Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Tenter de percevoir les mouvements profonds qui décident de la marche de l’histoire.

La pandémie, ses maux, leur traitement

Publié le 23 Mai 2020 par Jean Mirguet dans Politique

La pandémie nous rappelle quotidiennement une vérité qu’ordinairement nous négligeons ou que nous feignons d’oublier : l’existence du mal. Or, de quels maux le coronavirus est-il le nom ?

 

Le premier de ces maux est la recrudescence des actes de malveillance : arnaques, actes de criminalité, de cybercriminalité, les pirates informatiques profitant de la pandémie pour mener des cyber attaques cibléesPar exemple, Interpol a émis une alerte sur le fait que des organisations criminelles écoulent des masques contrefaits, des gels hydro alcooliques de mauvaise qualité. On voit aussi certaines sociétés proposer la décontamination des logements privés ; prétextant qu’elle serait obligatoire, ils profitent de cette situation pour s’introduire frauduleusement au domicile des gens. D’autres proposent des tests de dépistage du coronavirus sans avoir autorité ou compétence pour le faire. Ou encore, profitant de l’élan de solidarité d’aide aux personnels soignants, des plateformes d’appel aux dons, frauduleux, sont organisés. Enfin, nombreux sont les cas d’actes de cybercriminalité qui vont du simple “hameçonnage” aux fausses commandes ou aux modifications de virements bancaires frauduleux…

 

D’autres actes de malveillance se multiplient : la propagation de fausses informations, de  théories du complot, de faux conseils de traitement et de prévention qui nuisent au combat des autorités pour endiguer la pandémie. Ce qui conduisait, dès février, l'Organisation mondiale de la santé a alerter sur l'"infodémie massive" qui entourait le Covid-19, à savoir une surabondance d'informations, pas toujours vraies ou exactes, avec les mêmes canulars qui apparaissent en Asie, en Europe, aux Etats-Unis, en Amérique latine. 

Si certains créent et partagent délibérément du contenu mensonger, à des fins conspirationnistes, d’autres relaient, a priori sans "malveillance" mais avec une dose de naïveté ou de crédulité (quand ce n’est pas une couche de bêtise confondante) proprement stupéfiante, des affirmations en ignorant qu'elles sont fausses. 

 

Pour d’autres encore, qui font montre d’ingénuité, leur jeu plus ou moins pernicieux a pour effet de décrédibiliser la parole publique, ce qui ne les empêchera pas ensuite de dénoncer l’incurie, l’incompétence, l’inaction, les mensonges du gouvernement. On en trouve un exemple récent dans les propos injurieux d’Ariane Mnouchkine qui fait la démonstration qu’on peut avoir un immense talent dans son domaine et se ridiculiser dès qu’on se laisse aller à la médiocre polémique politicienne et à la démagogie.

 

Avec la mise en place des mesures de confinement puis de déconfinement, l’étendue du virus de la malhonnêteté intellectuelle s'intensifie, avec une mésinformation qui touche tout le monde, y compris les gens cultivés. 

On voit, comme le note Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef de La Croix, se produire une surenchère de plaintes devant les tribunaux et de recours administratifs contre l’Etat, jugé insuffisamment protecteur. Cette judiciarisation de la crise se double d’une cascade de critiques agressives et malveillantes, de pétitions contre ceux qui nous gouvernent. 

Sans doute faudra-t-il plus tard faire le bilan des erreurs, fautes, maladresses commises mais, pour l’heure, cet emballement de procès est stupéfiant et révélateur, observe la journaliste, d’une sorte de panique morale qui s’est emparée de notre société : on se plaint d’être exclu d’une protection qu’on critique autant qu’on la désire.

Mais qui aura la modestie de reconnaître que, face à cette catastrophe inédite, les services publics ont plutôt fonctionné, qu’il n’y pas eu de rupture dans l’approvisionnement alimentaire, que le système de santé a tenu (dans les conditions que l’on sait) et que le gouvernement a fait son travail dans le domaine des aides. 

 

Ce concert de manifestations hostiles est révélateur de la façon dont, en France, nous supportons les risques et exerçons nos responsabilités individuelles. Il en dit long sur la fièvre de passions haineuses et irascibles qui, depuis presque deux ans, s’est emparée de notre pays, faisant d’Emmanuel Macron et de sa politique, le bouc émissaire systématique de tout ce qui cloche, le coupable des malheurs collectifs et individuels. Ses détracteurs sont légion, les réquisitoires pleuvent, ce qui est légitime dans le jeu démocratique mais qui rend perplexe quand tout, l’accessoire comme l’essentiel, devient prétexte à dénigrement. Etonnante « morale civile », pour reprendre l’expression de Marc Bloch dans L’Etrange défaite qui ajoutait   « A nos erreurs est-il plus commode paravent que les fautes d’autrui ? ».

 

Si l’Autre est l’incarnation de la faute voire du mal, c’est souvent en raison de la puissance qui lui est prêtée. Le fantasme de l’Autre tout-puissant le rend imaginairement détenteur de possibilités infinies, exerçant une emprise sur le monde extérieur, seul à décider du cours des choses. Il est l’effet d’une pensée magique au service de l'illusion dans laquelle nous serions réduits à n’être que de simples marionnettes. 

Que l’Autre soit imaginé comme tout-puissant, invulnérable, implique l’ignorance de l’existence de ses limites. Il est fantasmé comme ne connaissant ni bornes ni défaillances, indemne de toute erreur et sachant tout.

Or, la pandémie et ses conséquences nous mettent face à la redoutable réalité des limites de la puissance des connaissances scientifiques et des progrès de la technique que nous connaissions depuis le milieu du XIXème siècle. Comme le formulent Jean-Luc Nancy et Jean-François Bouthors dans une tribune que Le Monde vient de publier, la maîtrise de notre destin personnel et collectif n’est plus à portée de main. 

La fiction de cette puissance infinie, incapable d’autolimitation est sérieusement ébranlée. On le constate dans les effets des dégâts environnementaux, de la consommation croissante d’énergie et, soulignent les auteurs, du « vertige des questions que la science se pose à elle-même lorsqu’elle établit que ses progrès les plus pointus la placent au bord d’un non-savoir abyssal ». 

Emil Nolde, Hohe Sturzwelle, 1948

Avec ce virus, nous voici placés dans une immense précarité. « Il a, poursuivent-ils, collé la possibilité de la mort sous nos yeux, nous plaçant devant l’impensable et l’inconnu par excellence. Ce n’est pas simplement la finitude de l’existence qui nous est difficilement supportable, c’est le non-savoir face auquel nous nous trouvons (…) Le « gouvernement par les nombres » - pour reprendre les termes du juriste Alain Supiot – se trouve mis en échec par le « retour » de la mort comme horizon ineffaçable »… cruelle expérience de castration, pourraient ajouter les psychanalystes.

Pour JL Nancy et JF Bouthors, l’inconnu de cette catastrophe nous commande, non pas de croire en ceci ou en cela ou de construire des plans sur la comète pour l’après, mais « d’oser prendre le risque de vivre en situation de non-savoir ». Accepter de laisser entamer notre prétention à la maîtrise (« je maîtrise ! »… quelle détestable expression), se rendre « disponible à l’inconnu qui vient ». 

Face à l’incertitude, il nous est proposé de se risquer à vivre, en se débrouillant et en construisant collectivement et individuellement nos propres inventions … dans une démocratie, seul régime en mesure de « donner un corps politique à cet acte de foi radicalement laïc ». La démocratie n’a pas pour visée de résorber l’inaccessible ou l’impensé mais « elle peut offrir la partage à voix égales du poids de la finitude et du non-savoir ». 

« Le démocrate est modeste. Il avoue une certaine part d’ignorance, il reconnaît le caractère en partie aventureux de son effort et que tout ne lui est pas donné. Et à partir de cet aveu, il reconnaît qu’il a besoin de consulter les autres, de compléter ce qu’il sait par ce qu’ils savent », écrivait Camus  au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, cet autre événement producteur de mal.

 

 

 

 

 

 

commentaires

Nicolas Hulot, Juliette Binoche et Vincent Lindon … L’avenir radieux du monde d’après, par Valérie Toranian

Publié le 12 Mai 2020 par Jean Mirguet dans Confinement, Politique

Je ne résiste pas au plaisir de publier cet éditorial de Valérie Toranian, directrice de La Revue Des deux Mondes. 

Un texte des plus jubilatoires, rafraîchissant, iconoclaste, impertinent qui va réjouir celles et ceux qui, comme moi, en ont assez des publications bon chic bon genre de célébrités de la politique ou du showbiz, sociétaires de cette « nouvelle intelligentsia : le penseur-people radical ».  

Comme moi, vous apprécierez peut-être les piques confraternelles adressées au quotidien Le Monde qui ne perd jamais une occasion d’ouvrir ses pages à ces néo-penseurs  et de s’associer à ceux qui ont fait de l’opposition systématique à Macron et à son gouvernement leur fond de commerce. On retiendra surtout l’édition du 7 mai et sa Une annonçant en gros titre « Le manifeste de Nicolas Hulot pour l’après- Covid » qui nous renvoie aux double-pages 28-29 titrant : « 100 principes pour un nouveau monde ». Pour notre ex-ministre et grâce à la désormais célèbre figure de  rhétorique, l’anaphore, « le temps est venu », entre autres, de transcender la peur en espoir, d’applaudir la vie ou encore de redéfinir les fins et les moyens … qu’on se le dise, Nicolas Hulot est le précurseur d’un monde nouveau !

            

 

« On a les dirigeants qu’on mérite et les élites qu’on peut. En ces temps de coronavirus où le politique a cédé la place à des comités scientifiques pour décider de l’ouverture des salons de coiffure et du nombre d’occupants dans un ascenseur, les élites intellectuelles, elles, n’ont plus qu’à s’incliner devant le surgissement fécond d’une nouvelle intelligentsia : le penseur-people radical.

Ancien ministre, ancien animateur de télé, ayant parcouru en avion des centaines de milliers de kilomètres pour nous présenter la beauté du monde et les désastres du réchauffement climatique, Nicolas Hulot, inspirateur de la célèbre marque de shampooing Ushuaia, est notre leader vert national. Il traîne sa gueule de baroudeur burinée, sa mélancolie d’humaniste déçu et ses fulgurances idéalistes, de plateaux télé en ministère depuis quarante ans. On l’aime comme un particularisme national, avec ses paradoxes et ses ridicules (qui n’en a pas dans notre classe médiatico-politique ?), ses faiblesses et ses atermoiements, son déchirement perpétuel entre éthique de conviction et éthique de responsabilité.

L’homme aux six voitures a écrit un manifeste de cent propositions. La première : « Le temps est venu, ensemble, de poser les premières pierres d’un monde nouveau ». La dernière : « Le temps est venu de créer un lobby des consciences ». (Qui œuvrera dans l’ombre pour contraindre et mettre au pas les consciences récalcitrantes ???) Nicolas Hulot y prône la sobriété, rappelle que « la vie ne tient qu’à un fil » et explique que le temps est venu de se « réapproprier le bonheur » et de « transcender la peur en espoir ». Signe des temps, ce manifeste est publié en Une du quotidien Le Monde, journal qui, à une autre époque, aurait sûrement ri de bon cœur à la lecture de cette longue litanie pleine de bons sentiments. Mais certains médias sont plus prompts que d’autres à percevoir l’irruption du monde nouveau. Or, le monde nouveau arrive et il faut vraiment être demeuré pour ne pas l’avoir compris. Le bonheur est une idée neuve en Europe, disait Saint-Just, membre du Comité de salut public, en 1794 : il voulait en imposer sa vision au peuple, de gré ou de force.

« En 2020, les bobos et les prolos n’ont toujours pas la même grille de lecture : prôner la décroissance est plus facile de sa villa du Cap Ferret que de la France périphérique où l’on a du mal à joindre les deux bouts. »

Le cru 2020 du bonheur est arrivé. Nicolas Hulot est son prophète et Marion Cotillard sa pythie. (L’actrice oscarisée n’avait-elle pas compris avant tout le monde qu’« on nous ment sur beaucoup de sujets », dont la mort de Coluche, le 11 septembre et l’homme sur la lune ?) Des personnalités de premier plan comme Sibeth Ndiaye ont immédiatement saisi la portée révolutionnaire du projet de Nicolas Hulot. La porte-parole du gouvernement a salué sur son compte Twitter cette « vision qui dessine un horizon commun » dont la 9e proposition est, précisons-le : « Le temps est venu de ne plus se mentir ». Il est vrai qu’elle sait de quoi elle parle.

En proposition 71, le manifeste propose de nous libérer de nos addictions consuméristes. Mais consommer librement reste encore le rêve de la majorité des exclus. Les « gilets jaunes » étaient furieux qu’on taxe leur consommation de gazole. Ils rêvaient de payer des vacances et des iPhone à leurs enfants. Et même, pardi, de bonnes études parce que ça coûte. La consommation n’est pas que le symbole du mal. Comme le rappelait Raymond Aron en 1969, la majorité des Français souffre non pas de la société de consommation mais de ne pas accéder aux biens que produit cette société de consommation. En 2020, les bobos et les prolos n’ont toujours pas la même grille de lecture : prôner la décroissance est plus facile de sa villa du Cap Ferret que de la France périphérique où l’on a du mal à joindre les deux bouts.

Dans la même édition du Monde, décidément au taquet !, on peut lire le remarquable « Non à un retour à la normale, signé par 200 artistes et scientifiques", parmi lesquels Juliette Binoche, Madonna, Robert de Niro, Cate Blanchett, Vanessa Paradis, Bob Wilson, Joaquin Phoenix, Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix, et bien sûr Nicolas Hulot et Marion Cotillard. « La catastrophe écologique en cours relève d’une “méta-crise”, peut-on lire. L’extinction massive de la vie sur terre ne fait plus de doute et tous les indicateurs annoncent une menace existentielle directe. À la différence d’une pandémie, aussi grave soit-elle, il s’agit d’un effondrement global. » Bigre. « La transformation radicale qui s’impose – à tous les niveaux – exige audace et courage, poursuit le texte. À quand les actes ? » Cette tribune, qui ne brasse prudemment que des généralités, recueille l’assentiment quasi général de tout le show-biz, inquiet que « la pollution, le réchauffement et la destruction des espaces naturels mènent le monde à un point de rupture. »

« Le temps n’est pas à l’exactitude et à l’esprit critique des Lumières, le temps est (re)venu de croire au grand soir, à l’élan effréné pour ouvrir de nouvelles voies. »

Peu importe si notre pandémie est due à l’infection du pangolin par la chauve-souris, pangolin lui-même consommé par les Chinois selon une bonne vieille coutume ancestrale qui, pour l’espèce, n’a pas grand-chose à voir avec le réchauffement climatique. Le temps n’est pas à l’exactitude et à l’esprit critique des Lumières, le temps est (re)venu de croire au grand soir, à l’élan effréné pour ouvrir de nouvelles voies. Juliette Binoche, tête d’affiche de cette tribune, veut en finir avec l’affreux monde d’avant. Elle a dénoncé sur les réseaux sociaux les odieux agissements du gouvernement qui veut nous tracker « Ce sont des opérations organisées par des groupes financiers internationaux (principalement américains) depuis longtemps. Ils manipulent (sans être parano) : les vaccins qu’ils préparent en font partie : mettre une puce sous-cutanée pour tous c’est NON. NON aux opérations de Bill Gates » [sic]. No comment.

Le César du meilleur acteur penseur-people radical revient cependant à Vincent Lindon. Dans un long texte quil égrène face caméra pour le site Médiapart, le comédien étrille le quinquennat d’Emmanuel Macron : goût du président pour la pompe monarchique, affaire Benalla, crise des « gilets jaunes », réforme des retraites, gestion de la crise du coronavirus… La totale. Un véritable pastiche d’Edwy Plenel comme s’en est amusée Catherine Nay sur l’antenne d’Europe 1. Vincent Lindon néanmoins propose du concret. La taxe Jean Valjean. Dont l’objectif est de taxer la fortune des riches au-dessus de 10 millions. Avec un barème qui s’échelonne entre 1 et 5 % selon le niveau de richesse. Pourquoi un seuil de dix millions ? De très mauvaises langues sur les réseaux sociaux prétendent qu’un tel seuil mettrait à l’abri la grande majorité du showbiz prêt à soutenir l’initiative sans en subir les conséquences. Ignoble diffamation. Pourquoi Jean Valjean ? Parce qu’il serait le symbole de la redistribution ? Le précurseur d’une vision moderne née au XIXe siècle de l’État providence soucieux de la détresse des plus vulnérables ? C’est vrai de Victor Hugo, bataillant à l’Assemblée contre le travail des enfants, pour l’école laïque, prononçant son célèbre « Discours sur la misère ».

« Ce qui caractérise Jean Valjean c’est sa conduite. La mise en conformité de ses actes et de sa révolte. Il ne parle pas, il ne fait pas de beaux discours, il agit. Le penseur-people radical donneur de leçons est-il prêt à donner autant de sa poche que Jean Valjean ? »

Jean Valjean, héros des Misérables, bien au contraire, n’attend rien de l’État et ne lui demande rien. Il n’exige pas, indigné, qu’on taxe les riches : il se taxe lui-même. L’ancien bagnard s’enrichit honnêtement, ouvre une fabrique de verroterie, construit un dispensaire, une école, secoure les nécessiteux, deviendra le bienfaiteur de la ville de Montreuil-sur-Mer et finalement son maire. Ce qui caractérise Jean Valjean c’est sa conduite. La mise en conformité de ses actes et de sa révolte. Il ne parle pas, il ne fait pas de beaux discours, il agit. Le penseur-people radical donneur de leçons est-il prêt à donner autant de sa poche que Jean Valjean ?

Parmi les artistes et les célébrités, certains sont des exemples. Ils font beaucoup et en parlent peu, voire pas du tout. On les applaudit. Certains font peu et en parlent beaucoup. C’est mieux que rien. D’autres sont des révoltés professionnels qui s’indignent que le système soit pourri et que l’État ne fasse rien, car c’est à lui et à lui seul de faire. Triste tropisme français. Toujours tout attendre de l’État. Surtout quand ça nous arrange ?"

 

commentaires

DU TROP PLEIN À LA PLÉNITUDE DU VIDE, par Michel Brun.

Publié le 4 Mai 2020 par Jean Mirguet dans Philosophie

Michel Brun est psychanalyste et philosophe. Il exerce à Epinal, pratique et enseigne également le yoga. 

Il s’intéresse depuis plus de trente ans aux différents aspects de la pensée orientale auxquels il a consacré divers articles. Il a publié Dieu, encore ? Jalons pour une théologie négative contemporaine, Collection Voix psychanalytiques, Montréal, Liber, 2012.

Dans son article, il articule le négatif du manque à être et la positivité du vide et met en perspective l’actualité brûlante du Covid et Démocrite, ce philosophe grec du IIIè siècle av. J-C qui affirmait : « Le quelque chose n’est pas plus que le rien »

 

La pandémie qui nous touche se mesure d’abord à ses effets en termes de santé publique. Elle exerce aussi des ravages sur l’équilibre de l’échiquier politique, sur l’économie, le travail et l’emploi. Mais il ne faudrait pas sous-estimer son impact psychologique, abstraction faite des polémiques que la virulence du Covid19 a pu susciter ici ou là.

Etant décentrés de nos modes de vie territoriaux, familiaux, amicaux, amoureux et socio-professionnels, nous voici psychologiquement déstabilisés. Déconfinés de nos automatismes et habitudes mentales par le confinement. Voire confrontés à une sorte de vertige existentiel, rançon d’une brutale perte de repères…

Assigné à résidence, notre corps, sous contrainte, n’est plus tout à fait cette demeure sécurisante, ce camp de base à partir duquel nous créons notre vision du monde et de la réalité quotidienne. 

Pour certains sujets, les plus créatifs, surgit alors une occasion de défier l’adversité de mille et une manières, mais pour d’autres, ceux qui ne supportent pas le bouleversement de leur « Umwelt », se déclenche une apocalypse intime. Et chacun tente de négocier comme il le peut avec sa propre fragilité…

En ce temps de pandémie se dessine l’envers du décor qui nous est familier. Que sont devenus l’Etat Providence, la société du spectacle, la promesse des jouissances à venir, l’offre continue d’objets publicitaires appelés à combler l’infantile d’une demande insatiable ? 

La mort est là, réelle ; elle rôde, elle nous guette. Sa proximité subvertit notre habitus, mettant à mal cet incoercible besoin d’une  sécurité permanente, que nous pourrions « freudiennement » désigner comme envers d’un fantasme anxiogène d’invulnérabilité, voire d’immortalité. 

En quoi est-ce révélateur de nos sociétés occidentales ? Ne  fonctionneraient-elles pas dans une logique du trop plein, dans le déni qu’il puisse y avoir de l’aléatoire, du vide ou du manque quelque part, et ce à tous niveaux ? Que penser notamment de l’inflation asymptotique des textes législatifs et règlementaires ? Comment comprendre la référence constante au principe de précaution, devenu grotesque par sa démesure même ? N’est-elle point le symptôme d’une névrose collective ?

Le paradoxe, souligné par Lacan, c’est que nous sommes névrosés, non pas parce que nous manquons de quelque chose, mais bien plutôt parce que nous manquons de manque. Osons une ellipse pour faire l’hypothèse que cette frilosité vis à vis du risque inhérent au fait de vivre peut générer une morale d’esclave à grande échelle : au nom d’un excessif besoin de sécurité nous courons tout droit vers la servitude volontaire, celle qu’attendent de nous les Etats fascisants, pourtant réputés démocratiques. Et il convient de ne pas se leurrer : derrière chaque texte de loi se cache un dispositif policier…

Imaginons maintenant une sorte  d’univers totalement plein, sans vide. Cela serait l’étouffement, l’angoisse, en raison d’une insupportable proximité avec les objets. À titre d’exemple nous savons bien qu’un enfant phobique ne l’est qu’à l’aune de l’envahissement maternel. Ou encore que la jeune fille anorexique n’a que son refus de nourriture pour en jouer comme d’un désir au singulier, exigeant par là même que sa mère ait enfin un désir en dehors d’elle.

Ainsi, la problématique, mieux, la dialectique du plein et du vide est au cœur de nos existences, dans une combinatoire d’incidences philosophiques et psychologiques.

Avec la physique d’Aristote s’inaugure en Occident quelque chose comme une culture du plein : au livre IV de la « Physique » Aristote nie l’existence du vide et affirme son incompatibilité avec le mouvement. Et de la physique on passe à cet énoncé quasi métaphysique : « la Nature a horreur du vide ». Au point que « l’horror vacui »  débouche par la suite sur une confusion entre vide et néant.  

Cette prééminence du substantiel pour définir l’Etre se retrouvera des siècles plus tard chez Spinoza avec sa conception du  « Deus sive Natura » : « Dieu, ou la Nature » et de manière moins littérale, Dieu, c’est la Nature.

Mais à se vouloir le thuriféraire du plein, et dans la mesure où Dieu est mort, on en arrive à une éthique contemporaine selon laquelle le Souverain Bien, soit  le bonheur, c’est d’être comblé… de préférence grâce à des objets. Les publicitaires le savent bien car leur stratégie passe par le maniement d’un ressort puissant, la frustration.

En fait le trop-plein est mortifère. On en crève comme l’a bien illustré le film de Marco Ferreri,  « La grande bouffe ». Quatre amis se réunissent pour un « séminaire gastronomique » qui est en fait le moyen choisi par eux pour mettre en acte leur suicide collectif. 

Quasi contemporain d’Aristote, Démocrite quant à lui accorde une place éminente au vide.  Pour les philosophes de l’école d’Abdère, à laquelle il appartient, l’opposition entre le plein et le vide est en même temps une opposition entre l’être et le non-être. Démocrite affirme l’existence du vide, d’où il résulte que le non-être existe. La thèse de Démocrite débouche alors sur cette formule pour le moins surprenante : « Le quelque chose n’est pas plus que le rien ».

En somme, cette formule positive le vide, conférant à celui-ci une dignité, une réalité équivalente à celle de l’être. Ce qui permet donc d’attribuer une fonction causale au vide dont on trouvera aussi la mise en valeur dans les philosophies traditionnelles de l’Extrême-Orient et la physique contemporaine. 

Le Taoïsme, le Védanta, le Shivaîsme du Cachemire, le Bouddhisme n’ont cessé à leur manière de célébrer la souveraineté du vide, comme lieu de l’Ouvert et de l’Originaire, comme alpha et oméga de tout phénomène. La vacuité est notre visage originel, celui qui a précédé la naissance de nos parents. Tel est l’enseignement du plus célèbre des Koans Zen.

Et le rien, habituellement supposé être le lieu de l’angoisse, est en fait le lieu de la plénitude. L’Absolu est l’ami des interstices. « Le trou, l’espace libre, dit tout simplement le Bhagavata-Purana, est la marque caractéristique de l’Atman «  kham lingam âtmanah » (III,5,31) .

Comment articuler le négatif du manque à être et la positivité du vide ? La Chine l’a bien compris avec sa dialectique tourbillonnante du yin et du yang. Et au bout du compte peut-être avons-nous besoin du vide comme lieu des transformations silencieuses, comme antidote à ce que peut avoir de bruyant le trop-plein. Promotion aussi des bonheurs minuscules et invisibles.

Et si l’acceptation du manque à être, en tant qu’elle révèle notre finitude, était après tout notre gloire, la seule qui nous permette de cueillir la saveur de l’instant et son parfum d’éphémère ?

Je laisserai Henri Michaux conclure :

            CLOWN, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l'esclaffement, le sens que contre toute lumière je m'étais fait de mon importance.

             Je plongerai.

Sans bourse dans l'infini-esprit sous-jacent ouvert à tous

ouvert moi-même à une nouvelle et incroyable rosée

à force d'être nul

et ras...

et risible...

commentaires