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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Penser ce qui se passe et ce qui nous arrive, pour faire grandir

La démocratie à l’épreuve de l’antisémitisme

Publié le 27 Juin 2024 par Jean Mirguet dans Racisme et antisémitisme

L’historienne et philosophe Perrine Simon-Nahim a publié récemment La nouvelle causalité diabolique, sous-titrée « La démocratie à l’épreuve de l’antisémitisme[1]

S’appuyant sur l’idée que l’antisémitisme est aujourd’hui l’une des figures principales de l’ensauvagement des sociétés et qu’il témoigne du pouvoir des affects sur la raison, elle affirme que l’antisémitisme est désormais le reflet d’une époque : la nôtre. Elle décèle dans l’antisémitisme une des clés d’entrée dans la crise actuelle des démocraties.

Son livre est né dans le contexte des événements du 7 octobre 2023, l’inquiétude qui le porte concernant moins le sort des juifs dans le monde que la certitude qu’à travers eux, ce sont les démocraties qui sont combattues, et qu’elles le sont par le biais de mouvements idéologiques comme les fondamentalismes religieux ou le mouvement woke qui ont fait de l’identité un marqueur à la fois sociologique et politique, en enfermant leurs partisans dans une identité unique.

Chez les identitaires, la différence devient un différentialisme c’est-à-dire un mouvement de pensée considérant qu'il existe une différence essentielle, de nature, entre des groupes caractérisés par leur sexe, leur race, leur ethnie, leur espèce, leur culture, etc... Ce présupposé conduit à proposer un traitement des êtres humains prioritairement en fonction de leur appartenance à un groupe et non en fonction de leurs caractéristiques individuelles. Le stigmate devient le lieu de la fierté, toute différence est rapportée à une discrimination, d’où exclusivisme, intolérance et violence.

 Dans une interview donnée à L’Express, l’auteure souligne que le 7 octobre a marqué une rupture du point de vue de l’expression de la violence. Pour elle, ce qui est nouveau, c’est non pas la nature juive des victimes, mais la manière dont les assassins, équipés de GoPro, ont fait de la violence un argument politique. Là où les nazis avaient caché l’extermination, les assassins du Hamas ont filmé leur massacre et fait circuler les images sur les réseaux.

En réalité, ajoute-t-elle, l’antisémitisme n’a jamais disparu, car il pose depuis la nuit des temps la question de l’Autre. Le juif n’est en effet jamais ni tout à fait le même, identique à soi, ni tout à fait l’Autre. Cette incapacité à l’assigner à une identité fixe a conduit jusqu’à aujourd’hui à l’assimiler à la figure du diable, capable d’épouser plusieurs identités à la fois.

Pourquoi et comment l'antisémitisme peut-il encore servir de ciment commun à toutes les haines - hier les idéologies nationalistes, aujourd'hui les luttes intersectionnelles ? Ce que nous voyons dans notre actualité est le résultat de la progression des courants fondamentalistes, des idéologies woke et identitaires, et plus largement de l'ensemble des récits qui remettent en cause la possibilité que nous avons de cohabiter au sein de sociétés apaisées.
Le point de départ de son étude repose sur l’existence d’un lien indéfectible entre les juifs et la démocratie.

Or, pareils et différents, ensemble et séparés, telle est la situation dans laquelle nous vivons nos identités au sein de sociétés multiculturelles. Mais à travers les juifs, ce sont aujourd'hui les fondements du pacte social et républicain qui sont directement attaqués puisque le juif est celui, avec qui plus la différence tend à s’effacer, plus elle lui est rappelée, ce qui explique que, de tout temps, les juifs aient incarnés la figure de l’Autre comme repoussoir, faisant des pensées de l’identité  les meilleures alliées de l’antisémitisme.

Aussi, les théologies modernes ne font-elles en réalité que réactualiser le fondement de la haine séculaire des juifs : la question de l'identité.

Quand les juifs ne disposaient pas d’un État, ils étaient considérés comme des apatrides, comme des Untermensch disaient les nazis. « Mais l’antisémitisme a muté, affirme l’avocat et essayiste Gilles-William Goldnadel[2], il dit aux juifs : « Dis-moi comment tu es, je te dirai comment je te hais ». Quand le juif a créé con Etat et s’est défendu militairement, il est apparu comme de plus en plus belliqueux et, pire encore, comme un super-Blanc. Le stéréotype a été inversé. Aujourd’hui, les juifs sont honnis pour une raison supplémentaire : leur « blanchitude (…). Après être tombé de la croix où j’étais crucifié, me voilà remplacé par le Palestinien. En tant que super-Blanc, je fais désormais partie de ce qu’il y a de pire parmi les peuples dominants ».

En marquant la progression des courants fondamentalistes, des idéologies woke et identitaires, et plus largement de l'ensemble des récits qui remettent en cause la possibilité que nous avons de cohabiter au sein de sociétés apaisées,  Perrine Simon-Nahim  affirme que, face à ces courants, le "projet juif" est l'un des outils sur lesquels nos démocraties devront s'appuyer pour l'emporter face à leurs adversaires, car le judaïsme qu'il définit offre une vision du monde qui nous garantit la liberté de faire société.

 

[1] Perrine Simon-Nahum, La nouvelle causalité diabolique, Èditions de L’Observatoire, 2024.

[2] « Entretien avec Gilles-William Goldnadel », Revue des Deux Mondes, mai-juin 2024.

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Un gauchissement de l’honneur

Publié le 14 Juin 2024 par Jean Mirguet dans Politique

Depuis que le président de la République a décidé de dissoudre l'Assemblée Nationale, notre pays est confronté à un moment de vérité qui va décider de l'orientation des familles politiques qui y sont représentées. Mais, en l'espèce, il s’agit également d'une orientation morale. Le mot n'est pas de trop quand il s'agit de JL Mélenchon ou d’autres dirigeants de LFI, comme F. Ruffin qui, sur BFM TV, n’hésite à qualifier Emmanuel Macron de « taré » (sic ! ).

A l’initiative du même Ruffin, un front de gauche s’autoproclamant  « nouveau front populaire » s’est constitué en rassemblant PS, Verts, communistes, NPA, soutenu par la CGT et la CFDT.

Il n’est plus question de la NUPES, l'intitulé change, mais l'idée reste la même : l'union. Mais de quelle union s'agit-il ?

Si la gauche avait le sens de l’honneur, ce serait de ne pas se compromettre et d’avoir le courage de s’engager contre l’extrême-droite sans LFI et ses élus, dont on a pu vérifier à quel point élus ils bordélisent nos institutions et attisent les haines.

A l'heure où des compromissions faites d’alliances contre-nature se nouent à droite comme à gauche, il nous faut nous interroger sur l’essentiel.

Où est passée la gauche ? Où est passée la droite républicaine ? Que sont devenues les lignes rouges de la gauche, mon ancienne famille politique ? Où sont aujourd’hui ses valeurs, son honneur ?

Est-ce la gauche de Mitterrand, Rocard, Jospin, Valls qui tolère les pires dérapages de Mélenchon ? Est-ce cette gauche qui se compromet avec les Insoumis, le NPA, leur antisémitisme décomplexé, leurs sorties abjectes qui n'ont plus rien à envier au FN de Jean-Marie Le Pen ?

Je partage l’opinion du philosophe Raphaël Enthoven quand il déclare que l’alliance entre socialistes et Insoumis est une imposture. « C’est le regroupement de gens qui se détestent mais qui sont soudés par la peur de perdre leur siège et qui se cherchent le plus petit dénominateur commun pour sauver les meubles ». Héritiers des Munichois de 1938 et 1940, ils ont fait de leur revirement un devoir et « rendre, comme l’écrit Jankélévitch, le déshonneur supportable et même honorable ». « L’évidence de la honte n’est pas encore évidente pour tout le monde », poursuit-il dans son article « Dans l’honneur et la dignité » consacré à la période 1940-1944, avant d’ajouter que « si des Français n’ont pas cette sensibilité nationale immédiate, spontanée, infaillible et presque instinctive au déshonneur, s’il faut discuter interminablement avec eux pour leur faire comprendre que la compétence d’un gredin, si irremplaçable soit-il, est de peu d’importance auprès de sa gredinerie, on peut bien dire que le mal d’avilissement est sans remède ».

Le silence des sociaux-démocrates face à ces reniements est plus que troublant. Pourquoi l’indignation est-elle à sens unique ? Pourquoi ne réussit-on pas à construire une majorité composée des Républicains et des démocrates qui ne font pas le pari du chaos dans la rue et à l’Assemblée nationale ? Quid d’un sursaut républicain s’élevant contre le déshonneur ?

Quid de l’honneur, réel sujet d’actualité, dans notre pays ?

 

Le dictionnaire, grâce à l’ordre alphabétique, produit de surprenantes rencontres. C’est ainsi que dans le Dictionnaire historique de la langue française, on trouve honneur sur la page de gauche et juste en face honte. L’honneur et la honte. 

Entre l’honneur et la honte, les liens sont étroits puisque l’absence de honte est corrélative d’une perte de l’honneur. Lacan s’exprimait en ce sens quand, dans la dernière leçon de son séminaire L’envers de la psychanalyse, en juin 1970, il dit que « mourir de honte est un effet rarement obtenu ». Autrement dit, il n’y a plus de honte. Il faut oublier la honte, la faire disparaître. En témoignent les multiples demandes de pardon, les repentirs, les regrets, les excuses. Il faut oublier la honte de la Shoah, celle du stalinisme, du retour de l’antisémitisme, etc…

On voit ce qui en résulte : le retour des intégrismes, des totalitarismes, des replis identitaires, avec le cynisme sans vergogne de ceux pour qui la loi du plus fort devient la seule ligne de conduite, qu’elle s’exerce en Ukraine, en Israël, à Gaza, au Soudan, en Syrie … la liste ne cesse de s’allonger.

Avec l’oubli de la honte, le pouvoir de l’honneur s’est évaporé.

Qu’est-ce que l’honneur ? Le mot honneur (longtemps au féminin) apparaît en ancien français à la fin du XIe siècle. En particulier dans la Chanson de Roland, avec les deux sens qu’il garda longtemps : une terre qui assure à son possesseur pouvoir, prestige et richesse ; une qualité, une dignité propre à tel ou tel individu, exprimant et soutenant sa réputation. 

En somme, l’honneur est une réputation, un patrimoine symbolique, presque spirituel, qu’au Moyen-Age, tout chevalier se devait d’accroître pour ensuite le transmettre à son lignage. L’honneur est donc un bien moral qui se transmet après avoir été « conquis, comme l’écrit Erik Orsenna, dans la lutte et qui permet à la fois d’acquérir la considération d’autrui et de conserver sa propre estime ». 

Pour Aristote, « l’honneur est la récompense de la vertu, accordée aux gens de bien » mais plusieurs siècles plus tard, l’honneur devient, sous la plume de Montesquieu, une demande, celle des préférences et des distinctions et rien ne s’oppose alors à ce que le vicieux l’obtienne, du moment que les conséquences sont heureuses pour la collectivité.

Deux versants de l’honneur donc, l’un reposant sur une conception humaniste au service d’un sujet, l’autre sur une conception utilitariste au service du politique.

Ces deux versants de l’honneur pourraient correspondre à l’opposition entre l’honneur des anciens et celui des modernes. L’honneur, dit-on, régnait chez les Grecs et les Romains; il fallait « mériter sa mort » comme l’écrit Tacite, alors qu’aujourd’hui, l’honneur des modernes consisterait plutôt à délivrer ces derniers des obligations de l’honneur : n’est-ce pas justement ce que, ces jours-ci, nous donnent à voir, avec indécence, nombre de dirigeants politiques ? 

 

 

 

 

 

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L’événement de la dissolution

Publié le 12 Juin 2024 par Jean Mirguet dans Politique

Coup de tonnerre, séisme politique, tremblement de terre, onde de choc, coup de théâtre, traumatisme, etc… la puissance des mots est insuffisante à rendre compte de l’ébranlement provoqué dimanche soir par l’annonce du Président de la République de dissoudre l’Assemblée nationale, à la suite du succès électoral du Rassemblement National.

Il s’agit indubitablement d’un événement, au sens donné par Alain Badiou à ce concept : « L’événement, écrit-il, est toujours imprévisible, il fend et pourfend l’ordre stagnant du monde en ouvrant de nouvelles possibilités de vie, de pensée et d’action. Une révolution en politique, une rencontre amoureuse, une innovation artistique, une découverte scientifique d’ampleur : ce sont là des événements. Ils font surgir quelque chose de profondément inédit, ils donnent lieu à une vérité jusque là insoupçonnée (…). Le sujet est celui qui ne demeure pas passif devant l’événement ; il se l’approprie, il s’engage résolument dans l’aventure qui se voit frayée ».

Avec l’événement, c’est le Réel qui envahit notre réalité quotidienne et la transforme. Il est, comme le Réel lacanien, impossible, en ce qu’il échappe à toute symbolisation : on ne s’y attend pas, et le langage de la réalité ne réussit à le nommer qu’approximativement, mais c’est un signe de vie.   

Avec l’annonce de la dissolution de l’Assemblée Nationale, nous nous sommes retrouvés confrontés à un surgissement brusque voire à une irruption violente ou une déchirure de notre vie quotidienne.

Dès ce moment, rien ne sera plus comme avant : la cruelle nudité du Réel nous saute à la figure, les masques tombent et, comme l’avance Emmanuel Macron,  se fomentent aux deux extrêmes des alliances contre-nature qui sont des bricolages d’appareils ».

La dissolution sera-t-elle bénéfique pour le pays et pour l’actuel Président de la République? Faisons crédit à ce dernier pour en être convaincu mais, en l’état, rien n’est moins sûr.

Si l’effet de clarification attendu de la vie politique française se produit, cet événement deviendrait un avènement, quelque chose d’inédit qui fonde un nouveau temps puisque  l’événement interrompt le temps dans lequel il advient. Il y met fin, pour le refonder. Ce qui ferait de l’événement un moment rare et extraordinaire.

Cependant, on ne mesure les effets d’un événement que dans l’après-coup. C’est le cas du traumatisme qui, pour un psychanalyste, ne peut être défini que par les effets  causés par l’effraction.

S’il est pertinent de penser que la décision présidentielle de dissolution constitue un traumatisme, on peut alors en déduire que le recours à de nouvelles élections, contraignant les partis politiques et leurs systèmes d’alliance à trouver de nouveaux équilibres, constitue véritablement une fracture, engendrant un trou dans lequel les organisations politiques se sont engouffrées sans délai et avec frénésie.

Dans cette situation où l’urgence semble commander, il me paraît essentiel de tenter de calmer le jeu et comprendre un peu ce qui se passe, d’essayer de se décaler pour ne pas se laisser emporter par les arguments caricaturaux et simplistes ou être fasciné par les déclarations fracassantes et à l’emporte-pièces des leaders politiques ou le débridement imaginaire voire délirant de la plupart des médias.

Comment s’en sortir ? Quelles réponses apporter à cet événement ?

Le recours aux conceptualisations et à l’expérience de la psychanalyse est peut-être un moyen de nous aider à nous dessiller les yeux et à nous désabuser.

Avec Lacan, la psychanalyse montre qu’à l’effraction traumatique est associé un fantasme qui constitue un mode de traitement du réel mis en jeu.

Quid de ce fantasme concernant notre actualité politique ? Quelques heures après la décision d’Emmanuel Macron, a surgi un signifiant : unité. S’unir ou périr, a-t-on pu entendre. Unité tant du côté de la Gauche que du côté de la Droite, unité aujourd’hui alors qu’hier, des positions diamétralement opposées sur des sujets fondamentaux témoignaient de pensées irréconciliables.

Pourtant, nous assistons depuis quelques heures à des opérations inouïes de gommage des divergences : Eric Ciotti rejoint Bardella, « l’ardoise magique des alliances à gauche » comme l’écrit Caroline Fourest, devient l’instrument préféré des promoteurs de ce nouveau « front populaire » devenu gadget électoral.  

Alors que l’événement-dissolution met en pleine lumière une multitude d’antagonismes, fantasmer du Un conduit à une tâche impossible, sauf à, comme l’exprime encore Caroline Fourest, « vendre son âme pour un plat de lentilles », et cela dans l’intérêt du pays, conformément à l’inusable langue de bois.

Dans un article remontant à une vingtaine d’années, le psychanalyste François Ansermet, à la suite de Lacan, distingue plusieurs temps consécutifs à un traumatisme, des temps non pas chronologiques mais des temps logiques.

Le premier temps, « l’instant de voir » est celui de l’effraction et de la sidération. Il projette dans la confusion, dans une stupéfaction renversante.

Le second temps – « le temps pour comprendre » - est celui où un essai de compréhension de ce qui arrive est tenté : trouver une explication, trouver des  raisons pour rendre compte de ce qui se passe. Ce à quoi s’emploient les multiples journalistes et commentateurs qui échafaudent hypothèses sur hypothèses. C’est un mode de traitement de l’événement, un traitement par le sens.

Il y a enfin le troisième temps – « moment de conclure » - : il s’agit de sortir du sens, de se décoller de l’événement traumatique pour passer à autre chose. C’est l’occasion d’une relance pour reprendre la main, redevenir acteur. C’est, dira Lacan, « trouver dans l’impasse même d’une situation la force vive de l’intervention », s’appuyer sur l’impossible à dire pour ouvrir à nouveau le champ des possibles, autrement dit produire un acte. C’est un moment d’urgence, la précipitation d’une décision pour s’extraire de l’enlisement.

François Ansermet propose de miser sur ce qu’il appelle « un principe de l’incertitude », qu’il importe du film de Manoel de Oliveira (O principio da incerteza) où on ne comprend pas ce qui arrive, où tout est incertain, où on ne saisit ce qui se passe que dans l’après-coup et d’une façon décalée.

Comme dans ce film, la vie se vit dans l’incertitude et, comme l’exprime le réalisateur, « le principe de l’incertitude décrit un monde où rien n’est sûr ; tout est caché. Dans la vie, tout se passe comme ça, on se trompe sur ce qu’on voit, on se trompe sur la vérité … je m’étonne de ce que je fais, je ne sais pas d’où ça vient ».

Or, il en va du traumatisme comme il en va de beaucoup de choses dans la vie : on en sort par l’intervention à côté, possiblement surprenante, par la création d’un écart. En se décalant de l’événement, on agit pour ne pas rester coller au traumatisme, pour trouver des solutions évitant l’installation dans une position de victime (posture préférentielle tant des Droites que des Gauches qui font de Macron celui qui les a fait exploser).

Encore faut-il pour cela, ajoute François Ansermet, « rendre supportable l’insupportable, pour retrouver l’incertitude fondamentale dont tout procède », aller au-delà des pesanteurs contraignantes induites par l’événement traumatisant pour permettre l’émergence d’autres formes d’inattendu.

Comme il y a un travail du deuil, il y a un travail de la dissolution à réaliser.

 

 

 

 

 

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Quand l'art rencontre la psychanalyse

Publié le 3 Juin 2024 par Jean Mirguet dans Art

Lacan, l’exposition sous-titrée Quand l’art rencontre la psychanalyse, proposée récemment au Centre Pompidou-Metz conviait les visiteurs à découvrir les connexions entre les œuvres marquantes du XVIe siècle à nos jours et les concepts forgés par Jacques Lacan, psychanalyste français et figure intellectuelle majeure du XXe siècle, décédé il y a 40 ans. Son héritage considérable constitue une boussole inestimable pour nous orienter dans les grands désordres actuels et interpréter l’époque contemporaine.

Lacan affirmait que « la psychanalyse est un remède contre l’ignorance » avant d’ajouter qu’elle était sans effet sur la connerie, qui ne se définit pas par l’absence d’intelligence mais plutôt comme une incapacité de penser contre soi-même, à l’instar de ceux - très souvent des belles âmes – qui nous abreuvent de leur sectarisme et leur dogmatisme.

Sartre prétendait que l’intellectuel est quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. A contre-pied de cette définition, l’intellectuel Lacan s’est précisément mêlé de ce qui, à la lettre, le regardait. En forgeant une théorie du regard faisant du sujet voyant un être d’abord regardé, il a donné au regard le statut d’un objet : une œuvre nous regarde en même temps que nous la voyons.

Dans la catalogue consacré à l’exposition, le critique d’art et historien de l’art Bernard Marcadé évoque le célèbre tableau de Hans Holbein Les Ambassadeurs. Y est peint au premier plan un objet oblique, représenté comme suspendu, que l’artiste compare à un os de seiche. Il s’agit d’une anamorphose qui nous confronte à l’étrange expérience de voir et d’être en même temps regardé.

Lacan est souvent revenu dans son enseignement sur cette anamorphose dont la déformation lui évoque ce que personne avant lui n’avait jamais vu : « L’effet d’une érection. Imaginez un tatouage tracé sur l’organe ad hoc

à l’état de repos, et prenant dans un autre état sa forme, si j’ose dire, développée (…) Qu’est-ce donc cet objet ? Vous ne pouvez le savoir – car vous vous détournez, échappant à la fascination du tableau. Ce n’est qu’en partant que, vous retournant, vous saisirez sous cette forme une tête de mort ». Il ajoute alors que « ce tableau n’est rien d’autre que ce que tout tableau est, un piège à regard ».

Du regard, Lacan a conçu un objet sophistiqué, appelé par lui objet petit a,  qui incarne le manque d’objet, élément fondamental dans l’existence, renvoyant à la relation au manque c’est-à-dire au trou, au vide, à la fente, à la faille, à la coupure, à la perte…

Ce que montre également l’infante dona Margarita, peinte au centre des Ménines de Velasquez : « Au centre de ce tableau est l’objet caché, dont ce n’est pas avoir l’esprit mal tourné de l’analyste mais pour l’appeler par son nom, parce que ce nom reste valable dans notre registre structural, et qui s’appelle « la fente ». Fente simultanément visible et cachée figurant l’objet a.

Dans « Lacan le montreur », son article publié dans le catalogue de l’exposition, le psychanalyste Gérard Wajcman cite l’hommage rendu par Lacan à son ami Merleau-Ponty. Il y écrit que « ce dont l’artiste nous livre l’accès, c’est la place de ce qui ne saurait se voir ». Il distingue la vision du regard, ce qui peut être vu et perçu de ce qui dans le visible échappe au visible : c’est cet écart d’avec le visible qui constitue le regard comme objet a c’est-à-dire comme cause du désir.

Autant dire, comme le note G. Wajcman dans un autre de ses livres, que si l’œuvre d’art fait voir, elle est seule capable de nous  faire voir ce que nous ne verrions pas avec nos yeux seuls. « Voir quoi ? La vérité ? Mais il n’y a pas de réponse unique à cette question. Elle demande d’être reposée dans chaque cas ».

A l’envers de Freud et des post-freudiens pour qui l’art était interprétable comme l’est une formation de l’inconscient, Lacan n’a jamais envisagé l’art comme une formation de l’inconscient. Pour lui, l’art n’est pas  une expression du sujet, elle en est une cause. Ce n’est donc pas la psychanalyse qui regarde l’art comme voudrait nous le montrer la psychanalyse appliquée mais l’art qui regarde la psychanalyse et le sujet-spectateur : qu’est-ce qui circule de l’œuvre d’art à celui qui la regarde, quels sont les effets de l’œuvre sur le spectateur ?

Si l’œuvre d’art n’est pas interprétable, par contre elle interprète et fait parler, fonction que partage avec elle le psychanalyste.

Aussi, présentifier et absentifier, dans un même mouvement, sont-ils ce qui bat au cœur du processus de toute représentation, note Bernard Marcadé.

Quand Magritte écrit « Ceci n’est pas une pipe » sur son tableau La trahison des images, il montre qu’une pipe représentée n’est pas une pipe, qu’elle reste une image de pipe qu’on ne peut ni bourrer ni fumer comme une vraie pipe. A l’instar de Lacan, on pourra ajouter que le mot « pipe », au sens de « fellation », fonctionne également comme objet cause du désir, occupant la place de « ce qui ne saurait se voir ».

Si « ce sont les regardeurs qui font les tableaux » comme le dit Marcel Duchamp, et si ce sont eux qui contribuent à lui donner un sens, pour Lacan, ce sont les artistes qui ouvrent le chemin aux psychanalystes, le mieux que puisse faire un analyste lorsqu’il s’aventure à parler d’une œuvre étant de faire chapeau bas devant l’artiste. « De l’art, écrira-t-il nous avons à prendre de la graine », précisant dans son Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein que « le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position, lui fût-elle donc reconnue comme telle, c’est de se rappeler avec Freud qu’en sa matière, l’artiste toujours le précède et qu’il n’a donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraie la voie. C’est précisément ce que je reconnais dans le ravissement de Lol V. Stein, où Marguerite Duras s’avère savoir sans moi ce que j’enseigne ».

L’art ne se réduit pas à être un objet à interpréter, il est en mesure de renseigner le processus analytique lui-même dans la mesure où il rend présent ce qui est absent et donne accès à ce que les discours ne peuvent dire.

Comme l’écrivait Mark Rothko, l’art est une aventure dans un monde inconnu, que seuls ceux qui veulent prendre des risques peuvent explorer. C’est en s’extrayant de l’attendu, en se risquant ailleurs, que l’artiste déploie des possibles.

Une œuvre d’art modifie voire transforme notre regard sur le monde. Elle nous implique dans ce que nous voyons. En somme, elle nous offre une autre paire d’yeux, sorte de prothèse à notre cécité qui nous empêche de pénétrer le mystère de l’énigme des choses.

« L’art ne reproduit pas le visible mais rend visible », disait Paul Klee. A quoi  Georg Baselitz ajoutait : « Il ne faut pas aller contre ce qui existe – et donc ne m’intéresse pas – pour aller vers ce qui n’existe pas encore ».

 

 

 

 

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