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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Penser ce qui se passe et ce qui nous arrive, pour faire grandir

Une fraternité discrète

Publié le 19 Juillet 2025 par Jean Mirguet dans Ethique

Dans la suite de ma réflexion concernant le couple donner/recevoir, j’ai pensé à cette expression forgée par Lacan visant à caractériser la nature du lien entre un analyste et un analysant : « une fraternité discrète ».

Cette expression pourrait qualifier la nature du lien entre donneur et receveur. En effet, ce terme de fraternité évoque un rapport de compagnonnage plutôt qu’une relation d’empathie.

On pourrait considérer que, par sa contribution, le donneur participe au malheur du receveur, voire à une prise en charge totale de celui-ci qui supposerait une supériorité du donneur sur le receveur. La perspective d’être libéré par un autre que soi-même ou de voir le donneur s’ériger en exemple ou en norme du bien ne risquerait-elle pas de provoquer alors une certaine animosité voire une blessure d’amour propre ?

On en trouve un témoignage dans ce qu’aurait écrit Hemingway quand il évoque ce dont nous avons besoin dans les moments difficiles : non pas de solutions ni de conseils mais « d’une connexion humaine, d’une présence silencieuse, d’une douce caresse », de ces petits gestes qui nous ancrent et nous enracinent.

« N’essaie pas de me réparer », demande-t-il à l’autre qui veut le secourir, « ne prends pas ma douleur comme la tienne, et ne repousse pas mes ombres. Assieds-toi simplement à côté de moi pendant que je traverse mes propres tempêtes intérieures. Sois la main stable que je peux saisir pendant que je trouve mon chemin ».

Dans notre devise républicaine, la fraternité est indissolublement liée à la liberté. Elle suppose donc une certaine horizontalité du lien qui s’oppose à la verticalité du lien de l’aidant à l’aidé, du maître à l’élève, du savant à l’ignorant, de l’homme sain au malade. La fraternité dont il s’agit ici n’a rien à voir avec la compassion, l’empathie, ou la charité. D’ailleurs la charité peut produire des contre-coups agressifs voire du ressentiment ou de l’animosité, dans le fait, par exemple, de vouloir le bien de  l’autre (comme génitif subjectif et objectif), de faire les choses à sa place : l’Enfer n’est-il pas pavé de bonnes intentions ? A l’inverse de la charité qui implique de faire le bien d’autrui, la fraternité discrète est un accompagnement, elle indique en compagnie de qui une action s'accomplit.

 

« Ma douleur est à moi de la porter, mes batailles sont à moi de les mener. Mais ta présence me rappelle que je ne suis pas seul dans ce monde vaste et parfois effrayant » poursuit Hemingway. « Alors, dans ces heures sombres où je me perds, seras-tu là ? Non pas comme un sauveur, mais comme un compagnon. Tiens ma main jusqu'à ce que l'aube arrive, en m'aidant à me souvenir de ma force ».

Comment nommer cet ensemble de personnes constitué des donateurs et de mes enfants, les receveurs ? Un ensemble fraternel peut-être, ayant permis que des conduites de solidarité, d’entraide se mettent en place pour que la fraternité opère ; avec des donateurs-compagnons formant un collectif ou une chaîne dont ils sont les maillons.

Dans les commentaires de mon précédent article « Donner, recevoir », une amie évoque la parabole du Samaritain dans laquelle se manifeste une compassion éprouvée comme un être saisi aux entrailles, un ressenti qui donne à l’homme le ressort pour agir avec bonté parce qu’il a ressenti comme sien le malheur de l’autre. Le samaritain ne fait pas « tout », il confie l’homme à l’aubergiste, afin qu’il retrouve un lit pour se reposer et de la nourriture pour se restaurer, la base vitale en somme. Il le remet à d’autres et impulse la reconstruction de l’homme confronté à sa vulnérabilité et à la précarité. 

C’est peut-être cela « se faire le proche, se faire le prochain ».

 

 

 

 

 

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DONNER, RECEVOIR

Publié le 16 Juillet 2025 par Jean Mirguet dans Ethique

 

J’ai récemment pris l’initiative de démarrer une cagnotte solidaire ayant pour but de réunir des fonds pour financer la reconstruction de la maison de mes enfants, partie en cendres lors de l’incendie ayant ravagé des quartiers de L’Estaque, au Nord de Marseille, dans l’après-midi du 8 juillet dernier.

Rebâtir une maison, remplacer le mobilier détruit, reprendre une vie normale demandent du temps et des moyens. Les démarches auprès des assurances sont longues et compliquées, les services sont saturés après une catastrophe. Pendant cette période d’attente, les besoins sont urgents. Aussi, une cagnotte solidaire permet-elle d’apporter une aide précieuse pour aider rapidement à faire face aux premières dépenses sachant que, à ces questions matérielles, s’ajoutent des difficultés psychologiques dont, le plus souvent, la mesure n’est prise que plusieurs semaines après. 

Or, quelques jours après l’annonce de l’existence de cette cagnotte et, alors que les dons affluent et que s’exprime un véritable mouvement d’entraide, de partage, de fraternité, je me rends compte que les choses ne sont pas si simples, que faire un don et le recevoir sont plus difficiles qu’on ne le croit quand l’acte de donner et celui de recevoir un don sont marqués d’ambivalence.

Je voudrais témoigner ici de ce que cette expérience fait apparaître, ce fait souvent constaté que, à la suite d’un don, le receveur peut être confronté à un paradoxe : celui de se sentir endetté et redevable et, arguant qu’il y a plus malheureux que lui, voudrait rendre, sous une forme ou une autre, ce qui lui a été donné.

Donner comporterait-il donc des risques si donner a l’effet inverse que celui escompté? Est-il acceptable de recevoir sans donner en retour ?

Un don est un bien gratuit, offert avec délicatesse par un donateur n’exigeant pas de contrepartie. Mais recevoir un don peut offenser le receveur, l’humilier ou lui donner l’impression d’être le destinataire d’un acte de charité. De même, des effets pervers du don sur le receveur peuvent exister quand le don masque des stratégies de domination et de distinction sociale.

Un don reçu de quelqu’un et exigeant de sa part un sacrifice suscite en nous la plus grande gratitude. La Chanson pour l’Auvergnat de George Brassens exprime cette gratitude infinie que l’on ressent pour les petits dons offerts par des inconnus dans les moments d’infortune :

Elle est à toi cette chanson
Toi l'Auvergnat qui sans façon
M'a donné quatre bouts de bois
Quand dans ma vie il faisait froid
Toi qui m'as donné du feu quand
Les croquantes et les croquants
Tous les gens bien intentionnés
M'avaient fermé la porte au nez
Ce n'était rien qu'un feu de bois
Mais il m'avait chauffé le corps
Et dans mon âme il brûle encore
À la manière d'un feu de joie
Toi l'Auvergnat quand tu mourras
Quand le croque-mort t'emportera
Qu'il te conduise à travers ciel
Au père éternel

Toutefois, cette gratitude provoque chez le receveur une envie de donner à son tour et le sentiment d’être redevable, faisant du don un système de dette. Mais ici, la dette n’a rien à voir avec ce qu’elle est dans le domaine économique car elle désigne, comme l’indique le sociologue Jacques T. Gotbout, un état de la relation plutôt qu’une mesure précise de ce qui circule.

Recevoir un don d’argent n’a pas qu’une valeur marchande ou économique car, au-delà, le don contient un message. De sorte que le don fait tomber les masques et révèle la personne. La circulation des choses par le don affecte ce que nous sommes. Elle touche à notre identité.

Pourquoi ces multiples effets ? Car le don, étant libre, engendre la dette, une dette symbolique puisque, comme l’a montré l’anthropologue Marcel Mauss, le don est un mode de circulation fondamental. Dans sa théorie du don, il nous indique que celui qui reçoit ressent à un niveau plus ou moins conscient l’obligation absolue de rendre. Il devient notre débiteur. Dans une étude comparative sur l’organisation de sociétés mélanésiennes, il a découvert que le don/contre-don était un contrat fondateur des liens sociaux, « une prestation obligeant mutuellement donneur et receveur et qui, de fait, les unit par une forme de contrat social ». Aussi, le donneur possède-t-il une forme de prestige ou d’honneur dans le fait de savoir-donner alors que le receveur doit savoir-recevoir pour ensuite savoir-rendre à d’autres « un équivalent » de ce qu’il a reçu.

Mais le souci de rendre et de rétablir un équilibre entre donneur et receveur risque également de transformer le geste gratuit en une forme d’échange économique, le don perdant ainsi sa nature symbolique et relationnelle pour devenir une transaction, révélant ainsi une dégradation du lien de confiance ou de générosité que le don implique.

La dette créée par le don peut être positive ou négative, dette positive quand elle est symbolique, dette négative quand elle est économique. Jacques T. Godbout (Le don au-delà de la dette) pointe les conséquences subjectives de la participation à une société étayée sur les valeurs utilitariste des rapports marchands. La consommation, le comportementalisme valorisent l’intérêt matériel, l’enrichissement, le calcul en marquant le déni d’une dimension symbolique de l’objet. C’est l’intérêt calculable du consommateur qui devient la valeur suprême. Il en résulte une sorte de légèreté du lien social qui ne fait que nier la dette symbolique. S’installe alors la quête du bonheur de consommer, celle qui fait de tout objet (et parfois même des relations) une marchandise. J. Godbout situe historiquement  ce modèle et son idéologie : « La métamorphose de la consommation de vice en vertu est l’un des plus importants événements sociaux (et l’un des moins étudiés) du XXe siècle ».

Mais que donne-t-on quand on donne et quelle valeur symbolique possède ce don ?

L’acte de donner et celui d’aimer sont très fréquemment associés. « Aimer, c'est donner, écrit Pessoa. Plus grand est le don, plus grand est l’amour ».

Le don et l’amour sont indissolublement liés. Dans la relation, donner c’est avant tout donner de la disponibilité, de l’écoute, qui montrent à l’autre qu’il est important pour nous, que nous lui portons de l’attention et de l’amour.

C’est aussi sortir de sa zone de confort puisqu’en acceptant le don d’un autre, on accepte son aide c’est-à- dire de nous donner ce qui nous manque. Aussi, accepter d’être aidé est-il une façon de reconnaître ses propres limites et d’admettre qu’on a besoin des autres. C’est une façon d’entrer dans l’altérité et d’accueillir la différence.

Donner et recevoir n’ont donc rien d’anodin dans la mesure où nos échanges révèlent qui nous sommes, dessinent les bases d’une relation. Donner et recevoir sont au cœur du lien, de relations basées sur la fluidité des échanges et l’interdépendance c’est-à-dire l’acceptation d’une certaine part de dépendance de l’autre et à l’autre.

Ne s’agit-il pas là de notre capacité à donner sans attentes excessives, à accepter ce que l’autre nous propose sans se sentir assujetti ? Rendre de la gratitude en retour, dans un aller-retour qui tisse le lien au fil du temps.

La Cagnotte des autres est toujours active et vous pouvez encore la rejoindre en suivant ce lien  https://app.lacagnottedesproches.fr/cagnotte/incendie-de-leur-maison-a-marseille/

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