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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Tenter de percevoir les mouvements profonds qui décident de la marche de l’histoire.

Islam et démocratie

Publié le 13 Octobre 2014 par Jean Mirguet

L’aveu est terrible, peut-être monstrueux et assurément tragique : c’est celui fait par l’écrivain et réalisateur marocain Abdellah Taïa dans Le Monde de jeudi dernier : il avoue « l’explosion de joie » éprouvée durant quelques secondes au moment des attentats du 11 septembre : « les musulmans depuis trop longtemps dans la chute, la déchéance, étaient enfin vengés. L’Occident surpuissant allait enfin goûter à la même amertume, la même peur, la même terreur que nous, que moi ».

Et de réaliser très vite sa « terrible et terrifiante erreur », ajoutant que les musulmans ont besoin aujourd’hui de cesser de toujours rendre les autres responsables de ce qui leur arrive et de se lancer dans une véritable autocritique d’un système de croyance où tout se juge à partir d’une vision figée de la religion et de l’Histoire et à l’aune d’une soumission à la communauté et à Dieu.

Pour Abdellah Taïa, la véritable catastrophe réside dans le fait d’empêcher la raison de s’installer « pour de vrai » dans la vie quotidienne des musulmans. Et d’appeler à la résistance au terrorisme islamiste qui « veut nous enterrer tous vivants ».

Il faut prendre toute la mesure de cette prise de position remarquablement courageuse comme il faut apprécier le refus de nombreux musulmans de céder à ceux qui exigent d’eux qu’ils se démarquent plus clairement du terrorisme se réclamant de l’Islam afin, comme on l’entend parfois, de dissiper toute ambiguïté.

 

Abdellah Taïa a raison d’écrire que condamner le terroriste islamiste ne suffit pas et qu’un travail critique doit être mené au sein de l’Islam (qui, redoutable obstacle n’est pas Un) à propos des errances des sociétés musulmanes.

L’enseignement des maîtres soufistes qui milite en faveur de la pluralité des croyances est sans conteste un des antidotes à la violence actuelle. « Que ton cœur soit le temple qui accueille toutes les croyances », professait Ibn Arabi. De même, il faut tenir compte des déclarations du Conseil français du culte musulman quand ses dirigeants affirment que la violence meurtrière de l’ « Etat islamique » n’a rien à voir avec l’Islam et les textes coraniques.

 

Mais - car il y a un mais -, je ne peux pas ne pas faire le parallèle entre ces nobles déclarations et les proclamations formulées il y a deux ans par ces mêmes responsables au moment de la publication des caricatures de Mahomet.

A l’époque, ils s’en prenaient à la liberté d’expression et contestaient à la presse sa liberté de publier tel ou tel article, telle ou telle caricature et appelaient les Musulmans de France à s’en prendre à Charlie Hebdo, alors que, comme citoyen français, ils auraient dû défendre le droit à s’exprimer.

Dans une lettre ouverte, Philippe Torreton dénonçait cette incitation à la haine et soulignait que les dessinateurs de Charlie n’interdisaient à personne de croire, qu’ils ne rêvaient pas de voir Israël réduite en cendre mais critiquaient la politique israélienne , qu’ils n’interdisaient pas l’accès à l’éducation aux jeunes filles, qu’ils ne faisaient pas des femmes – comme l’Islam radical - leur cible favorite, qu’ils ne rêvaient pas de voir les programmes scolaires passés au crible de la religion, qu’ils ne détruisaient pas des lieux de cultes à coups de lance-roquettes dédicacées à Allah.

 

Aujourd’hui, ces responsables condamnent clairement et fermement la violence des islamistes, en appellent à la solidarité républicaine. Dont acte.

Mais, comme l’exprime Philippe D’Iribarne, auteur de L’Islam devant la démocratie, un rapport au monde attaché à la certitude et à l'unité d'une communauté, qui alimente souterrainement, dans des proportions certainement inégales mais jamais insignifiantes, la vision de la société de ceux qui baignent dans l'univers de l'Islam, n'est-il pas difficilement compatible avec des pratiques démocratiques fondées sur le doute et le débat ?

Là où le pluralisme fait de l’individu et de ses libertés civiles une limite à la souveraineté du pouvoir, la « communauté des frères » prône un asservissement individuel au corps collectif.

Cet état de fait est-il de circonstance ou doit-on y voir un trait structurel de l’Islam, signant une incompatibilité avec la démocratie ?

 

 

 

 

 

Islam et démocratie
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Nécessité de l’ennemi

Publié le 9 Octobre 2014 par Jean Mirguet dans Politique

Dans sa tribune du 3 octobre dernier publiée dans Le Monde et titrée « La Russie de M. Poutine et l’islamisme radical sont nos meilleurs ennemis », Pascal Bruckner rappelle cette remarque d’Alexander Arbatov, conseiller diplomatique de Mikhaël Gorbatchev, à l’endroit des Occidentaux (nous sommes en 1989 et l’empire soviétique s’effondre) : « Nous allons vous rendre le pire des services, nous allons vous priver d’ennemi ».

Rien de nouveau dans le ciel des idées puisque, sans aller jusque Matthieu et Luc qui enjoignent d’aimer nos ennemis, Karl Schmitt avait déjà montré que la fonction du politique est d’identifier l’ennemi, le politique étant selon lui le lieu de la distinction ami-ennemi.

Quant à Freud, son texte sur la Psychologie des masses démontre combien un individu peut, au sein d’une collectivité et conditionné par ses identifications, s’autoriser à se débarrasser des refoulements des pulsions inconscientes qui l’animent.

Dans les phénomènes de ségrégation, dans le racisme, la xénophobie, le nationalisme ou l’intégrisme, l’identification c’est-à-dire, comme la définit Freud, « la manifestation la plus précoce d’une liaison de sentiment à une autre personne », s’effectue toujours sur le dos de l’autre mauvais, de l’autre à détruire voire à exterminer. C’est ainsi que se constitue une communauté, autrement dit ce qui fait norme pour chacun.

Pour que cette communauté tienne, il faut qu’il y en ait au moins un qui en soit exclu. Cette condition doit-elle être le prix à payer pour réveiller les Occidentaux de la torpeur dans laquelle le confort démocratique les a bercé jusqu’il n’y a pas si longtemps ?

A cette question, Pascal Bruckner répond positivement en proposant d’être reconnaissants envers le président Poutine comme envers le « calife » Al-Baghdadi pour l’hostilité qu’ils nous manifestent. Ils seraient en somme des bienfaiteurs puisque poussant à nous mobiliser et à résister, donc à renforcer nos liens.

Identifiés comme ennemis à vaincre mais simultanément à conserver puisque c’est d’eux que nous tirons notre énergie, ils deviendraient autant détestables que nécessaires.

C’est dans ce paradoxe que nous entraînent le déchainement de barbarie et les périls dont, pour le moment et pour la plupart d’entre nous, nous ne faisons l’expérience que par l’intermédiaire de nos écrans de télévision. C’est un paradoxe périlleux qui, comme l’écrit Pascal Bruckner, peut nous détruire ; il peut aussi nous sauver.

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