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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Tenter de percevoir les mouvements profonds qui décident de la marche de l’histoire.

Précarité du dire-vrai

Publié le 2 Décembre 2018 par Jean Mirguet in Politique

Précarité du dire-vrai

Dans son édition du 1er décembre 2018, le Monde des Idées nous familiarise avec l’apparition d’un mot nouveau : la microagression, populaire sur les campus américains et nourrissant le débat sur l’attention à porter à chacun, la politique de l’identité et la liberté d’expression. La microagression désigne les blessures imperceptibles produites par le langage et atteignant les personnes se vivant comme dévalorisées. Le psychologue Derald Wing Sue de l’Université Columbia à New York définit les microagressions  comme des insultes ou des attitudes « intentionnelles ou non » qui « communiquent des messages hostiles ou méprisants ciblant des personnes sur la seule base de leur appartenance à un groupe marginalisé ».

Bien que nous ne puissions qualifier nos gilets jaunes de groupe marginalisé (encore que …), force est de reconnaître la proximité existant entre le sentiment d’être méprisés et les  microagressions qui les atteignent tant est fréquemment exprimé leur sentiment d’être méprisés, peu considérés, dépréciés. En somme, ils seraient en  but à des blessures narcissiques, affectant leur estime de soi.

 

A ce propos, on ne peut manquer de faire référence aux travaux du sociologue Alain Ehrenberg, en particulier sa Société du Malaise, livre publié il y a 6 ans, dans lequel il soutient la thèse d’une prépondérance donnée depuis les années 1980 aux valeurs rassemblées par le concept d’autonomie, entraînant des transformations dans la subjectivité des individus contemporains. Si autrefois, écrit-il, la question qui se posait à chacun était de type « névrotique » : que m’est-il permis de faire ?, aujourd’hui, quand la référence à l’autonomie imprègne les esprits, quand l’idée que chacun peut devenir quelqu’un par lui-même grâce à sa propre initiative devient un idéal, la question devient « dépressive » : suis-je capable de le faire ? La culpabilité névrotique a changé de forme en devenant insuffisance dépressive. En se déplaçant du permis au possible, l’affirmation de soi est à présent au cœur des liens sociaux, elle en est devenue la norme.

 

Les microagressions dont se sentent victimes les gilets jaunes (qui retrouvent dans cette nomination une identité qu’ils estiment mise à mal dans le tissu social) sont reçues sur fond d’une sensibilité particulière aux affronts, comme dans la culture de l’honneur. 

Les microagressions participent à une culture de la victimisation, comme l’a montré Bradley Campbell dans un livre consacré à ce sujet : le statut moral est celui de la victime qui s’offusque indifféremment de choses mineures et de problèmes majeurs, qui  exalte ses expériences, qui interprète les intentions des autres - et du pouvoir en particulier - comme étant des marques d’hostilité.

Autant dire qu’une grande part de ces mécanismes repose sur la perception puisque l’important n’est pas ce que l’autre a voulu dire mais la manière dont ce qu’il dit est perçu. C’est une source de conflits interminables puisqu’il y aura toujours quelqu’un pour s’offenser de quelque chose. La plainte n’est pas questionnée, elle est la justification que l’agression a eu lieu : il ne peut y avoir de fausse accusation et, nonobstant l’intervention inévitable de la mauvaise foi, le plaignant juge légitimes et fondés ses griefs. 

Ce qu’on entend ces jours-ci dans la bouche des gilets jaunes témoigne de ce fonctionnement qui tourne en boucle tant qu’il reste ininterrogeable.

 

Pour comprendre la crise à laquelle nous confronte le mouvement des gilets jaunes, il est tentant de croiser ce mécanisme de la microagression avec celui de la parrêsia démocratique (cf. le précédent article paru dans ce blog), cette possibilité que donnent les institutions démocratiques de laisser place au dire-vrai, au fait de pouvoir dire son mot dans les affaires de la cité. 

Quand Michel Foucault traite de cette question dans sa « Leçon du 8 février 1984 » (in Le courage de la vérité, Gallimard), il analyse ce que fut au IVe siècle la critique de la  parrêsia démocratique chez les Grecs. Il explique que la démocratie athénienne est remise en cause, qu’elle est désignée comme le lieu où la parrêsia le dire-vrai, le droit de donner son opinion et le courage de s’opposer à celle des autres devient de plus en plus impossible. 

Puisque la parrêsia  offre à chaque citoyen la possibilité de dire son opinion - conforme à son intérêt particulier -, la démocratie devient le lieu où chacun peut dire n’importe quoi c’est-à-dire ce qui lui plaît et se gouverne comme il veut. 

Qui sont les orateurs que les Athéniens écoutent avec complaisance ? Les ivrognes, ceux qui ne sont pas censés mais également ceux qui se partagent entre eux la fortune privée et les deniers de l’Etat (cf. Isocrate cité par Foucault, Discours sur la paix) : ils se lèvent, prennent la parole, donnent leur opinion et sont écoutés … toute ressemblance avec des faits existants ou ayant existé serait-elle purement fortuite ? 

 

Dans cette juxtaposition entre opinions utiles et opinions néfastes, entre le vrai et le faux, la parrêsia comme dire-vrai devient un danger pour la pratique démocratique, « danger non pas pour la cité en général, précise Foucault, mais pour l’individu qui a de nobles motifs, et qui, pour ces nobles motifs, veut s’opposer à la volonté des autres ».

Quand Démosthène, écrit Foucault, évoque la distribution sans contrôle du droit de parler et son attribution sans limites dans les institutions athéniennes, il souligne le plaisir avec lequel le peuple écoute ceux qui le flattent, il rappelle la disparition de la parrêsia comme dire-vrai, et il souligne les risques que lui-même prend en parlant comme il le fait. 

 

Rien de nouveau sous le soleil depuis Démosthène, pourrait-on dire, puisqu’on reconnaîtra aisément dans ce qu’il dit, ce qui se passe à BFM TV ou sur LCI ainsi que les discours des Le Pen, Wauquiez, Mélanchon, Hollande dans leurs abjectes flatteries des gilets jaunes.

 

Démosthène : « Si vous voulez bien écouter et ne pas me punir pour la vérité que je vais vous dire, si vous voulez bien écouter, sans exiger qu’on vous flatte, ce que réclame votre intérêt, à ce moment-là je suis prêt à parler ». 

Si l’on prête à Macron la vertu d’être un parrésiaste (cf. précédent article sur mon blog), les mots que prononce Démosthène ne seraient pas loin d’être les siens … Mais, comment faire pour que, dans le jeu démocratique, ceux qui écoutent l’orateur qui dit la vérité l’entendent, l’écoutent, le reconnaissent et se départissent de ce qu’ils perçoivent comme des microagressions ? Qu’est-ce qui fait, demande Foucault, qu’en démocratie, il y a une impuissance du discours vrai ?

 

A suivre …

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