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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Tenter de percevoir les mouvements profonds qui décident de la marche de l’histoire.

Troublant travesti

Publié le 28 Juillet 2021 par Jean Mirguet dans Gente et sexualité

J’ai déjà indiqué dans ce blog tout l’intérêt que présente l’excellente enquête conduite par Eric Marty dans son dernier livre, Le sexe des Modernes, paru au Seuil cette année.

Après avoir évoqué, dans un précédent article de ce blog, la question du genre et de la race, je voudrais évoquer le trouble qu’engendre son chapitre intitulé « Le sexe travesti », dans lequel il démontre avec brio la valeur emblématique du travesti.

Pour nous occidentaux, la première figure du travesti est celle du drag queen.

En voulant être une femme, il exhibe outrageusement ses attributs féminins : poitrine énorme, talons aiguilles, perruque, maquillage caricatural …. Par la répétition de gestes et d’énoncés, il subvertit les stéréotypes attachés à la féminité et  interroge les semblants permettant d’identifier le féminin et le masculin.

Or, plus le drag queen dissimule les signes de la masculinité pour exhiber ceux du féminin, plus il fait apparaître ce qu’il veut cacher au spectateur (ses mains masculines, sa pilosité, sa musculature, sa pomme d’Adam…). Son déguisement « ne cesse de renvoyer à un dessous du corps », identifiable à un phallus.

A l’opposé, le travesti oriental ou japonais décrit par Roland Barthes dans L’Empire des signes, ne copie pas la Femme, il la signifie et « ne cherche rien d’autre qu’à combiner les signes de la Femme ». Il transforme le corps de la Femme en écriture et fait de la Féminité ce qui est « donné à lire et non à voir ». C’est un sujet dépourvu de génitalité. Le travesti oriental, écrit Eric Marty, est un sujet désexué, dégénitalisé.

Cette conception donne à la catégorie du Neutre la puissance de « dé-faire le sexe, en délivrant la sexualité du paradigme homme/femme au profit d’un Neutre, ni homme/ni femme ».

Elle libère le sujet travesti de son assignation sexuée.

Pour Eric Marty, le devenir-femme du travesti occidental et le devenir-femme de la femme ont en commun l’expérience de ce que Lacan appelle la mascarade.

Pour Lacan qui reprend la thèse de Joan Rivière, une psychanalyste anglaise qui articule féminité et mascarade, la mascarade est l’organisation inconsciente d’un trompe-l’œil. C’est un masque qui permet à la femme de créer un paraître pour masquer ce qui lui manque, son but inconscient n’étant pas de posséder ce qui cause le désir de l’homme mais de paraître le posséder… paraître le posséder pour autant que l’on tienne pour établie l’équation qui ordonne le lien du sujet féminin à la fonction phallique.

La mascarade est ce comportement  dans lequel le sujet féminin affiche sa non-renonciation au phallus, symbole de son anatomie imaginaire. La mascarade est liée à l’insigne, à l’emblème : cf. la série d’objets touchant au corps féminin : bijoux, chaussures, vêtements, etc…. Ce sont des simulacres de phallus dont une femme de structure hystérique fait parade, rejetant par là, paradoxalement, une part essentielle de sa féminité. Du coup, écrit Eric Marty,  « cela fait de la féminité  un genre complexe, la complexité même du genre ».

Ce travestissement est de même nature que celui du drag queen qui met en branle « un phallus imaginaire caché sous la robe de la femme à qui il l’a emprunté ». S’il fait rire – un rire grinçant - c’est parce qu’il imite la femme hystérique en la caricaturant, devenant en quelque sorte son miroir. En exagérant outrageusement les signes morphologiques sexuels secondaires féminins (maquillage très prononcé, gros seins, talons très hauts, robes voyantes, perruques …) qui sont autant de manières de refléter l’érection masculine, « le travesti aspire à devenir femme, non parce qu’il aurait renoncé à son pénis, mais pour être le phallus féminin ».

En somme, résume Eric Marty, le travesti imite une femme qui bande mais, citant l’écrivain Severo Sarduy, « seulement pour symboliser que l’érection est une apparence ».

Cela fait de la simulation opérée par le travesti un simulacre grâce auquel sa robe est un voile posant la question de l’existence d’un phallus latent. C’est plus qu’un simple déguisement, c’est une tromperie qui interpelle le sujet du désir, le voile étant ce « au-delà de quoi le sujet demande à voir » (Lacan, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse) : ainsi la simulation du féminin exprimée par la robe du travesti invite-t-elle à un dévoilement … celui du phallus comme étant lui-même un simulacre.

Pour aboutir à cette affirmation, il nous faut suivre l’enquête menée par Eric Marty lorsqu’il convoque Genet et Divine, le personnage qui, dans Notre-Dame-des-Feurs, entame une carrière de travesti et de prostitué à Pigalle.

Divine simule, travestit la jouissance féminine pour attirer d’autres hommes dont il désire être l’objet sexuel. Mais il sait que la nature de cette jouissance-là, la jouissance divine ou féminine, se dérobe à celui qui croit la procurer. Or, Divine en promet le dévoilement, elle prétend posséder le secret qui fait du travesti une femme « plus femme que les femmes », non, comme le prétend Judith Butler, parce qu’il se soumet aux normes de « l’hégémonie hétérosexuelle blanche » mais parce qu’il célèbre « la victoire du faux sur le vrai, du simulacre sur l’essence, de l’artifice sur la nature ».

Autrement dit, la vérité est déguisement, elle a structure de fiction puisque le travesti peut se substituer à la femme et, grâce au semblant, l’emporter en vérité sur elle. La vérité ne peut s’offrir que sous la forme d’un semblant.

Ainsi, le travesti montre qu’une autre loi, qu’un autre monde sont possibles, fondés sur « l’illusion comme loi ». Ce qui conduira l’hétérosexuel Sartre à se demander, face à Divine : « Qui ne désirerait cette charmante aventurière ? Seulement voilà, cette femme est un homme. Pédérastes par la puissance des mots, nous goûtons un instant, dans l’imaginaire, la volupté défendue de prendre un homme et d’être pris ».

En somme, constate Eric Marty, le travesti ne déconstruit pas seulement les normes de genre, il est également celui qui fait vaciller une autre séparation, celle entre homosexualité et hétérosexualité. En théâtralisant avec Divine un paradigme de la subversion des genres, Jean Genet fait entrer la notion de perversion dans le genre : si Divine est objet de désir et de fascination pour le sujet hétérosexuel, c’est parce que, comme l’indique Lacan, « rêver de la perversion, quand on est névrosé, sert à soutenir le désir, ce dont, quand on est névrosé, on a bien besoin».

 

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