Depuis que le débat public s’est emparé du projet de réforme des retraites, il a fait proliférer, par le canal des médias, divers termes qui, à force d’être répétés, employés à tout bout de champ sont devenus des mots fétichisés, des mots qui, à la façon des mantras, ces formules sacrées du brahmanisme, possèdent, associées à certains rites, une vertu magique.
La répétition, à longueur de journées, des mots retraite, 49.3, démocratique et antidémocratique, violence, mépris (pour ne citer que ceux-là) leur donnent une puissance rhétorique qu’ils ne posséderaient pas dans un autre contexte.
Il n’est qu’à voir comment, dans certains débats télévisés, des participants d’extrême-gauche jubilent à l’évocation des violences de certains manifestants ou de la répression policière, comme si la redondance de ces mots utilisés pour évoquer ces situations faisait de ces mots des objets érotisés, pourvoyeurs d’excitation.
Cette répétition a pour effet de consolider la crédibilité perçue de l’information, d’où la tendance à renforcer, de façon irrationnelle, la croyance envers une information si celle-ci nous parvient de façon récurrente.
L’effet de répétition sur la croyance est un enjeu crucial à l’ère où l’information est de plus en plus accessible. Nombreux sont ceux qui prennent leur source d’information sur les réseaux sociaux et dans les médias en ligne ou les chaînes d’information continue où les contenus sont réitérés.
Dans cette mesure, il est facile de concevoir que des organisations politiques radicales et leurs militants puissent se servir de la répétition pour augmenter la crédibilité de fausses informations ou d’informations parcellaires.
Lorsque, ces derniers jours, sont diffusées en boucle les images des exactions des casseurs lors des manifestations ou celles des scènes de matraquage policier, ces images dominent le flot des informations et ont pour effet de remiser au second plan l’immense cortège des manifestants défilant dans le calme. L’effet de répétition se répercute sur les comportements de manifestants radicalisés et amplifie les réactions violentes.
Cette intoxication des esprits par la redondance langagière doublée de celle des images s’est particulièrement manifestée par la dénonciation, répétée ad nauseam, du caractère antidémocratique de l’emploi des outils que la Constitution de la Vème République met à la disposition des gouvernants.
Il est certain qu’en abuser est sinon maladroit du moins contreproductif mais parler d’atteinte à la démocratie en se drapant dans sa dignité ou parler de coup d’état ou parler de despotisme comme on n’a cessé de l’entendre, c’est s’employer à détériorer la langue au risque de menacer la démocratie. C’est le règne des idées toutes faites qu’Arendt appelait bêtise : l’automaticité de la parole, le prêt-à-penser, les éléments de langage.
Faut-il rappeler que le niveau de langage, la maîtrise du verbe, la rigueur de l’expression écrite et de la parole sont indissociables du niveau de la pensée exprimée ? Que la dégradation du langage reflète l’abaissement des esprits, en même temps qu’elle prépare la violence ? Faut-il encore et toujours rappeler Camus affirmant que mal nommer les choses ajoute au malheur du monde ? Ou encore Francis Ponge qui, dans son essai Pour un Malherbe, note que « la meilleure façon de servir la République est de redonner force et tenue au langage ».
Réaliser ce qu’on dénonce, qui échapperait à cela ? demandait, il y a quelques années, le psychanalyste Jean Allouch. Il ajoutait que plus vive, plus soutenue sera la dénonciation, plus implacable sera la réalisation.
Cette loi se vérifie d’une façon d’autant plus caricaturale que l’enjeu est plus important. En témoignent les brailleurs qui dans le Palais Bourbon font un bras d’honneur ou insultent leurs collègues, ou affirment que dans le face-à-face entre la rue et les institutions, la rue doit l’emporter.
Ce qui est antidémocratique, écrit Raphaël Enthoven dans Franc Tireur, c’est de vouloir priver des gens de leur bien quand ils sont riches, de dresser des listes d’élus à menacer, de croire comme un enfant gâté et capricieux qu’il faut bloquer tout un pays ou une économie tant qu’on n’obtiendra pas satisfaction, c’est de couper le courant dans les permanences des députés adversaires, etc…
Lorsque l’opinion est instrumentalisée par les réseaux sociaux, les médias d’information continue, toute forme de libre parole, ce que Michel Foucault appelle la parrêsia, se trouve décimée par la pente au grégarisme et le conformisme de la pensée. Pour que la vérité démocratique émerge, il ne suffit pas de respecter des règles comme le partage du temps de parole ou la transparence des débats : il faut aussi accepter le principe du « dire-vrai » qui bouscule les opinions majoritaires et les évidences confortables.
Le courage démocratique consiste à avoir une parole dérangeante : l’homme politique ne doit rien cacher à ses concitoyens de la gravité de la situation ou de la dureté des choix à venir. C’est même le propre d’un homme d’Etat que de prendre le risque de s’exposer à la colère de l’autre, comme le fit Périclès qui, au Ve siècle avant J.-C., pendant la guerre du Péloponnèse, adressa au peuple d’Athènes des vérités douloureuses en suscitant son indignation, sa rage et sa haine.
Un Président n’est pas le pantin de l’avis du plus grand nombre s’exprimant dans les sondages d’opinion ou du nombre de manifestants défilant dans la rue. La promulgation d’une loi qui déplaît à la majorité ne constitue pas un coup de force mais la conséquence du pouvoir obtenu dans les urnes par un Président et son gouvernement.
Si la démocratie consiste à construire des consensus, la rupture de ce consensus peut être également un marqueur de vérité. Ce n’est pas de l’antidémocratie, démontre Michel Foucault, c’est l’idée qu’une démocratie doit être critique.
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