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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Tenter de percevoir les mouvements profonds qui décident de la marche de l’histoire.

psychanalyse et psychanalystes

La parole publique des psychanalystes

Publié le 5 Février 2020 par Jean Mirguet dans Psychanalyse et psychanalystes

La publication récente par le Canard Enchaîné d’extraits d’une interview de Françoise Dolto en 1979 et de son livre L’enfant, le juge et la psychanalyse (1999) a déclenché une polémique et alimenté la chasse aux sorcières et sorciers psychanalystes, accusés, dans le contexte de l’affaire Gabriel Matzneff, de soutenir la pédophilie et de faire montre de « cruauté ».

La réalisatrice Sophie Robert, fer de lance de ceux qui dans la mouvance du Livre noir de la psychanalyse (2005) continuent à instruire le procès de la psychanalyse, s’acharne avec beaucoup de violence et de haine contre Dolto et les psychanalystes considérés comme des gens dangereux. Qu’est-ce qui motive ce fanatisme qui nourrit ses interventions destructrices ? Le discrédit systématique jeté sur la psychanalyse apporte-t-il quelque chose à la science ? Rend-il service aux patients et à leurs familles ? Certainement non. 

Rappelons que trois des psychanalystes interviewés dans son documentaire Le Mur (2011) avaient assigné la réalisatrice en justice, estimant avoir été « piégés » dans « une entreprise polémique destinée à ridiculiser la psychanalyse ». Les juges de la cour d’appel de Douai ont reconnu l’existence de ce piège mais ont estimé qu'« aucune dénaturation fautive » de leurs propos ne pouvait être retenue contre la réalisatrice.

 

Reste que, malgré la manipulation de Sophie Robert, ce qui a été dit par les psychanalystes l’a bien été. Or, qu’il s’agisse de ces propos ou de ceux de Françoise Dolto, la question qui est posée à travers ces différentes affaires est celle des effets de la parole publique des psychanalystes : quand un psychanalyste s’adresse, par le canal d’un média, à une multitude, il s’adresse à « tous », il ne s’adresse plus à « un »  en particulier, ce qui ne va pas sans poser problème. Lacan disait que parler « c’est avant tout parler à d’autres. Cela paraît simple, mais peu évident car à quels autres le psychanalyste s’adresse-t-il quand il parle en dehors de la cure ?

 

Si Dolto s’est montrée imprudente dans son expression publique, si des psychanalystes se sont montrés maladroits en estimant leurs auditeurs sur la même longueur d’onde qu’eux, si on parle de l’inconscient comme s’il s’agissait du conscient, nul doute que d’inévitables malentendus surgiront. On peut rappeler ici le propos de Lacan à propos de l’anamnèse psychanalytique où « il ne s’agit pas de réalité mais de vérité, parce que c'est l'effet d'une parole pleine de réordonner les contingences passées en leur donnant le sens des nécessités à venir, telles que les constitue le peu de liberté par où le sujet les fait présentes ». Dans l’intervention publique d’un psychanalyste qui parle de l’inconscient, il ne s’agit pas non plus de réalité mais de vérité. Or, faute d’une adresse à un sujet particulier, le risque est grand de confondre les deux.

 

Dans un Tribune du Monde (16 janvier 2020), la psychanalyste Claude Halmos – qui a travaillé avec Françoise Dolto – rappelle que, par exemple, un enfant peut inconsciemment, parce qu’il les aime, accepter de ses parents des choses dont il souffre ; or, cela n’a rien à voir avec les chercher consciemment. Elle ajoute que, faute de distinguer les émotions et la sexualité de l’enfant de celles des adultes, on entretient ce que Sandor Ferenczi nommait « la confusion des langues ». C’est ainsi que « séduire » n’a pas, dans la langue des enfants, le même sens que dans celle des adultes. Lorsqu’une enfant en attente d’affection consent aux attitudes de « tendresse » d’un adulte perçu comme protecteur, le risque peut être réel de laisser se mettre en place une relation de séduction voire de jeu amoureux entre l’enfant et cet adulte lorsque ce-dernier prétend répondre aux attentes de l’enfant en lui imposant ses propres désirs de manière traumatique. Un enfant n’a pas, autant qu’un adulte, les moyens psychiques de dire non, de refuser. 

Cela, Françoise Dolto le disait, l’enseignait mais il aurait sans doute fallu qu’elle prenne davantage de précautions quand elle affirmait à propos d’un enfant victime de violences sexuelles que, peut-être sans l’avoir cherché, l’enfant en était complice. Comme si « désirer » et « souhaiter » étaient équivalents. Or, on peut tout-à-fait ne pas souhaiter ce que nous désirons. A ne pas expliciter cette distinction, on risque de graves équivoques.

 

Deux exemples de conceptions différentes voire diamétralement opposées de l’intervention publique de psychanalystes.

D’une part, Claude Halmos qui tient une chronique régulière sur France Info et un courrier des lecteurs dans Psychologies Magazine. Elle estime avoir une double mission. La première, par rapport à ceux qui l’écoutent ou la lisent, qui consiste à leur apporter une information, suffisamment sérieuse et accessible pour constituer pour eux un outil qui leur permette, en réfléchissant à leurs problèmes autrement qu'ils ne l'ont fait jusque-là, de les prendre en main et de les résoudre. Ce n'est pas fondamentalement différent, dit-elle, de ce qu’elle fait dans son cabinet. Car être psychanalyste, c'est aider chaque patient à trouver les clefs qui ouvriront la porte de la prison dans laquelle son histoire l'a enfermé. La seconde mission, par rapport à la psychanalyse, dont elle veut, sans la trahir ni la galvauder, faire connaître au plus grand nombre le message.

C’est, explique-t-elle, un exercice à hauts risques : il faut à la fois donner des informations générales et faire entendre qu'elles ne peuvent rendre compte de la singularité d'un être, et cela exige la clarté - indispensable - du discours pour faire oublier la complexité des problèmes.

D’autre part, Gérard Miller qui, sur son site officiel (sic !), affirme n’avoir jamais mimé la pratique analytique devant une caméra et n’avoir jamais pris place à côté de quiconque apportait sa souffrance aux projecteurs, en attendant d’un psy de passage qu’il l’analyse ou la soulage. Sa stratégie pour ne pas perdre son âme : finasser, répondre à côté, entretenir le malentendu, jouer au chat et à la souris. En tant que tel, le psychanalyste ne peut rien faire dans les médias, ajoute-t-il, ne doit rien faire, sinon une chose : témoigner qu’il y a de la psychanalyse… ailleurs, laisser entrevoir au public qu’il y a quelque part, dans cette société vouée à la standardisation, une pratique digne et respectable, qui se voue, elle, au désir dans ce qu’il a de plus singulier. 

 

Dans la première leçon d’introduction à la psychanalyse, qu’il donna entre 1915 et 1917 dans un amphithéâtre de la clinique psychiatrique de l’hôpital de Vienne, Freud commença ainsi sa prise de parole publique : « Mesdames et messieurs, je ne sais pas ce que vous pouvez savoir, les uns et les autres, sur la psychanalyse par vos lectures ou par ouï-dire. Mais je suis tenu par l’intitulé annoncé de vous traiter comme si vous ne saviez rien ». Il poursuivit sa leçon en proposant d’« exposer les imperfections qui s’attachent nécessairement à l’enseignement de la psychanalyse et les difficultés qui s’opposent à l’acquisition d’un jugement propre ». 

La psychanalyse ne se transmet donc pas, il n’y a pas une bonne façon de la transmettre. L’application ou le savoir-faire n’ont rien à voir dans cet impossible. Ce qui se transmet c’est l’impossibilité de la transmission, perspective à soutenir vaille que vaille. 

 

Pourtant si, néanmoins, il reste quelque chose à transmettre de la psychanalyse et de son enseignement, y compris publiquement, c’est la voie du style. Lacan affirme qu’elle est la seule formation qui nous serve dans le travail de la transmission, celle « par où la vérité (du désir) la plus cachée se manifeste dans les révolutions de la culture ».

Dans le style, il y a le bien-dire et « la belle manière » dont Baltasar Gracian écrit dans L’Art de la prudence, qu’elle « supplée à tout, dore le refus, adoucit ce qu’il y a d’aigre dans la vérité ; elle ôte les rides à la vieillesse. Le commentfait beaucoup en toutes choses. Une manière dégagée enchante les esprits, et fait tout l’ornement de la vie », sachant que « ce qui est bien dit se dit en peu ».

 

 

 

 

La parole publique des psychanalystes
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Élection au Brésil. Appel aux psychanalystes français. « Non » à un régime autoritaire et fasciste.

Publié le 11 Octobre 2018 par Jean Mirguet dans Psychanalyse et psychanalystes

Chères Collègues, Chers Collègues
Les psychanalystes brésiliens réunis en collectif demandent le soutien des psychanalystes français et la plus large diffusion au document ci-joint.
Je me tiens à votre disposition pour out renseignement complémentaire.
Bien amicalement à vous,
Prado de Oliveira

Le mouvement d’articulation des entités psychanalytiques brésiliennes vient, au moyen de ce manifeste, déclarer sa grande préoccupation et lancer un signal de danger quant au destin de la démocratie dans le pays, courant grand risque d’être exterminée, comme elle le fut dans les camps de concentration au cours de la Deuxième Guerre Mondiale lors de l’Holocauste au nom d’une « race pure » issue du délire d’un leader mortifère, Adolf Hitler.

Nous connaissons la valeur des conquêtes d’une démocratie après avoir connu les geôles de la dictature.

Ainsi nous devons affirmer le droit à la parole, toujours respecté en démocratie, surtout lié à défense de la valeur du sujet, de ses recherches, de ses droits véritablement humains loin de la domination de la pulsion de mort. Nous venons réaffirmer notre souhait que le pays ne tombe fasciné par le fascisme. Nous ne pouvons pas nous taire, car nos armes viennent de la parole, alors que le fascisme impose le mutisme au moyen d’armes à feu et obéit à la pulsion de mort.

Nous sommes face au danger d’un régime que ne favorise en rien la vie, mais la mort et ses milliardaires. Nous savons que la répétition d’un régime militaire amène une loi insensée propre à la barbarie et à l’irrespect de la vie et des conquêtes de chaque brésilien.

Nous n’admettons en aucun cas que la religion puisse être le bras droit d’un régime politique. Nous soutenons la laïcité de l’état, sans aucune intervention de la religiosité de ses fonctionnaires. La religion et les religieux ne sont pas nos ennemis, mais la fonctionnarisation de la religion.

De même que nous luttons depuis vingt ans contre les tentatives de réglementation de notre profession, nous disons aujourd’hui « non » à un régime autoritaire et fasciste.

La démocratie nous permettra de corriger les erreurs liées à cette polarisation politique aveuglante et assourdissante qui menace la dignité et la vie citoyenne dans le pays. Nous clamons fort notre espoir que les brésiliens puissent garder leur conscience des conquêtes de la démocratie et osent affirmer leurs voix, en refusant le fascisme.

Aleph

Appoa

CEP de PA

Círculo Psicanalítico – RJ

Circulo Brasileiro de Psicanálise

Corpo Freudiano

Depto. de Psicanálise – SEDES SAPIENTIAE

Escola Brasileira de Psicanálise

Escola do campo lacaniano

Escola Lacaniana de Psicanálise

Escola Letra Freudiana

Febrapsi

Forum de Psicanalise do Inst. Sedes

Laço Analítico

Praxis Lacaniana

Sigmund Freud Assoc. Psicanalítica

Société de Psychanalyse Clinique  RJ

Tempo Freudiano         

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La psychanalyse aujourd’hui (IX) : les psychanalystes font de la résistance

Publié le 11 Janvier 2014 par Jean Mirguet dans Psychanalyse et psychanalystes

C’est dans les années 1990 que furent lancées les Freud Wars, un assaut mené contre Freud et la psychanalyse. Il a réussi, dans le monde anglo-saxon en particulier puis aujourd’hui en France, à faire vaciller le statut culturel de la psychanalyse, son éthique, ses implications philosophiques, etc…

Il y a 7ans, en 2007, le psychanalyste et chercheur au CNRS, Pierre-Henri Castel faisait paraître, aux PUF, A quoi résiste la psychanalyse ?, un ouvrage se voulant une réponse savante et pugnace aux critiques adressées à la psychanalyse. Il y souligne qu’un des traits désastreux des polémiques suscitées par les Freud Wars a consisté à vouloir défendre Freud et la psychanalyse comme si la doctrine constituait un corpus épistémologiquement stable, une sorte de psychologie dogmatique de l’inconscient attaquée par des ennemis sans foi ni loi. En témoigne encore aujourd’hui le vocabulaire guerrier et quelque peu désuet de certaines publications psychanalytiques qui stigmatisent, je cite, « les neuroscientifiques exaltés, les comportementalistes obstinés, les évaluateurs assermentés » (sic !), et vantent, a contrario, la position de précurseur du discours analytique.

Face à ces nouveaux croisés, P-H Castel a raison d’écrire que les réponses calamiteuses de la sphère psychanalytique aux piques des anti ne fait qu’illustrer la résistance des dits psychanalystes à la psychanalyse elle-même. En donnant de l’épaisseur à un Autre dont, pourtant, Lacan n’a cessé de faire dégonfler la consistance, ils étalent leur fuite quelque peu désespérée et pathétique dans des généralisations politico-psychologiques.

Là où les créateurs Freud et Lacan ne reculaient pas devant la confrontation aux obstacles, les héritiers ou du moins certains d’entre eux ont, le plus souvent pour des motifs institutionnels ou parce qu’engagés dans une course à la reconnaissance, construisent un discours normatif et développent une pensée à l’orthodoxie surannée, se voulant hors de portée de toute remise en question. Cette psychologie psychanalytique faite de généralités et de slogans ayant valeur d’explications causales en forme de lois (Le sujet ! Le sujet ! Le un par un) a tendance à fonctionner en circuit fermé dans ce que P-H Castel appelle des niches socioculturelles protégées.

S’y développe un discours militant en forme de profession de foi. On peut lire, par exemple, cette grandiloquente et pathétique déclaration : il est temps de faire savoir au public que les psychanalystes et les praticiens de l’enfance qui s’orientent de la psychanalyse oeuvrent, sans idéaux préétablis, avec les enfants du XXIe siècle à se mettre au niveau des questions qui se posent à eux : la montée au zénith de l’objet a, qui envahit le monde commun sous la forme des divers objets gadgets proliférant et connectant et dont l’enfant vient occuper lui-même la place comme objet diversement négocié ; la dispersion de la fonction du père en dehors des schèmes fixés par le droit et la religion, dans une pluralité d’identifications ouvrant à des risques nouveaux et des chances nouvelles. Fermez le ban !

Est-ce avec un tel plan de bataille contre les ravages du scientisme déshumanisant des TCC et la crise de civilisation s’attaquant au sujet que les psychanalystes vont pouvoir réfuter en raison les arguties belliqueuses et l’hostilité dont ils sont la cible ?

Les arguments que s’envoient à la figure partisans et adversaires de la psychanalyse, selon qu’ils sont gouvernés par la fascination pour la science (neuropsychologues cognitivistes, psychiatres biologistes, thérapeutes cognitivo-comportementalistes) ou qu’à l’opposé ils revendiquent une exception pour la subjectivité, menacée de destruction, ne font que renforcer les querelles fondées sur des conceptions antagonistes de l’homme.

Ce combat idéologique enferme le postfreudisme lacanien dans une nostalgie commémorative. Il le fige, comme l’écrit P.-H. Castel, en acquis socioculturel à des fins de subversion sociologique, la résistance qu’il encourage consistant pour l’essentiel à éviter d’engager la psychanalyse dans un travail de justification permanente de sa pertinence.

Est-ce faute de moins réussir à s’imposer dans le champ du savoir que des psychanalystes et leurs associations se répandent en injonctions moralisatrices ou en appels à résister aux ennemis de la subjectivité ?

Cette croisade contre la déshumanisation, qu’ils imaginent subversive, n’a-t-elle pas pour effet, au contraire, de transformer la psychanalyse en un nouvel humanisme, de style libertaire, en phase avec l’individualisme libéral contemporain, promoteur du règne de l’individu narcissique, qui se croit libéré des idéaux le contraignant à devenir lui-même ?

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Psychanalyste ou chroniqueur ?

Publié le 16 Février 2013 par Jean Mirguet dans Psychanalyse et psychanalystes

Les psys sont depuis une dizaine de jours les destinataires d’une intense campagne médiatique menée par Jacques-Alain Miller, psychanalyste et chroniqueur du Point.

Se construisant la stature d’un personnage public qui veut compter sur la scène nationale et au-delà, il a engagé sa fougue et son énergie dans la défense de la cause de Mitra Kadivar, psychanalyste iranienne, présidente de la Freudian Association de Téhéran, selon lui injustement hospitalisée dans une institution psychiatrique de Téhéran pour des motifs politiques. Et de se battre, avec ses fidèles et dévoués suiveurs, pour demander la remise en liberté de notre collègue.

Une pétition est lancée, cosignée avec BHL : elle recueille les signatures de personnalités du monde de la psychanalyse, des arts, de la politique (Carla Bruni-Sarkozy, Jean-Luc Mélenchon, Philippe Sollers, Jean-François Copé), des people qui couchent leur nom au bas de cette pétition qui, à ce jour, aurait recueilli plus de 4000 signatures.

Bien que ne connaissant pas l’Iran et n’y étant jamais allé, JAM paraît ne pas vouloir tenir compte d’informations différentes émanant d’autres sources et indiquant que, dans cette affaire, nous ne sommes pas en présence d'un internement abusif, lié à une position politique que Madame Kadivar  aurait prise. Celle-ci serait « simplement » soignée dans le service du professeur Gadhiri (tenu au secret professionnel) pour un épisode psychotique.

Compte tenu des risques de confusion résultant de ce mouvement de protestation qui fait de la souffrance réelle de Madame Kadivar un acte de résistance à l'encontre des islamistes, plusieurs psychanalystes iraniens ont exprimé leur inquiétude quant aux conséquences que pourrait avoir, pour eux et pour le professeur Ghadiri, cette campagne menée depuis la France.

Pour le Dr Foad Saberan, né à Téhéran et psychiatre à Paris, « en Iran, les tenants de la théorie du complot universel vont s’en donner à cœur joie après la grosse bourde criminelle des initiateurs de cette pétition en « faveur » de Mitra Kadivar. La voilà promu au rang « d’agent de l’étranger », porteuse d’une « science du sexe » qui n’est que perversion de l’Occident. Qui portera la responsabilité de ce que les psys iraniens vont subir ? Déjà mes confrères iraniens fulminent contre ceux qui profitent d’un malheur pour pointer les projecteurs sur une profession qui ne demande qu’à travailler dans la discrétion et le silence, au profit des patients. Cette pétition n’aidera ni la malade, ni les confrères compatriotes d’Avicenne ».

Pourtant, JAM n’en démord pas et continue son étonnante croisade, dont on se demande, à lire les communiqués de victoire des flagorneurs habituels, si, sous le couvert de cette malheureuse affaire, elle ne vise pas à faire parler de soi coûte que coûte ou à faire sa promo c’est-à-dire faire le buzz, cette technique marketing consistant à faire du bruit autour d'un événement, d’un nouveau produit ou d'une offre.

Fin janvier, à l’occasion du débat autour du mariage pour tous, JAM s’était déjà illustré avec une longue et verbeuse lettre ouverte à Henri Guaino, publiée dans Le Point. Il ne semble pas qu’elle ait produit beaucoup d’effet.

JAM fait beaucoup de bruit, pas toujours pour rien, c’est entendu. Mais ce bruit parasite, de plus en plus. Aurait-il oublié ce que disait le fameux ingénieur du son qu’était Lacan : il pensait que le bruit ne convient pas au psychanalyste et moins encore au nom qu’il porte et qui ne doit pas le porter.

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Lettre ouverte de psychanalystes face à l'égalité des droits et au "mariage pour tous"

Publié le 5 Novembre 2012 par Jean Mirguet dans Psychanalyse et psychanalystes

«La psychanalyse ne peut être invoquée pour s'opposer au mariage pour tous»

C'est le sens de la pétition lancée par un groupe de psychanalystes, contre ceux qui cherchent dans leur discipline des arguments pour refuser la loi sur le mariage et l'adoption pour les couples homosexuels.

Des psychanalystes ont lancé une pétition sur internet en faveur du mariage pour tous, estimant que rien dans la psychanalyse ne s'oppose au mariage et à l'adoption par les couples de même sexe, alors que le projet de loi sur le sujet doit être présenté mercredi.
«Cette évolution de notre code civil mettrait enfin la France au diapason de neuf pays européens, treize dans le monde et neuf Etats américains», dit le texte, signé par plus de 500 personnes en une quinzaine de jours, selon l'une de ses initiatrices, la psychanalyste Laurence Croix, maître de conférences à Paris X-Nanterre.

«En réaction à cette évolution démocratique, certains propos mettant en avant une supposée orthodoxie psychanalytique s'opposent formellement à ce projet», poursuit le texte, co-écrit avec Olivier Douville, directeur de publication de la revue Psychologie Clinique. Par exemple, le psychanalyste Pierre Lévy-Soussan, souvent interrogé par les médias, est opposé à l'adoption par des couples de même sexe.

Mais, pour les signataires de la pétition, «la psychanalyse ne peut être invoquée pour s'opposer à un projet de loi visant l'égalité des droits» et elle ne doit pas être utilisée de façon «moralisatrice et prédictive». «Au contraire, rien dans le corpus théorique (...) ne nous autorise à prédire le devenir des enfants quel que soit le couple qui les élève» et «la pratique psychanalytique nous enseigne depuis longtemps que l'on ne saurait tisser des relations de cause à effet entre un type d'organisation sociale ou familiale et une destinée psychique singulière», poursuit le texte.

«De plus, la (pratique) clinique de nombre d'entre nous avec des enfants de couples "homosexuels" atteste que ce milieu parental n'est ni plus ni moins pathogène qu'un autre environnement», plaident encore ces professionnels.

À rappeler également les prises de position de Freud concernant l'homosexualité. Pour s'en tenir, par exemple, aux toutes premières années de la naissance de la psychanalyse (1896), Freud signa une pétition initiée par le médecin et sexologue allemand Magnus Hirschfeld (1897) demandant l’abrogation du paragraphe 175 du code pénal allemand réprimant l’homosexualité masculine (recueillant plus de 6000 signatures dont celles aussi de Krafft-Ebing, Andréas-Salomé, Zola, Rilke, Mann et Einstein).

La pétition est disponible à cette adresse : http://www.petitionpublique.fr/PeticaoAssinar.aspx?pi=P2012N30808

 

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François Jullien, la Chine et la psychanalyse

Publié le 14 Juin 2012 par Jean Mirguet dans Psychanalyse et psychanalystes

En novembre 2003, se sont tenues à l’UFR d’Asie Orientale de l’Université Paris 7, deux journées de travail organisées par l’Association Interaction Psychanalyse Europe-Chine. François Jullien, sinologue et philosophe, y rencontrait des psychanalystes afin de déplier avec eux les multiples problèmes que pose la pratique de la psychanalyse en Chine.

Un  livre, paru aux PUF en 2004, en retrace les échanges :  L’indifférence à la psychanalyse. Rencontres avec François Jullien.

 

La méthode de François Jullien est la suivante : se servir de la Chine pour remettre en perspective la pensée européenne, en lui trouvant un point d’extériorité. Donc acquérir du recul dans la pensée.

Sa méthode est voisine de celle de Roland Barthes ou de Maurice Pinguet (cf. dans ce blog, l’article « Nomade ou sédentaire ? ») : Barthes qui, dans L’empire des signes, rêve de connaître une langue étrangère (étrange) et, cependant, de « ne pas la comprendre, percevoir en elle la différence, sans que cette différence soit jamais récupérée par la socialité superficielle du langage, communication ou vulgarité ; connaître, réfractées positivement dans une langue nouvelle, les impossibilités de la nôtre ; apprendre la systématique de l'inconcevable ; défaire notre "réel" sous l'effet d'autres découpages, d'autres syntaxes ; découvrir des positions inouïes du sujet dans l'énonciation, déplacer sa topologie ; en un mot, descendre dans l'intraduisible, en éprouver la secousse sans jamais l'amortir, jusqu'à ce qu'en nous tout l'Occident s'ébranle »

De son côté, Maurice Pinguet, l’auteur du Texte Japon, définit sa pratique intellectuelle comme mobile et vagabonde, pratique différente de celle de l'intellectuel sédentaire qui se taille un champ bien borné, le laboure pesamment pendant des années puis engrange la récolte du savoir avec la satisfaction d'un propriétaire, sans jamais lever les yeux vers l'horizon.
Cette pratique nomade est également familière à Jacques Lacan qui juge aberrant d'isoler le champ de la psychanalyse plutôt que de voir ce qui, dans celui-ci, est, non pas analogue mais directement en connexion avec une réalité qui nous est accessible par d'autres disciplines. Il estime indispensable d'établir ces connexions pour bien situer le domaine de la psychanalyse, et même simplement pour s'y retrouver.

 

François Jullien s’inscrit dans cette logique en se proposant, par le détour chinois, « d’éprouver ce que peut être le dépaysement de la pensée » et capter, à partir du dehors, quelque chose de notre « impensée » : « passer par des pensées du dehors aide, en désenlisant la raison, à la remettre en chantier ».

Si on dit d’habitude que la Chine est « si différente », il faut pourtant, objecte-t-il, ne pas se méprendre dans cet usage de la catégorie de la différence puisque la différence implique l’existence d’un cadre commun au sein duquel on peut comparer. Or, la Chine ne rend pas possible ce parallèle car son histoire ne s’est pas écrite sur la même page que la nôtre. « C’est elle, écrit François Jullien, qui est à la source de son indifférence – dont tout sinologue a fait l’expérience : les textes chinois ne nous "regardent " pas », ils ne s’adressent pas à nous, nous ne faisons pas partie de leur horizon. Telle est leur indifférence que François Jullien ambitionne de rapporter à la psychanalyse.

 

Il s’interroge sur ce que méconnaît la psychanalyse de ce qu’elle fait car ne trouvant pas en elle-même sur quoi prendre appui pour s’en occuper. Avant de faire les missionnaires et de vouloir évangéliser, les psychanalystes ne devraient-ils pas se soucier de questionner leurs conceptions universalisantes du sujet et de l’appareil psychique ? Celles-ci ne valent-elles pas, « restrictivement » note François Jullien, seulement pour le sujet européen ?

 

Il en va ainsi du dire vis-à-vis duquel la pensée chinoise antique montre beaucoup de réticence.  Non pas du fait qu’il soit impossible de dire (cf. l’ineffable européen) mais du fait que « ça » ne vaut pas la peine de dire et même que dire fait écran puisque, dès lors qu’on dit, surgissent les problèmes.

Plutôt que de résoudre les problèmes, le sage chinois serait porté à les dissoudre, d’où sa parole évasive quand il parle. Il dit « à côté », « à peine », laisse sa parole lâche et « flottante ». C’est là une première marque d’indifférence de la sagesse chinoise à l’endroit de la psychanalyse qui pose au contraire la règle du « tout dire » et qui affirme l’efficacité libératrice du pouvoir de la parole.

Un autre aspect contribuant à cette indifférence : la pensée chinoise est davantage préoccupée de la cohérence que du sens. Elle veut comprendre comment cela tient ensemble. Si pour la psychanalyse, le symptôme est porteur d’un sens et s’interprète, en Chine il s’agit moins d’interpréter le sens que le développer et le varier, en mettant en connexion des facteurs opposés.

Poursuivant son balisage, François Jullien se focalise sur la fonction sujet (fonction de synthèse, composé de facultés), non-constituée dans la pensée chinoise alors qu’elle traverse toute la théorie psychanalytique et conditionne sa praxis. Pas de notion d’ « âme » en Chine et pas vraiment de notion de « corps » non plus. Si la pensée antique chinoise prescrit quelque chose, c’est bien de se défaire de toute subjectivité : le Sage est « sans idée », « sans nécessité », « sans position » et « sans moi » (Confucius). C’est ainsi que les Taoïstes enseignent « l’abstinence de l’esprit ».

 

Dans son dernier livre paru chez Grasset cette année, Cinq concepts proposés à la psychanalyse, François Jullien continue son exploration en proposant cinq concepts de la pensée chinoise, correspondant à des notions peu développées dans la pensée européenne et qui pourraient expliciter ce qui se passe dans une cure psychanalytique.

Le premier d’entre eux, la disponibilité, invite le sujet à renoncer temporairement à son pouvoir de maîtrise, susceptible de l’emprisonner dans des limites ignorées de lui-même. Or, qu’exige Freud du psychanalyste avec la technique de l’attention « flottante », diffuse et non polarisée si ce n’est une attitude qui s’apparente à la disponibilité du sage chinois ? Comment cette technique de la psychanalyse peut-elle se réfléchir voire s’expliciter dans le concept chinois de la disponibilité ?

J’aurai l’occasion de revenir sur cette question de la disponibilité et de la maîtrise qui sont au cœur des questions agitant aujourd’hui les sujets vivant dans l’aire européenne.

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Des messieurs trop pressés..., par Michel Brun

Publié le 18 Mars 2012 par Michel Brun dans Psychanalyse et psychanalystes

La médiatisation des controverses portant sur la pertinence de l’usage de la psychanalyse rate manifestement son objectif. Au lieu d’informer le public elle le laisse s’enliser dans une somme de préjugés sommaires qui nourrit les passions au lieu d’élever le débat au niveau scientifique qui devrait être le sien.

Il n’échappe à personne qu’aujourd’hui le journalisme d’opinion est commandité par les grands groupes de presse, valets de l’économie capitaliste,  pour laquelle seul compte le maximum de profit. Mais il est moins évident  de repérer que pour doper le marché de la presse tous les moyens sont bons, y compris le fait de mobiliser chez le lecteur ce qu’il y a de plus trouble dans son rapport à la jouissance, plutôt que sa capacité de réflexion.

C’est ainsi que la plupart des quotidiens et hebdomadaires  français, toutes tendances idéologiques confondues, ont progressivement réduit le volume de leurs colonnes et simplifié leurs débats de fond pour prendre comme cible le lecteur pressé, supposé de moins en moins capable de soutenir son attention.  Ce qui donne lieu à la production d‘énoncés à l’emporte-pièce, séducteurs et racoleurs, conformes à ce qu’attend notre société du spectacle généralisé.

Si les journalistes ne sont pas dupes, en revanche qu’en est-il des interviewés lorsqu’ils se prêtent au jeu consistant à résumer leur pensée sous la forme de slogans ou de formules simplistes propres à frapper les imaginations ? Comment un chercheur comme le docteur Mottron peut-il soutenir dans les pages du journal “Le Monde” que la psychanalyse “est une croyance, une pratique qui doit rester limitée à un rapport entre adultes consentants” ?  Même Boris Cyrulnik, qui est pourtant un esprit éclairé,  s’est laissé aller à affirmer récemment dans le “Nouvel Observateur” que la psychanalyse était devenue dogmatique et que c’’était son erreur. N’est-ce pas confondre la psychanalyse et les excès de certains psychanalystes ?

Quoi qu’il en soit la psychanalyse n’a rien à redouter du débat scientifique, dès lors que l’on aborde un peu sérieusement ses énoncés. D’autant moins que la question de sa falsifiabilité, mise en cause par Karl Popper dans sa “Logique de la découverte scientifique” n’est plus du tout d’actualité. Quiconque étudie vraiment et se donne la peine de réfléchir peut, entre autres, prendre la mesure de l’évolution d’une pensée comme celle de Lacan. Par exemple depuis sa formulation de l’inconscient comme “Discours de l’Autre”, jusqu’aux élaborations les plus récentes sur la topologie du nœud borroméen et ses incidences cliniques. N’est-ce pas là de nouvelles perspectives ouvertes à l’épistémologie et à son progrès ?

Bien des chauffards qui roulent à tombeau ouvert sont des éjaculateurs précoces. Métaphore pour signifier que les penseurs pressés sont finalement voués au ratage. A moins qu’il ne faille promouvoir le fait de tirer à côté comme la forme de jouissance la plus accessible.

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La psychanalyse aujourd'hui (VIII) : psychanalystes, encore un effort...

Publié le 9 Mars 2012 par Jean Mirguet dans Psychanalyse et psychanalystes

Dans l’avis qu’elle vient de rendre, la Haute Autorité de Santé qualifie la psychanalyse de "non pertinente" dans le traitement de l’autisme, la classant, non pas dans les approches «non recommandées » comme le souhaitaient certaines associations de parents, mais dans les pratiques « non-consensuelles ». 

La  polémique au sujet de l’autisme n’est donc pas près de s’éteindre et l’inquiétude qu’elle engendre risque de s’amplifier, comme en atteste le récent article de Laurent Le Vaguerèse, responsable duAutisme-copie-1 site Œdipe, et intitulé : « L’autisme paradigme de la complexité ».

Dans la querelle entre psychanalystes et comportementalistes, nombre d’arguments et de témoignages sont présentés sous une forme tellement simplifiée et caricaturale qu’on peut à juste titre douter de leur capacité à faire avancer la réflexion dans la question de l’autisme.

En opposant, par exemple, comme on peut le lire dans Lacan Quotidien, « tyrannie de l’éducation » et « respect de la particularité de chacun », fait-on progresser en quoi que ce soit la controverse ?  En interprétant l’opposition de certains parents d’enfants autistes au traitement psychanalytique comme une projection de leur culpabilité sur les psychanalystes, fait-on avancer, avec ce type d’argument psychologisant, la compréhension de ce qui se passe dans l’autisme ?

Peut-on affirmer sans rire que psychanalyse et autisme participent du même combat puisque « la psychanalyse étant du côté du non-conformisme, elle dérange comme l’autisme dérange ». Psychanalystes et autistes auraient ainsi une communauté de destin, celui de contrarier l’ordre dominant auquel il faut résister.

Accusée de n’être « ni indépendante ni scientifique mais lobbyiste et statisticienne », la Haute Autorité de Santé est devenue à son tour le point de mire des attaques de certains de nos collègues qui la jugent complice d’une nouvelle tentative d’assassinat de la psychanalyse, sommée qu’elle serait de bannir la psychanalyse de la liste des « bonnes pratiques » relatives à l’autisme.

Dans la même veine, des procureurs accusent les adeptes des traitements comportementalistes de vouloir la mort de l'inconscient en général et de la singularité des sujets en particulier ; ils n’hésitent pas à évoquer une OPA instrumentalisant gouvernants et public par le truchement d'associations liberticides, infiltrant les instances supposées orienter le bien fondé des pratiques médicales.

SVP, n’en jetez plus ! Il est douteux que les slogans et les invectives permettent aux autistes, à leurs familles et aux praticiens de s’y retrouver.

 

Laurent Le Vaguerèse a raison de s’inquiéter de ce populisme à la sauce psy, parfaitement indigeste, et qu’il convient de dénoncer.

Comme lui, je considère que la psychanalyse se fourvoie et ruine son bien-fondé quand elle veut donner sa vision du monde, ce qui suppose un programme, un projet pour l’humanité, un idéal. Ces visées, si elles sont celles de la philosophie ou de  la religion, ne sont pas celles de la psychanalyse. Psychanalystes, encore un effort...

Tout en ayant sa place dans la vie de la Cité et en questionnant la complexité du monde façonné par les discours qui l’agitent, la psychanalyse n’a pas pour autant à s’instituer  comme seule solution à la complexité des embarras humains. L’autisme est un élément étrange de cette complexité, il en est même peut-être une réponse que nous tentons de  traiter selon différentes modalités, psychiques, pédagogiques, éducatives ou biologiques.

La psychanalyse d’aujourd’hui n’a pas à se prendre pour la réponse la plus légitime ou la mieux fondée, elle n’a pas à faire la vertueuse ou à se prendre pour une ONG humanitaire, en vue de préserver son pré carré.  Elle a, simplement et humblement, à rappeler ce qu’est son éthique.

 

Je m’associe à Laurent Le Vaguerèse quand il écrit que tous les psychanalystes, praticiens ou non de l’autisme, sont concernés par le débat actuel et par les réponses que donnent les associations de psychanalyse et ceux qui défendent la psychanalyse.

Si ces réponses ne s’avèrent pas à la hauteur de l’enjeu - et certaines d’entre elles ne sont pas, à l’évidence, à la hauteur - alors nous pouvons  nous interroger, non sans appréhension, sur ce que va devenir, dans cette affaire, la psychanalyse.

 

Reste que ce débat a  le mérite de faire éclater le scandale de l’abandon en France des deux tiers des enfants atteints d’autisme. En présentant les recommandations de la Haute Autorité de Santé, le professeur Philippe Evrard, neuropédiatre, du Comité de pilotage de ces recommandations a fait ce terrible constat : "Un tiers seulement des personnes autistes et leurs familles reçoivent l’aide personnalisée qui leur est nécessaire. Tout le reste est du bla-bla… La solidarité nationale française est gravement déficiente (à l’égard des autistes)".

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Psychanalystes, ne soyons pas sectaires ! par Marie-Noëlle Clément

Publié le 6 Mars 2012 par Marie-Noëlle Clément dans Psychanalyse et psychanalystes

Marie-Noëlle Clément est psychiatre, directeur de l'hôpital de jour pour enfants du Cerep à Paris.
Article publié dans l'édition du Monde du 7 mars 2012, veille du jour où la Haute Autorité de Santé doit rendre ses recommandations dans le traitement de l'autisme.

 

En France aujourd'hui, la plupart des enfants autistes sont pris en charge dans des institutions du secteur sanitaire et médico-social. Ces structures sont nées après 1950 au croisement de deux mouvements : l'éducation nouvelle, qui considérait l'apprentissage comme un facteur de progrès global de la personne, et la psychothérapie institutionnelle. A l'origine, la psychanalyse n'était donc pas au coeur du projet de ces institutions, et beaucoup ont d'ailleurs été fondées par des psychopédagogues.

Quelle est la prise en charge d'un enfant autiste aujourd'hui dans un hôpital de jour ? Il s'agit toujours d'une approche pluridisciplinaire, adossée au trépied thérapeutique, éducatif, pédagogique. A quel niveau la psychanalyse intervient-elle ? Elle est le socle commun sur lequel les professionnels s'appuient dans le travail d'élaboration qu'ils mènent ensemble autour des enfants.

Cet outil de réflexion est compatible avec la question de l'organicité des troubles, avec la structuration des prises en charge et avec leur évaluation. Il ne s'agit pas en effet de "laisser les enfants exprimer leurs symptômes", comme on le caricature trop souvent, mais de leur proposer des activités structurées avec des médias adaptés à chacun, et d'intégrer de nouveaux outils de symbolisation tels que les supports imagés.

Malheureusement, les choses ont pris une tournure radicale il y a peu à la suite de la diffusion du documentaire de Sophie Robert Le Mur. Qu'y voit-on ? Des psychanalystes choisis pour répondre précisément à l'image d'Epinal véhiculée dans le grand public : propos abscons, interprétations caricaturales, description de séances où le psychanalyste attend que l'enfant autiste exprime un désir... Après la plainte de plusieurs praticiens interviewés, leurs interventions ont été retirées du film (décision rendue par le tribunal de grande instance de Lille le 26 janvier).

Les coupes effectuées au montage et dénaturant leurs dires sont en effet inadmissibles, mais indépendamment d'elles, et en tant que médecin directeur d'une institution à orientation psychanalytique accueillant des enfants autistes, je ne peux pas cautionner la plupart des propos tenus dans ce film. De plus, en demandant l'interdiction du Mur ou en s'en réjouissant, les psychanalystes perdent de vue ce qui fait l'essence même de leur approche. Dans le travail analytique, l'analyste se questionne toujours sur la part qu'il prend dans les réactions de son patient.

Or à quoi assiste-t-on ? A une attitude corporatiste dans laquelle certains psychanalystes se disent persécutés, mais jamais ne s'interrogent sur ce que cette tempête médiatique questionne dans leurs pratiques. Le jugement est brandi comme un étendard et le film a perdu du même coup ce qui aurait pu constituer son seul intérêt : susciter parmi nous une remise en cause de la prise en charge des enfants autistes. Nous ne pouvons aujourd'hui ignorer l'apport des sciences cognitives et des neurosciences dans nos prises en charge, de même que nous nous devons de soumettre nos pratiques aux exigences de l'évaluation.

Nos institutions doivent poursuivre leurs évolutions pour rester fidèles au caractère innovant qui a présidé à leur création. Et il ne suffit pas que beaucoup d'entre nous mènent ce combat quotidien dans leurs institutions, encore faut-il pouvoir assumer et défendre la nécessité d'une approche intégrative dans un milieu où l'adversité entre psychanalyse et cognitivisme est vive. Depuis Le Livre noir de la psychanalyse (éd. Les Arènes, 2005), les psychanalystes se sentent ouvertement attaqués par les tenants des techniques cognitives et comportementales ; ce serait un peu vite oublier que la situation est en miroir de celle qui prévalait dans les années 1970, époque où la psychanalyse était hégémonique et ne se privait pas de discours humiliants à l'encontre des collègues cognitivistes.

L'idée convenue selon laquelle ceux-ci traitaient les êtres humains comme des rats de laboratoire a d'ailleurs encore de beaux restes aujourd'hui, lorsque certains psychanalystes prétendent avoir l'apanage d'une approche "humaine" ou "humaniste" de l'autisme. Sans aller jusque-là, beaucoup parmi nous considèrent qu'il existerait une différence ontologique entre ces deux types d'approches qui les rendrait inconciliables. Dans une dizaine d'établissements français du secteur sanitaire et médico-social, nous nous apprêtons pourtant à implanter des classes expérimentales destinées aux enfants autistes, reposant sur une approche pédagogique structurée à visée subjectivante.

Dans ce projet mené en partenariat avec l'association de prévention de l'autisme PreAut, nous refusons donc un choix exclusif entre approche psychodynamique et programmes de stimulation cognitive, mais souhaitons justement évaluer, grâce à un protocole de recherche, dans quelle mesure les deux approches peuvent se soutenir l'une l'autre.

Le problème n'est pas aujourd'hui que la psychanalyse soit attaquée. Il résiderait plutôt dans la réaction offusquée de beaucoup d'entre nous, qui serait banale dans tout autre corps professionnel, mais qui va à l'encontre de l'essence même de notre discipline. Que sommes-nous devenus si nous sommes incapables de nous remettre en question et d'envisager la part que nous avons jouée dans le déchaînement actuel autour de l'autisme ?

Et comment pouvons-nous, en tant que psychanalystes, en appeler à faire taire la mémoire ? Dire que la culpabilisation des mères d'enfants autistes appartient au passé et qu'il faut considérer le présent, c'est convoquer une amnésie consensuelle qui nie la portée de l'histoire dans toute aventure humaine, alors même que c'est précisément ce à quoi s'attache la psychanalyse - permettre à chacun de se situer dans une histoire personnelle, familiale et collective.

Et c'est faire comme si la psychanalyse avait déjà évolué, et que les critiques portées contre elle seraient injustes ou concerneraient un passé révolu. Hélas, bien que sur le terrain des efforts soient menés pour concilier les pratiques, les écoles psychanalytiques instituées refusent bien souvent de reconnaître que d'autres disciplines pourraient tenir la clé de difficultés qu'elles peinent à résoudre.

Changeons d'abord nos pratiques pour intégrer les données de l'expérience, et nous ferons évoluer la théorie ensuite. Après tout, Freud en son temps n'a pas fait autre chose. Et cessons de vouloir considérer les nouvelles pratiques disponibles, notamment dans le champ de l'autisme, à l'aune des théories psychanalytiques existantes, construites en référence à d'autres pratiques et à d'autres connaissances.

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La psychanalyse aujourd'hui (VI) : bousculer les conservatismes

Publié le 21 Février 2012 par Jean Mirguet dans Psychanalyse et psychanalystes

Alors que pleuvent, plus que les critiques, les propos hostiles voire haineux contre la psychanalyse et ses praticiens, rappelons quelques vérités.

La première d’entre elles est la survenue d’un événement à l’aube du XXe siècle : l’événement Freud.

Un événement, pour reprendre la définition qu’en donne Alain Badiou, est quelque chose qui fait apparaître une possibilité qui était invisible ou même impensable. L’événement propose quelque chose, il crée une possibilité. C’est une procédure de vérité qui transforme l’impossible en possible (cf. le slogan de 68 :  demandez l’impossible !). Tout dépend ensuite de la façon dont chacun s’emparera de cette possibilité.

A la suite de Freud, les psychanalystes se sont appropriés ce qui était arrivé pour en faire quelque chose. Avec son enseignement, Lacan est l’un de ceux qui se sont mis au service de soutenir et exploiter ce qui s’était produit à Vienne. Et aujourd’hui, l’on voudrait que cela n’ait pas existé ou, comme l’indique Michel Brun dans un précédent post, que ce ne soit qu’un détail de l’Histoire. Fadaises !

La psychanalyse implique l’exercice de la parole – et elle n’est pas la seule pratique de parole – mais une parole toujours sous la menace, comme le dit Pascal Quignard, d’une défaillance du langage jamais tout à fait acquis. Ce qui fait de la langue installée dans la bouche, une langue qui trébuche, qui  cherche sur les lèvres à jamais ce qui ne s’y trouve pas c’est-à-dire les mots qui font défaut. On n’en finit jamais de dire car les mots ne peuvent dire directement.

Qu’adviendra-t-il si cette pratique est écartée des recherches, des modalités d’intervention cliniques, des expériences institutionnelles ? Qu’adviendra-t-il de la clinique du psychisme si les hypothèses de la psychanalyse sont invalidées et déclarées inopérantes ?

Les institutions hospitalières ou médico-sociales françaises accueillant des autistes, si elles sont actuellement les premières concernées par cette campagne antipsychanalytique, ne sont pas les seules à y être intéressées. D’autres institutions qui accueillent des enfants, adolescents ou adultes aux prises avec ce qu’on appelle aujourd’hui un processus handicapant pourraient se voir être également confrontées à une interdiction de traitements se référant à la psychanalyse.

Pourtant, le travail effectué dans la plupart de ces institutions repose sur une approche pluridisciplinaire, associant le soin, l’accompagnement éducatif et l’accès aux apprentissages scolaires et préprofessionnels. De plus en plus, le temps deviendra révolu qui fut celui d’une opposition entre une prise en charge individuelle et une prise en charge institutionnelle, entre l’accent porté sur les difficultés psychologiques plutôt que sur les problèmes liés à l’éducation et/ou aux conditions sociales.

Aujourd’hui, l’heure est à une conjonction d’approches conjuguant le soin, l’éducation et la scolarité, ce que démontre, par exemple, la nature de l’accueil réalisé dans les ITEP (Institut Thérapeutique, Educatif et Pédagogique) où des enfants, adolescents et jeunes adultes sont admis car présentant des difficultés psychologiques dont l’expression, notamment l’intensité des troubles du comportement, perturbe gravement la socialisation et l’accès aux apprentissages. Ce travail, pour rester efficient, ne peut se réaliser qu’avec l’accord et la collaboration des parents.

L’expérience des ITEP prouve que, en l’état actuel de nos connaissances, aucune méthode de traitement ne peut revendiquer de monopole, être instituée comme la seule qualifiée ou promue contre une autre.

Certes, des parents d’enfants autistes, regroupés ou non en associations, témoignent à charge contre la psychanalyse (ou la psychiatrie, les deux étant fréquemment confondues).  On ne reprochera pas aux psychanalystes de s’en émouvoir et de réfuter ce dont ils sont accusés et relève parfois d’une diffamation de leur pratique. Mais il n’est pas davantage acceptable que certains psys, entortillés dans leur dogmatisme ou pétris de suffisance s’adressent avec condescendance aux parents, avec pour résultat de gommer ce que ces derniers évoquent de leur expérience.

Il est évidemment contreproductif pour tout le monde et pour la psychanalyse de mettre de l’huile sur le feu ou d’agir comme des pompiers pyromanes, sauf à faire passer à la trappe le désarroi des parents et la singularité de leurs enfants.

Dans l’abord des questions que nous pose l’autisme et dans la nécessité dans laquelle se trouvent les psychanalystes d’y répondre de manière nouvelle, on ne peut que se féliciter de voir certains psychanalystes comme Jean-Claude Maleval (son livre L’autiste et sa voix, Seuil, 2009 offre, à cet égard, des pistes de travail inédites) souhaiter une facilitation des échanges avec les cognitivistes.

Cela suppose de la part des uns et des autres un exercice de la pensée critique susceptible de bousculer les conservatismes. À suivre...

 

 

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