Overblog Tous les blogs Top blogs Lifestyle
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Penser ce qui se passe et ce qui nous arrive, pour faire grandir

Fjord bientôt en France ?

Publié le 29 Septembre 2026 par Jean Mirguet

Si vous n’en avez pas eu la possibilité, je vous propose de prendre connaissance du commentaire de Laurent Le Vaguerèse, modérateur du site https://www.oedipe.org/, à propos de Fjord, le récent film de Cristian Mungiu.

Je fais suivre mes propres remarques, après l’émission de France Inter, « Le téléphone sonne », diffusée ce lundi 28 septembre, en présence du Ministre de l’Éducation Nationale.

 

FJORD : Un film absolument terrifiant

« Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, s’installent dans un village au bout d’un fjord. Lorsque le corps enseignant découvre des ecchymoses sur le corps d'un de leurs enfants, le village se demande si leur éducation traditionnelle pourrait en être la cause. »

 Aujourd’hui comme hier les adolescents sont, paraît-il,  pour beaucoup, des amateurs de films dits gore où le sang gicle à flot sur l’écran et où des créatures supposées monstrueuses et terrifiantes envahissent la planète et surgissent à l’improviste pour vous entraîner avec elles, des morts sortent des tombes et en titubant semblent désireux de vous faire aussitôt passer de vie à trépas. Pour ne rien vous cacher, ces films m’ennuient profondément et ne me font absolument pas peur. 

Je ne dis pas qu’aucun film ces dernières années ne m’ait fait peur. Ma première vision d’Alien était à ce titre tout à fait réussie et le résultat obtenu très convaincant. Je pense toutefois que la bande son y participait grandement, car le bruit accéléré rappelant celui du cœur de la mère pour le fœtus devait bien rappeler à chacun ce qu’il avait vécu alors. 

Le film Fjord, qu’après bien des hésitations je me suis décidé à aller voir, est lui un film qui m’a glacé et me terrifie au plus profond de moi. Il se fonde sur un évènement ayant réellement eu lieu, ce qui le rend encore plus terrifiant.

Chacun a pu en entendre parler puisqu’il a eu la Palme d’or à Cannes et qu’il a suscité de nombreux échanges. Cette famille mixte avec un père roumain et une mère norvégienne, adepte d’une religion, baptiste, pentecôtiste ou autre de plus en plus répandue à travers le monde,  se trouve séparée de ses enfants qu’elle a soi-disant maltraités.

 Il se trouve que j’ai une certaine expérience des situations de violences intrafamiliales car j’ai supervisé, comme on dit,  des groupes d’éducateurs et d’éducatrices travaillant dans un département jugé problématique de ce point de vue. Les violences auxquelles ces professionnels avaient à faire étaient sans commune mesure et bien plus graves et répétées que celles montrées dans le film. J’ai pourtant toujours soutenu, sans toujours être compris par mes interlocuteurs, que la séparation entre parents et enfants ne pouvait s’envisager qu’en tout dernier recours et que cela signait en quelque sorte l’échec de notre action.

 Je ne sais si ce paysage magnifique et glacé des fjords de Norvège a été choisi pour imager le caractère glaçant du récit,  ce que je sais par contre c’est qu’il n’ y a rien de plus terrifiant que d’être à la merci de gens qui ont un pouvoir sur votre vie familiale, sur votre quotidien et qui ne se posent aucune question. Les personnages ici représentés sont pétris de bons sentiments et convaincus d’être dans leur bon droit,  d’être les sauveurs de ces enfants en péril . Rien ne semble les en faire douter un seul instant. Qu’un jour nous puissions tomber dans un pays dans lequel les rouages de la société nous placent dans la position de cette famille, c’est je crois la chose la plus terrible qui puisse nous arriver et qui sera peut-être la nôtre demain et cela a déjà eu lieu et se reproduira peut-être, je devrai dire sans doute, demain

 En Chine, en particulier lors de la Révolution Culturelle tellement adulée à l’époque par certaines de nos « élites » intellectuelles, en Iran  aujourd’hui dont même le regretté Michel Foucault pouvait en faire l’apologie et dont on sait maintenant à quoi elle a abouti, ces pays où pour ne pas être inquiété, il faut accepter de ne pas penser et de calculer chacun de ses gestes, chacune de ses actions même les plus insignifiantes ; nous avons des témoignages qui indiquent qu’en Russie on peut être inquiété parce que son enfant a parlé à l’un de ses camarades qui l’a rapporté à son enseignant.

 Oui, d’être un jour mis dans une telle situation, voilà qui je pense peut susciter chez chacun de nous un sentiment d’insécurité et de peur légitime. Que ce cinéaste ait voulu attirer notre attention sur ce danger est un acte courageux qu’il nous faut assurément saluer. Et cela, sans parler des qualités propres de ce film que je ne saurai trop vous encourager à aller voir

 Laurent Le Vaguerèse

--------------------------

Fjord bientôt en France ?

Comme Laurent Le Vaguerèse, je partage le caractère glaçant, terrifiant de ce film car ce qui se passe en Norvège, un pays réputé démocratique, pourrait bien se passer aussi en France.

J’en veux pour preuve la diffusion, hier soir lundi, du « Téléphone sonne » sur France Inter consacré à la lutte contre les violences sexuelles … avec l’école, avec la participation d’E. Geffray, ministre de l’EN.

J’ai appris, non sans un certain effarement, qu'après les vacances de la Toussaint, les élèves de la grande section de maternelle à la terminale se verraient proposer un questionnaire pour détecter les victimes de violences sexuelles, les enseignants étant chargés de sa passation. 

Sans bien sûr ignorer la gravité du problème (psychologue, j’ai travaillé durant de longues années dans des institutions médico-sociales et je connais plutôt bien ces situations), j’ai été stupéfait et très troublé par les propos du ministre qui n’a que peu précisé la nature des accompagnements prévus,  en particulier auprès de jeunes enfants. 

Ses propos me semblaient participer à l’exploitation - fréquente aujourd’hui - du trauma et à la fascination morbide qu’il exerce sur de nombreuses personnes (voir à ce sujet le livre de d’Hélène Romano et B. Cyrulnik, Je suis victime. L’incroyable exploitation du trauma).

Le ministre, pétri de bons sentiments et se revendiquant comme agissant au nom de l’intérêt des enfants et convaincu de son bon droit, n’a pas indiqué comment et par qui ce questionnaire avait été élaboré, si des psychologues, psychiatres, psychanalystes (et lesquels ?) avaient été consultés lors de son élaboration

 Il semblait aller de soi que l’emploi d’un questionnaire, en classe et sous la conduite d’un enseignant, soit quelque chose d’acceptable puisque utilisé au nom d’une cause juste.

La question de la prise en compte de la subjectivité des enfants (des plus jeunes en particulier), des effets sur le psychisme de questions intimes touchant à la sexualité n’a jamais été abordé au cours de cette émission, le slogan actuel, pétri de com, concernant la soi-disant «parole libérée » devenant le maître-mot et l’étendard justifiant des pratiques s’apparentant à ce que nous montre Fjord.

Il y a certainement d’autres moyens pour lutter contre les violences sexuelles que cette pratique intrusive de l’État et de ses représentants qui ne craignent pas d’envisager séparer des enfants de leur famille quand il y a suspicion de maltraitance.

S’arrogeant le vertueux costume du sauveur des enfants en péril, il est à craindre qu’en s’adressant ainsi aux enfants et à leurs familles, ils ne deviennent à leur tour maltraitant et aggravent le traumatisme dont ils prétendent vouloir protéger les enfants.

Jean Mirguet

 

 

commentaires

La spectacularisation du trauma

Publié le 5 Septembre 2026 par Hélène Romano dans Journalisme

Je partage ce post de Hélène Romano, Docteur en Psychopathologie-HDR, publié sur Linkedin.

La spectacularisation du trauma

Il y a dix ans, avec Boris Cyrulnik, nous avions écrit "Je suis victime – L’incroyable exploitation du trauma" pour alerter sur les dérives de la fascination morbide pour le traumatisme. L’été qui s’achève en offre une nouvelle illustration, particulièrement nauséabonde.

Incendies effroyables, tornades, crues meurtrières, villages détruits : à chaque catastrophe, ou presque, la même mécanique se met en place.

🚫 Des images sans fin au plus près du drame.

🚫 Des micros et des caméras braqués sur les victimes. La concurrence des images, l’urgence permanente, les chaînes d’information en continu, les réseaux sociaux, la course à l’émotion la plus forte, court-circuitent toute mesure. À peine la catastrophe a-t-elle eu lieu que le même rituel médiatique s’impose. Comme si la catastrophe ne suffisait pas. Il faudrait encore en faire un spectacle.

👉 On marche dans les décombres.

 👉 On filme les maisons éventrées.

 👉 On cadre les visages sidérés des rescapés. J’ai déjà consacré un post au "bystander effect" et, plus largement, à ces situations dans lesquelles des témoins restent comme figés derrière leur téléphone, filmant au lieu de fuir, de se protéger ou de porter secours. Ces comportements peuvent relever de conduites automatiques de survie, permettant une mise à distance de l’horreur. Il serait trop simple de les juger.

Mais pour les médias professionnels, la question est tout autre. Et cet été, catastrophe après catastrophe, la même intrusion s’est répétée : toujours plus près des victimes, toujours plus près de l’intime.

Avec, comme un relent mortifère, cette même question : « Qu’est-ce que vous ressentez ? » !!!

Il existe un droit à l’information. Mais de quel droit faire de la détresse de ces rescapés un spectacle public et les mettre en pâture médiatique ? Quand les victimes deviennent des contenus et des figurants de la catastrophe qu’elles viennent de subir, quand les survivants sont réduits à des supports d’audience, quand les morts deviennent des éléments de décor, quand la détresse humaine devient un produit d’appel -pour certains influenceurs, certaines chaînes d’information ou certains responsables politiques et institutionnels - alors quelque chose de profondément humain se perd.

🚨 Informer, ce n’est pas exhiber.

🚨 Informer, ce n’est pas arracher une émotion à quelqu’un qui n’a pas encore eu le temps de comprendre ce qui lui arrive.

🚨 Informer, ce n’est pas transformer la détresse humaine en spectacle.

🚨 Informer, ce n’est pas confondre proximité et intrusion.

🚨 Informer, ce n’est pas abolir la pudeur sous prétexte de montrer la réalité.

🚨 Informer, ce n’est pas justifier l’indécence au nom de la vérité des images.   Peut-être faudrait-il simplement rappeler ce que l’urgence des drames nous fait parfois oublier : la pudeur, la retenue, la dignité,  le respect, ne sont pas des précautions accessoires. Ces mots fondent notre humanité.

 

commentaires