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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Tenter de percevoir les mouvements profonds qui décident de la marche de l’histoire.

Le rapt de la formation continue

Publié le 23 Janvier 2018 par Joseph Rouzel dans Politique

On lira avec intérêt ce texte de Joseph Rouzel, publié dans l’édition du blog du Club de Médiapart du 23 janvier 2018. L’auteur est directeur de Psychasoc, un lieu de formation que connaissent bien les professionnels du secteur social et médico-social.

Comme l’indique l’auteur, le démantèlement éthique produit par la passion bureaucratique, gestionnaire et évaluative fait série, pas seulement avec ce qui se passe dans le domaine de la formation mais également et plus généralement avec le mépris affiché à l’encontre des professionnels de la santé et du médico-social (fermetures de services et d’établissements, disqualification des cultures professionnelles, usagers et demandeurs traités comme des consommateurs).  Est à l’œuvre une logique grossière et rudimentaire qui veut nous faire croire que le modèle du lien social est celui du fonctionnement d’une entreprise : on voit à quelles aberrations conduit cette logique.

 

Je prends ici l’expérience d’un centre de formation continue à titre d’analyseur institutionnel. Démantelé sous les coups d’une loi de 2014, comme beaucoup de petits centres de formation, celui-ci fait série avec ce qui se passe en formation initiale (formations utilitaires, d’adaptation à la tâche, aux dépends de la construction d’une culture professionnelle ; éclatement des savoirs dans des domaines de compétence ; perte du sens critique et de l’engagement éthique et politique ; disparition du travail clinique ;   instrumentalisation du concept de projet ; effacement du travail d’équipe et du collectif…), mais aussi dans les établissements (disqualification des professionnels avec l’embauche de salariés au rabais ; efficacité, rentabilité ; usagers traités comme des clients ; irruption du Marché ; effraction des méthodes de chiffrage, de comptage ; modes d’évaluation quantitatif ; perte de la référence à l’équipe ; institution réduite à sa portion congrue d’établissement…) L’histoire du centre de formation que j’ai créé avec l’aide de quelques collègues il y a 17 ans, donne la trame exacte de ce démantèlement de la transmission des métiers. Mais elle projette aussi la mobilisation de ressources possibles et fait la part belle à l’invention et la résistance active…      

J’ai créé Psychasoc (Institut européen psychanalyse et travail social, Montpellier)[1] en 2000. Le projet était de mettre à disposition des salariés des établissements sociaux et médico-sociaux un lieu de ressourcement et de questionnement des pratiques, éclairé par l’enseignement de la psychanalyse. La psychanalyse constitue (comme d’autres disciplines) un des socles de discours qui traverse le champ du travail social et permet de rendre compte en raison du bien-fondé des actions. Mais nous avons tenu à ce que l’orientation psychanalytique ne soit pas obérée par des querelles de chapelles ou d’écoles. La trentaine de formateurs, qui tous ont une longue expérience du terrain comme travailleur social ou psychologue, voire médecin, mais aussi un engagement de longue date dans la psychanalyse, ainsi qu’une formation universitaire de haut niveau, s’inspirent d’une démarche pédagogique clinique : il s’agit d’accompagner chaque stagiaire à construire son propre savoir. Certes nous prenons appui sur les concepts issus de la psychanalyse (inconscient, transfert, jouissance, désir…) mais sans jamais perdre la main courante de la pratique des stagiaires. Des formations courtes, entre une et quatre semaines, permettent aux professionnels, comme plusieurs nous l’ont confié, de raviver certaines connaissances théoriques et législatives, de remettre le pied à l’étrier, de souffler, d’assainir leur relation aux usagers et aux collègues, de questionner l’institution et surtout de retrouver le sens de leur engagement auprès de leurs concitoyens les plus démunis. Bref, de penser…

La loi de mars 2014 a complètement ravagé ce dispositif que nous partageons avec plusieurs centres de formation. Ne sont plus agréées depuis, que les formations menant à une certification, une qualification, un diplôme. Ce qui peut s’avérer valable dans certains secteurs, ne l’est guère en travail social où la plupart des salariés ne courent pas après un diplôme supplémentaire. Les formations doivent de plus être adossées à une VAE. Les établissements de plus de 300 salariés ne sont plus tenus de cotiser ; ils ont juste obligation de former leurs personnels. On assiste à une diminution drastique des financements prélevés sur la masse salariale : chute de 2,31% à 1%.[2] etc Alerté par une pétition que nous lui avons fait parvenir avec des centaines de signatures, le Ministre du Travail, François Rebsamen m’a répondu une longue lettre précisant les points ci-dessus, et ajoutant que la logique qui avait présidé à la loi visait à mettre à disposition des chômeurs des possibilités de se former, oubliant sans doute que les dites possibilités existaient déjà. Et en conclusion le brave Ministre m’assurait qu’il nous restait… l’intra.

Résultat des courses trois ans plus tard : tous les petits centres de formation tels que le nôtre sont saignés à blanc et mettent la clé sous la porte. Ils licencient pour… lutter contre le chômage ![3] Quelques centres résistent. Tel Psychasoc, grâce à la reconnaissance des salariés du secteur qui en plus de 17 ans ont pu apporter leur soutien indéfectible. Mais ils sont bombardés d’exigences tatillonnes, bureaucratiques et inadéquates à l’action menée. L’inscription au RNCP (Registre national des certification professionnels) n’aboutit à rien. Nous l’avons demandée pour la formation de superviseur d’équipes. Réponse négative : ça ne conduit pas à un emploi à plein temps. L’OGDPC nous a été refusée parce qu’il n’y avait pas de médecin parmi nos formateurs, alors qu’il y en a deux,  etc… La Certification Régionale également sous prétexte que nous ne faisions par remplir de fiche de bilan par les formateurs et il nous était préconisé d’envoyer en formation nos formateurs sur le handicap, alors que la plupart ont œuvré pendant des années dans ce domaine. Il y a quelques années une OPCA a même carrément refusé aux salariés toutes nos formations en arguant que notre référence à la psychanalyse faisait de nous une secte ! Il a fallu taper fort pour faire tomber cette ignominie. Les récents outils obligatoires de référencement tels Datadock, les référentiels d’évaluation des centres formation et autres joyeusetés nous mettraient en demeure de passer la moitié de notre temps à remplir des dossiers ineptes. Bref si l’on voulait couler les centres de formation continue, c’est réussi.

Du coté des salariés, le montage du CPF puis, au 1er janvier 2017, la mise en place du CPA se présente comme une usine à gaz. Peu de salariés peuvent de fait en bénéficier : ils ont été spoliés de ce droit à se former tout au long de la vie. Question alors : à qui profite le crime ? Faire un tour du côté du RNCP permet de comprendre les dessous de cette stratégie de spoliation. Les lobbys, les Universités et les gros centres de formation, tels les IRTS, sont gagnants. Ainsi, toutes professions confondues, l’organisme qui a inscrit le plus de certifications est… Microsoft !  A quand les formations assurées par Vivendi, Apple ou Google qui n’auront plus qu’à embaucher les petites mains de formateurs que nous sommes ? Assisterions-nous là aussi à une véritable ubérisation de la formation, en attendant de l’étendre à l’ensemble des professions sociales ? Ce que l’on voit poindre avec la création d’entreprises d’intervention sociale en libéral. Le rapt a réussi, il s’agissait bien de détourner l’argent et le droit des salariés. Pourtant pas de réaction, ni du côté syndical, ni du côté des salariés. Il semble qu’on se laisser plumer sans rien dire.

Pour Psychasoc, nous poursuivons vaille que vaille, mais déterminés, avec les moyens du bord. Nous avons dû licencier notre dernière salariée, qui a créé depuis l’antenne de Psychasoc Intra.[4] Nous maintenons des stages qui nous paraissent essentiels, sur les psychoses, le transfert, l’animation de groupes de parole, les pratiques d’entretien, la formation de superviseurs… Là où nous accueillions plus de 400 stagiaires par an, nous en recevons à peine une cinquantaine. Tous les jours des salariés désespérés nous appellent pour dire que nos formations n’entrent pas dans le cadre et précisent que ce qu’on leur propose par ailleurs est totalement inadapté.

Alors que faire si ce n’est résister ? Mais nous n’y arriverons pas tout seuls.[5]

Et comme aimait à le dire Stéphane Hessel : résister, c’est créer… 

 

[1] http://www.psychasoc.com

[2] Les discussions sont vives dans les accords de branche pour augmenter légèrement ce pourcentage.

[3] Un courrier que m’a adressé le Ministre du Travail de l’époque, François Rebsamen, précisait que cette décision visait à renforcer les moyens en formation des chômeurs. 

[4] Julie Martin, Psychasoc Intra, secretariat2@psychasoc.com

[5] Voir le site que nous avons ouvert : rezo-travail-social.com

 

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France Gall, une stoïcienne

Publié le 12 Janvier 2018 par Jean Mirguet dans Philosophie

         

En hommage à France Gall, décédée il y a quelques jours, France 3 diffusait, en début de semaine, un document de 2001, France Gall par France Gall .

            La chanteuse y retrace sa vie, émaillée de ce qui furent des blessures indélébiles   (les morts de son mari Michel Berger et de sa fille Pauline, particulièrement) mais dont elle a su, manifestement, tirer une force : de la même façon qu’on dit qu’une plante « reprend », elle témoigne dans ce document de la façon dont elle a développé de nouvelles racines et dont sa vie a repris vigueur. D’autres parleraient de résilience.

            Elle a repris sa vie – à entendre littéralement - au sens où François Jullien écrit, dans Une seconde vie, que grâce au recul acquis, à tout ce qui est traversé, « une interrogation renaît, un intérêt reprend, et même plus fort que précédemment parce que je sais mieux ce que j’en attends ».

 

            Cette femme – qui est loin d’être la poupée nunuche qu’on pourrait être tenté de voir - a su opérer un travail de décantation, celui qui lui a permis de mettre à distance, de se déprendre des événements traumatiques qui ont émaillé sa vie : blessure dans l’après-coup de l’interprétation de Sucettes à l’anis, meurtrissures amoureuses, mort de son mari, de sa fille…

 

             Dans ce document, une femme lucide parle.

            Lucide au sens où, par exemple, François Jullien écrit que la lucidité est issue d’un devenir : « On devient lucide par expérience » c’est-à-dire au contact des choses. La lucidité « s’atteint processuellement et par dégagement : de la lumière vient d’elle-même, par immanence, à partir de tout ce qu’on a vécu et traversé (…) La lucidité naît d’un dépouillement laissant émerger ce qui n’est plus enjolivé – ni enrobé ni embué ni englué » : elle constitue un savoir y faire avec un « réel à nu, déshabillé ». Aussi, une vérité se découvre-t-elle de ce qui la masque dans le discours.

          Le document démarre sur les chapeaux de roue quand France Gall déclare tout de go que très peu de gens n’ont pas peur, « moi, je n’ai aucune peur … de rien », affirme-t-elle. A l’entendre aussi déterminée, on ne doute pas un instant de la vérité profonde de son propos.

            « J’y vais, envers et contre tout », continue-t-elle. Cela a été sa manière, par exemple, d’aborder Poupée de cire poupée de son à la télévision. Elle n’avait manifestement rien à perdre, en sachant rester une énigme pour un Serge Gainsbourg qu’elle admirait et qui, perversement perspicace avait su percevoir qui se cachait derrière cet angélisme de façade, cette apparente candeur.

Il lui fera chanter :

Mes disques sont un miroir 
Dans lequel chacun peut me voir 
Je suis partout à la fois 
Brisée en mille éclats de voix

Il lui interprétera :

Toi, tu n'es qu'un bébé

Rien qu'un bébé loup

Tu as des dents de lait

Pas des dents de loup

A quoi elle répliquera :

Oui je suis un bébé

Rien qu'un bébé loup

Oui, j'ai des dents de lait

Des dents de lait de loup

 

            Elle avoue avoir été une petite fille exerçant un métier d’adulte … fausse ingénuité ou fraîcheur de l’innocence (… pour ceux qui croient encore à l’innocence des enfants) ?

            Avec Les sucettes à l’anis dont elle dit que cette chanson l’a incroyablement blessée, elle s’est trouvée confrontée, dans l’après-coup, au traumatisme de la sexualité : « ça a changé mes rapports avec les garçons. Je les voyais tous lubriques. Je ne suis pas sortie pendant des mois après ce disque. J’avais 18 ans. Je n’ai pas ajouté ce poids à Serge Gainsbourg en lui parlant de ma blessure. A partir du moment où c’était fait, il l’avait fait, le mal était fait. J’ai fait comme si de rien n’était (…) C’était ce qu’il imaginait de moi, ce que j’étais, ce que je projetais qui était intéressant et qu’il avait envie de dire et c’est en cela qu’il était Gainsbourg ».

            « Lucidité, un niveau auquel a accédé la conscience », écrit encore François Jullien ; lucidité qui dit « la sortie d’une indistinction par laquelle on se laissait abuser », qui vous met face à une réalité dépouillée de ses illusions.

            « Résultant d’une expérience décantée », la lucidité décape

 

            A la mort de sa fille âgée de 19 ans,  elle s’est sentie investie d’une force. Il fallait assurer et elle a eu le sentiment qu’on lui donnait cette force. Ce qui lui importait était de savoir comment faire pour que ses enfants trouvent à nouveau la vie belle.

            Elle ne craint pas d’articuler des paroles que plus d’un pourraient juger scandaleuses : « C’est tellement extraordinaire de vivre un truc pareil, je voulais vraiment le vivre en face. J’ai tout de suite voulu être la maman qui réussit le plus au monde à survivre et à intégrer cette idée d’avoir perdu un enfant. Parce que sinon on est foutu si on est dans le regret. Ma façon de penser a été de me dire que ça avait été extraordinaire de l’avoir connue pendant 19 ans. On me l’a reprise mais j’ai pensé : quelle chance j’ai eu de la rencontrer. Ce sont des idées très fortes qui m’ont aidées. C’est pas le bonheur qui nous fait évoluer, c’est ces choses qu’on nous donne, incroyables à surmonter et je crois que je les ai surmontées ».        

Elle ajoutera discrètement qu’elle a lu Les Consolations de Sénèque.

            François Jullien, à propos de ce que la maladie nous apprend ou plutôt de ce dont elle nous déprend, écrit que « naît bien un soupçon “dangereux “ à l’égard de tout ce que à quoi jusqu’à présent ingénument on se fiait ; mais ce soupçon lui-même est fécond à hauteur du risque affronté ».

            … Et, découvrant à quel point elle aimait chanter, c’est ainsi qu’elle s’est soignée.

 

           

Puisque Sénèque, et donc le stoïcisme, sont sa référence, concluons par ces lignes écrites, dans La vie heureuse, par ce grand philosophe de l’Empire romain.

            « Vois-tu ces hommes qui vantent l’éloquence, qui suivent la richesse, qui flattent le crédit, qui exaltent la puissance ? Tous ou sont des ennemis, ou ce qui revient au même peuvent être des ennemis. Le peuple des envieux est aussi nombreux qu’est nombreux celui des admirateurs (…)

            Personne en effet ne peut être dit heureux qui est chassé de la vérité. Donc la vie heureuse est celle dont un jugement droit et sûr fait la base immuable. Alors, en effet, l’esprit est purifié et libéré de tout mal, puisqu’il évite non seulement les  déchirures, mais encore les égratignures en demeurant toujours là où il est établi et en retrouvant son équilibre même si la Fortune le harcèle de sa fureur (…).

          La vertu suffirait-elle pour vivre heureux ? Parfaite et divine qu’elle est, pourquoi n’y suffirait-elle pas ? Elle a même plus qu’il ne faut. Que peut-il manquer, en effet, à un être placé en dehors de toute convoitise ? Qu’a-t-elle affaire de l’extérieur, l’âme qui rassemble tout en elle ? Quant à l’homme qui chemine vers la vertu, quels que soient déjà ses progrès, il a besoin de quelque indulgence de la fortune, lui qui lutte encore dans l’embarras des choses humaines, tant qu’il n’a pas délié ce nœud et rompu tout lien mortel. Où donc est la différence ? C’est que les uns sont attachés, les autres enchaînés ; d’autres n’ont pas un membre qui soit libre.            

        L’homme qui touche à la région supérieure, qui a gravi plus prés du faîte, ne traîne après lui qu’une chaîne lâche ; sans qu’il soit libre encore, il est déjà bien prés de l’être. »

 

 

 

 

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