L'amendement sénatorial 159 proposant de mettre fin au remboursement par l'Assurance maladie de « tout soin, acte et prestation se réclamant de la psychanalyse ou reposant sur des fondements théoriques psychanalytiques », à compter du 1er janvier 2026, a finalement été retiré.
Déposé dans le cadre de l'examen du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), le texte était porté par la sénatrice centriste Jocelyne Guidez, soutenue par onze sénateurs. Il visait, selon ses auteurs, à « recentrer les financements publics sur des pratiques dont l'efficacité est démontrée ».
Cet amendement a suscité une levée de boucliers chez les psys, une pétition initiée par le Syndicat national des psychologues (SNP) ayant rallié près de 100 000 signatures en quelques jours. « La mobilisation a payé, mais la vigilance reste de mise et le combat doit se poursuivre », a prévenu le syndicat.
Nous vivons en démocratie, un régime conçu, créé et soutenu par des hommes qui savent qu’ils ne savent pas tout. « Le démocrate est modeste, écrivait Camus, il avoue une certaine part d’ignorance, il reconnaît le caractère en partie aventureux de son effort et que tout ne lui est pas donné, et à partir de cet aveu, il reconnaît qu’il a besoin de consulter les autres, de compléter ce qu’il sait par ce qu’ils savent ».
Cela vaut pour la psychanalyse qui n’a aucune vocation à l’hégémonisme et au totalitarisme. Jacques Lacan jugeait aberrant d'isoler le champ de la psychanalyse plutôt que de voir ce qui, dans celui-ci, est non pas analogue mais directement en connexion, en prise, embrayé, avec une réalité qui nous est accessible par d'autres disciplines, d'autres sciences humaines. Il estimait indispensable d'établir ces connexions pour bien situer le domaine de la psychanalyse, et même simplement pour s'y retrouver.
Autrement dit, la psychanalyse est pas-toute, c’est une discipline qui objecte à l’idée même d’un tout. Comme le souligne Jérôme-Évariste Terrier dans sa tribune du Monde, notre système de santé repose sur une vertu essentielle, son pluralisme thérapeutique. Celui-ci découle d’une réalité : la souffrance psychique est hétérogène. Aussi, aucune approche unique, qu’elle soit comportementale, médicamenteuse, analytique ou autre, ne peut répondre à la diversité des situations. Restreindre cet éventail sans justification scientifique solide, c’est réduire notre capacité collective à penser la complexité. Ne plus rembourser les actes et prestations se réclamant de la psychanalyse, c’est restreindre un pluralisme thérapeutique essentiel.
Le site Enjeux Actuels De La Psychologie a publié ce commentaire invitant à la vigilance. Je le propose à votre lecture :
« Voir, en direct, la sénatrice qui porte l’amendement 159 au bord des larmes a été éprouvant. On sent bien qu’il y a derrière cette offensive une histoire personnelle, une souffrance, des rencontres avec des pratiques qui ont pu être maltraitantes ou aveugles. Rien à gagner à mépriser cela : la douleur de certains parcours est réelle, et des dérives existent – y compris du côté de ceux qui se réclament de la psychanalyse.
Mais c’est précisément là que le problème commence : transformer une histoire singulière, aussi légitime soit-elle, en motif d’exclusion d’un courant entier des dispositifs de soin financés par la Sécurité sociale. Faire passer du registre intime au registre législatif, et tenter d’effacer d’un trait de plume tout ce qui se réclame d’une inspiration psychanalytique ou psychodynamique.
Et la réponse de la représentante du gouvernement ne nous rassure qu’à moitié. Dire que « ce n’est pas dans le PLFSS que cela doit se traiter » revient à dire :
« Pas comme ça, pas ici… mais ailleurs. »
Autrement dit : la cible demeure. La volonté politique de réduire le champ des pratiques, de marginaliser ce qui ne rentre pas dans le modèle des thérapies brèves, protocolisées, facilement chiffrables, reste intacte. L’amendement est tombé, mais la logique qui le porte, elle, n’est pas tombée.
Ce que cette séquence a rendu très visible, c’est :
• qu’il existe une offensive structurée contre les pratiques d’inspiration psychanalytique et, plus largement, contre toute clinique centrée sur la parole, le transfert, la temporalité propre du sujet ;
• qu’on tend à confondre soin psychique et gestion du risque, clinique et comptabilité, thérapie et performance.
Et ce qu’elle a montré tout autant, c’est la puissance de la mobilisation : syndicats, collectifs, écoles de psychanalyse, psychologues de tous horizons, psychiatres, infirmiers, patients, citoyens… tout le monde ne pense pas la même chose, mais beaucoup ont dit clairement :
« Non, on ne laissera pas réduire le soin psychique à un seul modèle. »
De ce point de vue, l’amendement 159 a joué malgré lui un rôle de révélateur.
Il a rendu public ce que nous dénonçons ici depuis longtemps : la tentation d’une psychologie d’État, alignée sur des indicateurs, où ce qui dérange – la conflictualité, le désir, l’inconscient, la singularité – devient gênant… donc sacrificié
Pour la suite, notre position reste simple :
• défendre la pluralité des approches (psychanalytiques, psychodynamiques, humanistes, systémiques, TCC, etc.) dès lors qu’elles sont travaillées, éthiques, engagées ;
• refuser que des expériences douloureuses réelles soient instrumentalisées pour effacer un pan entier de la clinique ;
• rester vigilants face à toutes les tentatives de contournement (décrets, recommandations, dispositifs de remboursement) qui chercheraient à revenir par d’autres voies là où l’amendement 159 vient de reculer.
L’amendement est retiré. La bataille pour une psychologie non standardisée, non soumise entièrement aux logiques d’État ou de marché, elle, continue. »
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