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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Penser ce qui se passe et ce qui nous arrive, pour faire grandir

La culture de l’antisémitisme

Publié le 18 Décembre 2025 par Jean Mirguet

Après le récent attentat antisémite de Sydney, la sociologue Eva Illouz était, cette semaine, l’invitée de la Matinale de France-Culture.

En établissant un parallèle avec les massacres du 7 Octobre, elle observe que, dans les deux cas, des civils innocents ont été ciblés alors qu’ils participaient à un moment de célébration. Elle souligne la parenté idéologique entre les terroristes, au-delà de leurs appartenances organisationnelles distinctes : les terroristes du Hamas, dit-elle, sont mus par l'idéologie des Frères musulmans quand ceux de Sydney sont mus par l'idéologie de Daech, ces deux idéologies entretenant une affinité profonde, puisqu'influencées par Saïd Qatoub, penseur égyptien ayant introduit un antisémitisme virulent dans l'Islam. 

Pour Eva Illouz, l’augmentation des actes antisémites dans le monde est contemporaine d’une culture de l’antisémitisme qui se renouvelle en changeant de stratégie : alors que nous vivons dans une culture anti raciste, une transformation se fait jour consistant à substituer l’antisionisme à l’antisémitisme.

 

Aujourd’hui, l’antisémitisme se fait passer pour une opinion. Il veut nous faire croire que s’opposer à l’antisionisme reviendrait à légitimer la politique de Netanyahou. Eva Illouz affirme qu’il s’agit là d’un leurre puisqu’elle-même, sioniste, est, comme d’autres, profondément opposée à Netanyahou et à sa politique.

D’ailleurs, dans le mouvement antisioniste qui se déploie dans le monde, il ne s’agit ni de paix ni de compromis, mais de ce que le sociologue britannique Steve Cohen appelle l’antisionisme transcendantal c’est-à-dire un antisionisme qui fait fi de la politique israélienne et qui a pour cible Israël et le sionisme.

 

C’est pourquoi l’antisionisme est selon elle une haine et non une opinion car il refuse aux Juifs ce qu’il reconnaît aux autres peuples c’est-à-dire posséder un foyer national. Mais surtout, il transpose à Israël ce qui a été la caractéristique essentielle de l’antisémitisme, à savoir ce qu’elle appelle la culpabilité ontologique, le fait d'être coupable a priori et qui attribue le mal radical à Israël.

On retrouve dans son propos ce qu’elle écrivait, au lendemain du 8 octobre, dans un article publié dans Tract Gallimard, « Le 8 octobre, généalogie d’une haine vertueuse » : « Au cours des dernières décennies, une division manichéenne du monde a fait de la haine un principe politique plus actif que l’identitarisme progressiste : Israël est venu s’ajouter à l’axe du mal que sont la blanchité, le privilège, le colonialisme, le capitalisme, la masculinité, le réchauffement climatique ».

 

A l’appui de son propos, Eva Illouz donne divers exemples de slogans antisémites véhiculés dans le monde : lors de manifestations liées au conflit israélo-palestinien, un chant antisémite, entendu à Londres, Genève, Toronto  est souvent utilisé : il fait référence à la bataille de Khaybar au VIIe siècle, au cours de laquelle des Juifs furent massacrés par les troupes de Mahomet : Haybar, Khaybar, ô Juifs, l'armée de Mahomet va revenir. Ou Gas the Jews ou Fuck the Jews entendus dans les mêmes manifestations. Ou globalize the Intifada, véritable incitation à la haine ou encore le mot d’ordre From the river to the sea ; pour certains, c’est métaphorique mais si c’est littéral, cela signifie tuer, expulser,  réduire à la servitude 7 millions de juifs qui vivent en Israël. Voilà ce que disent les discours dans lesquels la violence réelle est toujours précédée par une violence symbolique.

 

Il y a également les normes nouvelles produites par les discours. Pour la sociologue, ces normes sont produites par deux mécanismes : la répétition et l’exclusion.

Quand un message est répété fréquemment, cela crée ce que les sociologues appellent une cascade normative grâce à laquelle des individus adoptent par imitation un comportement, une façon de parler et de penser qu’ils pensent être majoritaire.

Quant à l’exclusion, elle consiste à réduire quelqu’un au silence quand, par exemple, Raphaël Enthoven est poursuivi en justice pour avoir dit ce que la loi lui permettait de dire ou quand des féministes se font exclure des cortèges féministes ou quand on n’est pas invité ou désinvité d’une université.

 

Eva Illouz rappelle qu’Israël était à son origine un pays de réfugiés : réfugiés expulsés des pays arabes, juifs qui n’avaient nulle part où aller après la deuxième guerre mondiale et puis tous les autres arrivés en Israël à la suite de pogroms. Il n’y a aucun pays, affirme-t-elle qui n’ai été construit autant sur le fait d’être un pays de réfugiés.

Et surtout, il s'agit d'un pays qui s'est créé dans la légalité.

 

Le moment présent est simultanément, dit-elle, une épidémie d’antisémitisme à l'échelle mondiale et un déni de l'antisémitisme, spécialement quand il vient de la gauche.

Dans le déni, les individus nient être antisémites quand quelque chose menace les images qu’ils ont d’eux-mêmes ou que quelque chose menace leurs intérêts. La forme la plus répandue de déni consiste à dire que quelque chose n’existe pas ou ne s’est pas produit. On a beau montrer par exemple que les sympathisants LFI sont plus antisémites que les sympathisants RN aujourd’hui, qu’ils ont plus de préjugés antisémites, et on a beau pointer les propos antisémites des députés LFI, rien n’y fait,  

 

Pour Guillaume Erner, l’interviewer d’Eva Illouz, la spécificité de la culture de l’antisémitisme est qu’elle commence toujours par le déni de l’antisémitisme. Chaque fois que le mot surgit, dit-il, une même objection revient : instrumentalisation. Parler d’antisémitisme serait une manière détournée de justifier la politique d’Israël, en particulier ce qui se passe à Gaza. Rien n’est plus faux — ni de plus monstrueux — que cette idée. Comme si parler de racisme antimusulman revenait à excuser les crimes des islamistes. Aucun autre racisme n’est nié avec autant de constance que l’antisémitisme.

Chaque jour, on nous explique que les essentialisations du Juif ne seraient pas antisémites. Comment a-t-on pu en arriver là, demande-t-il ? Comment devient-il possible de tuer des familles juives réunies pour Hanoukka ?

 

A cette question, Eva Illouz répondait déjà dans son article du Tract Gallimard cité plus haut qu’il existe « une nouvelle forme d’antisémitisme vertueux, un antisémitisme qui contrairement à son cousin d’extrême-droite, emprunte un chemin sinueux, parce qu’il se veut incarner la moralité même. Cet antisémitisme doit être expliqué non pas par la haine du Juif en tant que tel, mais par les méandres qu’il emprunte pour que la haine de l’Israélien incarne la vertu ».

C’est dans la même veine que Vladimir Jankélévitch écrivait dans L’imprescriptible. Pardonner? Dans l’honneur et dans la dignité, paru au Seuil : « L’antisionisme est une aubaine car il nous donne la permission, et même le droit, et même le devoir d’être antisémites au nom de la démocratie. L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. Et si les juifs étaient eux-mêmes des nazis? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre ; ils auraient mérité leur sort. C’est ainsi que nos contemporains se déchargent de leur souci. Car tous les alibis sont bons, qui leur permettent enfin de penser à autre chose».


 
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