’autres formes d’inattendu.

Comme il y a un travail du deuil, il y a un travail de la dissolution à réaliser.

 

 

 

 

 

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