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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Penser ce qui se passe et ce qui nous arrive, pour faire grandir

DONNER, RECEVOIR

Publié le 16 Juillet 2025 par Jean Mirguet in Ethique

 

J’ai récemment pris l’initiative de démarrer une cagnotte solidaire ayant pour but de réunir des fonds pour financer la reconstruction de la maison de mes enfants, partie en cendres lors de l’incendie ayant ravagé des quartiers de L’Estaque, au Nord de Marseille, dans l’après-midi du 8 juillet dernier.

Rebâtir une maison, remplacer le mobilier détruit, reprendre une vie normale demandent du temps et des moyens. Les démarches auprès des assurances sont longues et compliquées, les services sont saturés après une catastrophe. Pendant cette période d’attente, les besoins sont urgents. Aussi, une cagnotte solidaire permet-elle d’apporter une aide précieuse pour aider rapidement à faire face aux premières dépenses sachant que, à ces questions matérielles, s’ajoutent des difficultés psychologiques dont, le plus souvent, la mesure n’est prise que plusieurs semaines après. 

Or, quelques jours après l’annonce de l’existence de cette cagnotte et, alors que les dons affluent et que s’exprime un véritable mouvement d’entraide, de partage, de fraternité, je me rends compte que les choses ne sont pas si simples, que faire un don et le recevoir sont plus difficiles qu’on ne le croit quand l’acte de donner et celui de recevoir un don sont marqués d’ambivalence.

Je voudrais témoigner ici de ce que cette expérience fait apparaître, ce fait souvent constaté que, à la suite d’un don, le receveur peut être confronté à un paradoxe : celui de se sentir endetté et redevable et, arguant qu’il y a plus malheureux que lui, voudrait rendre, sous une forme ou une autre, ce qui lui a été donné.

Donner comporterait-il donc des risques si donner a l’effet inverse que celui escompté? Est-il acceptable de recevoir sans donner en retour ?

Un don est un bien gratuit, offert avec délicatesse par un donateur n’exigeant pas de contrepartie. Mais recevoir un don peut offenser le receveur, l’humilier ou lui donner l’impression d’être le destinataire d’un acte de charité. De même, des effets pervers du don sur le receveur peuvent exister quand le don masque des stratégies de domination et de distinction sociale.

Un don reçu de quelqu’un et exigeant de sa part un sacrifice suscite en nous la plus grande gratitude. La Chanson pour l’Auvergnat de George Brassens exprime cette gratitude infinie que l’on ressent pour les petits dons offerts par des inconnus dans les moments d’infortune :

Elle est à toi cette chanson
Toi l'Auvergnat qui sans façon
M'a donné quatre bouts de bois
Quand dans ma vie il faisait froid
Toi qui m'as donné du feu quand
Les croquantes et les croquants
Tous les gens bien intentionnés
M'avaient fermé la porte au nez
Ce n'était rien qu'un feu de bois
Mais il m'avait chauffé le corps
Et dans mon âme il brûle encore
À la manière d'un feu de joie
Toi l'Auvergnat quand tu mourras
Quand le croque-mort t'emportera
Qu'il te conduise à travers ciel
Au père éternel

Toutefois, cette gratitude provoque chez le receveur une envie de donner à son tour et le sentiment d’être redevable, faisant du don un système de dette. Mais ici, la dette n’a rien à voir avec ce qu’elle est dans le domaine économique car elle désigne, comme l’indique le sociologue Jacques T. Gotbout, un état de la relation plutôt qu’une mesure précise de ce qui circule.

Recevoir un don d’argent n’a pas qu’une valeur marchande ou économique car, au-delà, le don contient un message. De sorte que le don fait tomber les masques et révèle la personne. La circulation des choses par le don affecte ce que nous sommes. Elle touche à notre identité.

Pourquoi ces multiples effets ? Car le don, étant libre, engendre la dette, une dette symbolique puisque, comme l’a montré l’anthropologue Marcel Mauss, le don est un mode de circulation fondamental. Dans sa théorie du don, il nous indique que celui qui reçoit ressent à un niveau plus ou moins conscient l’obligation absolue de rendre. Il devient notre débiteur. Dans une étude comparative sur l’organisation de sociétés mélanésiennes, il a découvert que le don/contre-don était un contrat fondateur des liens sociaux, « une prestation obligeant mutuellement donneur et receveur et qui, de fait, les unit par une forme de contrat social ». Aussi, le donneur possède-t-il une forme de prestige ou d’honneur dans le fait de savoir-donner alors que le receveur doit savoir-recevoir pour ensuite savoir-rendre à d’autres « un équivalent » de ce qu’il a reçu.

Mais le souci de rendre et de rétablir un équilibre entre donneur et receveur risque également de transformer le geste gratuit en une forme d’échange économique, le don perdant ainsi sa nature symbolique et relationnelle pour devenir une transaction, révélant ainsi une dégradation du lien de confiance ou de générosité que le don implique.

La dette créée par le don peut être positive ou négative, dette positive quand elle est symbolique, dette négative quand elle est économique. Jacques T. Godbout (Le don au-delà de la dette) pointe les conséquences subjectives de la participation à une société étayée sur les valeurs utilitariste des rapports marchands. La consommation, le comportementalisme valorisent l’intérêt matériel, l’enrichissement, le calcul en marquant le déni d’une dimension symbolique de l’objet. C’est l’intérêt calculable du consommateur qui devient la valeur suprême. Il en résulte une sorte de légèreté du lien social qui ne fait que nier la dette symbolique. S’installe alors la quête du bonheur de consommer, celle qui fait de tout objet (et parfois même des relations) une marchandise. J. Godbout situe historiquement  ce modèle et son idéologie : « La métamorphose de la consommation de vice en vertu est l’un des plus importants événements sociaux (et l’un des moins étudiés) du XXe siècle ».

Mais que donne-t-on quand on donne et quelle valeur symbolique possède ce don ?

L’acte de donner et celui d’aimer sont très fréquemment associés. « Aimer, c'est donner, écrit Pessoa. Plus grand est le don, plus grand est l’amour ».

Le don et l’amour sont indissolublement liés. Dans la relation, donner c’est avant tout donner de la disponibilité, de l’écoute, qui montrent à l’autre qu’il est important pour nous, que nous lui portons de l’attention et de l’amour.

C’est aussi sortir de sa zone de confort puisqu’en acceptant le don d’un autre, on accepte son aide c’est-à- dire de nous donner ce qui nous manque. Aussi, accepter d’être aidé est-il une façon de reconnaître ses propres limites et d’admettre qu’on a besoin des autres. C’est une façon d’entrer dans l’altérité et d’accueillir la différence.

Donner et recevoir n’ont donc rien d’anodin dans la mesure où nos échanges révèlent qui nous sommes, dessinent les bases d’une relation. Donner et recevoir sont au cœur du lien, de relations basées sur la fluidité des échanges et l’interdépendance c’est-à-dire l’acceptation d’une certaine part de dépendance de l’autre et à l’autre.

Ne s’agit-il pas là de notre capacité à donner sans attentes excessives, à accepter ce que l’autre nous propose sans se sentir assujetti ? Rendre de la gratitude en retour, dans un aller-retour qui tisse le lien au fil du temps.

La Cagnotte des autres est toujours active et vous pouvez encore la rejoindre en suivant ce lien  https://app.lacagnottedesproches.fr/cagnotte/incendie-de-leur-maison-a-marseille/

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C
Votre texte est troublant parce que la question se pose aussi à celui qui donne, pour peu qu'il anticipe la gêne - ce qui est mon cas, comme vous le devinez certainement. Comment signifier que "ce n'est rien", vraiment peu, et sans aucune attente en retour ? Et on y pense, bien sûr. Se situer quelque part entre l'affection et la bonne volonté, éviter les démonstrations, ne pas gêner (mais il faut quand même et avant tout aider...).
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J
C'est, en effet, complexe et je comprends votre trouble. La frontière entre donner et recevoir est poreuse, le lieu du "donner" et celui du "recevoir" ne sont pas délimités comme dans une géographie euclidienne, on peut passer de l'un et l'autre après avoir franchi les bords qui les distinguent. Peut-être, peut-on s'en donner une représentation ou en donner du moins une métaphore avec la bande de Möbius dont la torsion permet, alors qu'il n'y a qu'une surface, de passer de l'intérieur à l'extérieur et inversement sans avoir à franchir un bord : on peut être dedans et dehors. En ts les cas, merci de votre retour. <br /> <br />
J
Je ne reviens pas sur la parabole du Samaritain mais aux samaritains de Brassens, et à celui précisément de l'Etranger "Qui m'a souri, lorsque les gendarmes m'ont pris" . <br /> <br /> Ça n'a rien de matériel, mais c'est l'illustration de la valeur vraie de tout don, qui doit rester comme un sourire, qui dit à l'autre :"Je me reconnais en toi, on est frères, salut !"
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C
Pour ma part , c’est l’évangile qui m’oriente et j’aime bcp ce passage qui invite à se faire proche de celui qui est dans la détresse <br /> <br /> Luc 10 25-37 <br /> <br /> 25 Et voici qu’un docteur de la Loi se leva et mit Jésus à l’épreuve en disant : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? »<br /> <br /> 26 Jésus lui demanda : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? »<br /> <br /> 27 L’autre répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. »<br /> <br /> 28 Jésus lui dit : « Tu as répondu correctement. Fais ainsi et tu vivras. »<br /> <br /> 29 Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : « Et qui est mon prochain ? »<br /> <br /> 30 Jésus reprit la parole : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à moitié mort.<br /> <br /> 31 Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l’autre côté.<br /> <br /> 32 De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l’autre côté.<br /> <br /> 33 Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de compassion.<br /> <br /> 34 Il s’approcha, et pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui.<br /> <br /> 35 Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, et les donna à l’aubergiste, en lui disant : “Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.”<br /> <br /> 36 Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? »<br /> <br /> 37 Le docteur de la Loi répondit : « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. » Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. »<br /> <br /> Dans le texte en grec, il y a ce verbe qui concerne le samaritain : splangizomai traduit comme « être saisi aux entrailles » être saisi de compassion . <br /> (Et c’est ce que je ressens quand tu parles de ce que vivent tes enfants et petits-enfants, ça me prend aux entrailles, c’est viscéral, maternel , je ressens la même chose quand je visite les malades à l’hôpital. Et ce n’est pas une posture forcée pour me conformer au texte , ça vient dans le corps, c’est tout) <br /> <br /> Être saisi aux entrailles, Un ressenti qui donne à l’homme le ressort pour agir avec bonté parce qu’il a ressenti comme sien le malheur de l’autre <br /> C’est peut être cela « se faire le prochain » <br /> Ce que je lis dans ce texte c’est que le samaritain ne fait pas « tout » , il confie l’homme à l’aubergiste, afin qu’il retrouve un lit pour se reposer et nourriture pour se restaurer , la base vitale en somme . Il le remet à d’autres et impulse la reconstruction de l’homme blessé. La parabole ne dit rien de la suite pour cet homme <br /> Voilà ce qui me vient <br /> <br /> <br /> Je découvre la richesse de l’évangile à 64 ans et cela me guide dans l’existence . L’église par son fonctionnement n’a malheureusement pas su transmettre la richesse de ces textes et donner l’envie de les travailler, ils se travaillent comme les textes de psychanalyse , seul mais aussi à plusieurs, en cartel !
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F
Cet article m'a beaucoup intéressé et questionné. Pour ma part et dans votre situation, je situe ces actes de solidarité dans un élan collectif d'instinct primaire, ici il s'agit je pense, de survie. Telle la lionne qui protège sa progéniture, les parents viennent au secours de leurs enfants, les amis soutiennent leurs amis, quand ces derniers sont dans un besoin primaire. Les dons ont pour intention de soulager la souffrance des victimes et de leurs proches qui souffrent aussi avec eux, avec l'espoir d'une efficacité, relative certes, mais réelle, ce qui suffira largement aux donateurs.
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