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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

S’essayer à déchiffrer l’époque

L’écart et l'entre

Publié le 28 Mai 2015 par Jean Mirguet

J’aimerais faire partager mon admiration pour le beau texte de François Jullien, L’écart et l’entre,  écrit pour sa « Leçon inaugurale de la Chaire sur l’altérité » donnée le 8 décembre 2011 au Collège d’études mondiales (publié aux éditions Galilée en 2012).

François Jullien y forge le concept d’écart qui, « en même temps qu’il sépare, met en tension, met au travail ce qu’il a séparé ; et qu’il est, par là, exploratoire des deux côtés ».

Dans le regard qu’il porte sur la culture occidentale, usant d’une méthode consistant à en passer par l’épreuve d’une pensée extérieure (la chinoise), François Jullien opère ce qu’il appelle « une déconstruction du dehors », une déconstruction depuis le dehors permettant d’élaborer une prise oblique sur notre impensé c’est-à-dire ce à partir de quoi nous pensons et que, par là même, nous ne pensons pas.

Cet impensé est le refoulé, défini comme le possible d’une pensée mais dont celle-ci s’est détournée, qu’elle a laissé dans l’ombre ou négligé.

Dans une culture composée d’éléments hétérogènes, certains éléments s’imposent plus que d’autres qui se retrouvent enterrés. Pour retrouver ce qui s’est trouvé enfoui, il faut sortir, nous dit François Jullien, des certitudes qui se sont déposées en nous, celles qu’il appelle « plis de la pensée » (au sens de prendre le pli de quelque chose c’est-à-dire adopter une position et ne plus en changer).

Or, prétend-il, repérer cela en soi-même « n’est possible qu’à la rencontre d’un dehors et par confrontation ». C’est ainsi que la fréquentation de la pensée chinoise rend plus réceptif aux tensions de la pensée européenne et fait resurgir ce qui a été enseveli, fait ressortir une « hétérotopie » c’est-à-dire, selon la définition qu’en donne Michel Foucault, « un espace absolument autre ».

Pour produire une irruption d’un dehors dans le champ du savoir ou pour produire une hétérotopie (un lieu autre), autrement dit pour produire de l’inattendu, du surprenant, du déroutant voire de l’incongru, François Jullien construit le concept d’écart qui procède d’une distance là où la différence établit une distinction.

L’écart met en tension. C’est pourquoi il opère, est productif alors que la différence est descriptive. L’écart a à voir avec l’aventure, avec la surprise quand elle surgit de l’exploration.

L’écart se présente ainsi comme un antidote à l’uniformisation dont nous menace la mondialisation et à l’humanisme mou dans lequel risquent de nous plonger maints débats médiatisés. L’écart, écrit François Jullien, ne répond à aucun besoin identitaire ; au contraire, il ouvre, en séparant les cultures et les pensées, un espace où peut se déployer la pensée.

Ouvrir un écart, c’est produire de l’entre, condition pour promouvoir de l’autre et du commun, donc se préserver du danger de l’assimilation qui standardise et aller à contre-courant de l’offre et de la recherche de proximité qui se véhiculent quotidiennement dans nos façons de vivre.

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