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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Penser ce qui se passe et ce qui nous arrive, pour faire grandir

Retrait de l’amendement sénatorial 159

Publié le 24 Novembre 2025 par Jean Mirguet dans Psychanalyse et psychanalystes, Psychanalyse

L'amendement sénatorial 159 proposant de mettre fin au remboursement par l'Assurance maladie de « tout soin, acte et prestation se réclamant de la psychanalyse ou reposant sur des fondements théoriques psychanalytiques », à compter du 1er janvier 2026, a finalement été retiré.

Déposé dans le cadre de l'examen du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), le texte était porté par la sénatrice centriste Jocelyne Guidez, soutenue par onze sénateurs. Il visait, selon ses auteurs, à « recentrer les financements publics sur des pratiques dont l'efficacité est démontrée ».

Cet amendement a suscité une levée de boucliers chez les psys, une pétition initiée par le Syndicat national des psychologues (SNP) ayant rallié près de 100 000 signatures en quelques jours. « La mobilisation a payé, mais la vigilance reste de mise et le combat doit se poursuivre », a prévenu le syndicat.

Nous vivons en démocratie, un régime conçu, créé et soutenu par des hommes qui savent qu’ils ne savent pas tout. « Le démocrate est modeste, écrivait Camus, il avoue une certaine part d’ignorance, il reconnaît le caractère en partie aventureux de son effort et que tout ne lui est pas donné, et à partir de cet aveu, il reconnaît qu’il a besoin de consulter les autres, de compléter ce qu’il sait par ce qu’ils savent ».

Cela vaut pour la psychanalyse qui n’a aucune vocation à l’hégémonisme et au totalitarisme. Jacques Lacan jugeait aberrant d'isoler le champ de la psychanalyse plutôt que de voir ce qui, dans celui-ci, est non pas analogue mais directement en connexion, en prise, embrayé, avec une réalité qui nous est accessible par d'autres disciplines, d'autres sciences humaines. Il estimait indispensable d'établir ces connexions pour bien situer le domaine de la psychanalyse, et même simplement pour s'y retrouver.

Autrement dit, la psychanalyse est pas-toute, c’est une discipline qui objecte à l’idée même d’un tout. Comme le souligne Jérôme-Évariste Terrier dans sa tribune du Monde, notre système de santé repose sur une vertu essentielle, son pluralisme thérapeutique. Celui-ci découle d’une réalité : la souffrance psychique est hétérogène. Aussi, aucune approche unique, qu’elle soit comportementale, médicamenteuse, analytique ou autre, ne peut répondre à la diversité des situations. Restreindre cet éventail sans justification scientifique solide, c’est réduire notre capacité collective à penser la complexité. Ne plus rembourser les actes et prestations se réclamant de la psychanalyse, c’est restreindre un pluralisme thérapeutique essentiel.

Le site Enjeux Actuels De La Psychologie a publié ce commentaire invitant à la vigilance. Je le propose à votre lecture :  

« Voir, en direct, la sénatrice qui porte l’amendement 159 au bord des larmes a été éprouvant. On sent bien qu’il y a derrière cette offensive une histoire personnelle, une souffrance, des rencontres avec des pratiques qui ont pu être maltraitantes ou aveugles. Rien à gagner à mépriser cela : la douleur de certains parcours est réelle, et des dérives existent – y compris du côté de ceux qui se réclament de la psychanalyse.

Mais c’est précisément là que le problème commence : transformer une histoire singulière, aussi légitime soit-elle, en motif d’exclusion d’un courant entier des dispositifs de soin financés par la Sécurité sociale. Faire passer du registre intime au registre législatif, et tenter d’effacer d’un trait de plume tout ce qui se réclame d’une inspiration psychanalytique ou psychodynamique.

Et la réponse de la représentante du gouvernement ne nous rassure qu’à moitié. Dire que « ce n’est pas dans le PLFSS que cela doit se traiter » revient à dire :

« Pas comme ça, pas ici… mais ailleurs. »

Autrement dit : la cible demeure. La volonté politique de réduire le champ des pratiques, de marginaliser ce qui ne rentre pas dans le modèle des thérapies brèves, protocolisées, facilement chiffrables, reste intacte. L’amendement est tombé, mais la logique qui le porte, elle, n’est pas tombée.

Ce que cette séquence a rendu très visible, c’est :

• qu’il existe une offensive structurée contre les pratiques d’inspiration psychanalytique et, plus largement, contre toute clinique centrée sur la parole, le transfert, la temporalité propre du sujet ;

• qu’on tend à confondre soin psychique et gestion du risque, clinique et comptabilité, thérapie et performance.

Et ce qu’elle a montré tout autant, c’est la puissance de la mobilisation : syndicats, collectifs, écoles de psychanalyse, psychologues de tous horizons, psychiatres, infirmiers, patients, citoyens… tout le monde ne pense pas la même chose, mais beaucoup ont dit clairement :

« Non, on ne laissera pas réduire le soin psychique à un seul modèle. »

De ce point de vue, l’amendement 159 a joué malgré lui un rôle de révélateur.

Il a rendu public ce que nous dénonçons ici depuis longtemps : la tentation d’une psychologie d’État, alignée sur des indicateurs, où ce qui dérange – la conflictualité, le désir, l’inconscient, la singularité – devient gênant… donc sacrificié

Pour la suite, notre position reste simple :

• défendre la pluralité des approches (psychanalytiques, psychodynamiques, humanistes, systémiques, TCC, etc.) dès lors qu’elles sont travaillées, éthiques, engagées ;

• refuser que des expériences douloureuses réelles soient instrumentalisées pour effacer un pan entier de la clinique ;

• rester vigilants face à toutes les tentatives de contournement (décrets, recommandations, dispositifs de remboursement) qui chercheraient à revenir par d’autres voies là où l’amendement 159 vient de reculer.

L’amendement est retiré. La bataille pour une psychologie non standardisée, non soumise entièrement aux logiques d’État ou de marché, elle, continue. »

 

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L’efficacité douteuse de l’amendement 159

Publié le 19 Novembre 2025 par Jean Mirguet dans Psychanalyse et psychanalystes

         Un amendement, dit amendement n° 159, rédigé le 14 novembre 2025 par quatre sénatrices et sénateur dans le cadre du projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 propose, pour réaliser des économies, d’interdire, à compter du 1er janvier 2026, le remboursement des soins, actes et prestations se réclamant de la psychanalyse ou reposant sur des fondements théoriques psychanalytiques jugés non-efficaces, et ce quel que soit le dispositif : CMP, Mon Soutien Psy, établissements médico-sociaux, exercice libéral, etc… Ce sont ainsi des milliers de professionnels, psychologues comme psychiatres, et des milliers voire des millions de patients qui pourraient être directement concernés.

 

Dans un contexte de pénurie de moyens dont souffrent la psychiatrie et les structures de soin psychique, l’entrée en vigueur de cet amendement qui vise à se priver de pans entiers de professionnels diplômés et qualifiés, constituerait un grave dommage pour le système de soins français. Aussi est-il légitime de s’y opposer de la façon la plus vigoureuse. (voir à ce sujet la pétition https://c.org/YSx4BkrmSX)

 

Cette campagne d’attaque contre la psychanalyse n’est pas nouvelle et s’inscrit dans l’histoire de cette discipline. Déjà Freud, en 1916, écrivait à propos du statut du psychanalyste : « Dans l’état des choses actuel, celui qui choisirait cette carrière se priverait de toute possibilité de succès universitaire et se trouverait, en tant que praticien, en présence d’une société qui, ne comprenant pas ses aspirations, le considérerait avec méfiance et hostilité et serait prête à lâcher contre lui tous les mauvais esprits qu’elle abrite en son sein. Et vous pouvez avoir un aperçu approximatif du nombre de ces mauvais esprits rien qu’en songeant aux faits qui accompagnent la guerre. »

Choisir la psychanalyse aujourd’hui, quand font rage les discours sur l’efficacité, c’est s’obliger à devoir justifier constamment la nature et la rigueur de son travail, chose qui n’est pas demandée à tous. Ce qui distingue les approches orientées par la psychanalyse des neurosciences tient à ce qu’elles visent à permettre aux sujets de retrouver la voie de leur singularité dans un lien de parole – c’est une question d’éthique pour les praticiens qui s’orientent de ce discours.

         Or, en s’appuyant sur l’evidence based medicine qui orchestre depuis une décennie la santé mentale, la HAS (Haute Autorité de Santé) estime qu’il n’existe pas de preuves de l’efficacité thérapeutique de la psychanalyse et recommande de se référer à ses guides de traitement et de bonne pratique qui servent de cadre et de référent aux décisions cliniques et politiques. Ces guides font état des traitements et des thérapeutiques reconnus comme efficaces pour tel ou tel syndrome. Ils énoncent donc une norme thérapeutique.

Dès lors, il en est résulté, depuis le début des années 1980, des polémiques interminables entre psychanalyse et neurosciences où les invectives et les procès d’intention ont remplacé les arguments. Au lieu de réfléchir à de possibles points de convergence, on a alors assisté à une rigidification des positions perçues comme antagonistes : les neuroscientifiques, forts des progrès de leur discipline et aussi de la difficulté de la psychanalyse de prouver son efficacité suivant les critères de l’Evidence-based medicine, ont répété que la psychanalyse n’était qu’une pseudo-science, tandis que beaucoup de psychanalystes se sont détournés des recherches entreprises dans les neurosciences, considérées par eux comme réductionnistes, scientistes – quand elles ne sont pas soupçonnées d’être au service d’une conception idéologique et mercantile du soin.

Le pire est certainement la situation de dénigrement et d’ignorance réciproque qu’on connaît en France depuis plusieurs années quand certains psychanalystes ne supportent plus d’entendre prononcer « cerveau » et que des neuroscientifiques font usage de mots d’une grande sévérité contre la psychanalyse, alors qu’ils n’ont jamais lu une ligne de Freud ou de Lacan.

 

 

Que les neurosciences et la psychanalyse soient essentielles dans les recherches sur le fonctionnement psychique ne doit pas signifier qu’elles sont exclusives l’une de l’autre. De la même manière que Winnicott écrivait qu’un bébé ne peut pas exister tout seul car il fait essentiellement partie d’une relation, un cerveau seul, cela n’existe pas …

Or, force est de constater que, dans la recherche en santé mentale, les inventions technologiques prévalent sur la parole du patient ou l’observation de son état ou de son milieu. La création d’un nouveau logiciel statistique ou d’une technique d’imagerie suscite plus d’enthousiasme (et donc de financement) que la compréhension des enjeux éthiques ou relationnels rencontrés.

Aussi, est-on en droit de se demander - et l’amendement 159 conduit inévitablement à cette question – si comme l’écrit Marie Leclaire, psychologue et professeur de clinique à l’Université de Montréal, la technologie ne porte pas en son creux une forte dose de haine du relationnel et du subjectif.

Que cache cette peur du relationnel, cette crainte du subjectif qui infiltrent la médecine fondée sur les preuves ? S’agit-il d’une illusion de maîtrise dont le clinicien voudrait s’armer pour se protéger des effets de la souffrance ? L’efficacité thérapeutique n’a -t-elle pas partie liée avec les effets de suggestion, le transfert et le contre-transfert, les désirs conscients et inconscients, les écarts entre demande manifeste et demande latente ? Faudrait-il renoncer à des savoirs non prouvés ou à du non-savoir pour obtenir un brevet d’efficacité ?

Concluons provisoirement avec Lacan quand il affirme que « ce que la psychanalyse maintient, c’est qu’il y a un irréductible lié à la sexualité et à l’inconscient, un trou dans le symbolique auquel chaque humain de par son rapport au langage a à faire. C’est ce qui peut se résumer en termes de causalité psychique. C’est cela qu’une cure psychanalytique explore pour cerner la solution que chacun a trouvé pour faire face à ce trou qui fait que tout ne peut pas se dire. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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