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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Penser ce qui se passe et ce qui nous arrive, pour faire grandir

racisme et antisemitisme

La démocratie à l’épreuve de l’antisémitisme

Publié le 27 Juin 2024 par Jean Mirguet dans Racisme et antisémitisme

L’historienne et philosophe Perrine Simon-Nahim a publié récemment La nouvelle causalité diabolique, sous-titrée « La démocratie à l’épreuve de l’antisémitisme[1]

S’appuyant sur l’idée que l’antisémitisme est aujourd’hui l’une des figures principales de l’ensauvagement des sociétés et qu’il témoigne du pouvoir des affects sur la raison, elle affirme que l’antisémitisme est désormais le reflet d’une époque : la nôtre. Elle décèle dans l’antisémitisme une des clés d’entrée dans la crise actuelle des démocraties.

Son livre est né dans le contexte des événements du 7 octobre 2023, l’inquiétude qui le porte concernant moins le sort des juifs dans le monde que la certitude qu’à travers eux, ce sont les démocraties qui sont combattues, et qu’elles le sont par le biais de mouvements idéologiques comme les fondamentalismes religieux ou le mouvement woke qui ont fait de l’identité un marqueur à la fois sociologique et politique, en enfermant leurs partisans dans une identité unique.

Chez les identitaires, la différence devient un différentialisme c’est-à-dire un mouvement de pensée considérant qu'il existe une différence essentielle, de nature, entre des groupes caractérisés par leur sexe, leur race, leur ethnie, leur espèce, leur culture, etc... Ce présupposé conduit à proposer un traitement des êtres humains prioritairement en fonction de leur appartenance à un groupe et non en fonction de leurs caractéristiques individuelles. Le stigmate devient le lieu de la fierté, toute différence est rapportée à une discrimination, d’où exclusivisme, intolérance et violence.

 Dans une interview donnée à L’Express, l’auteure souligne que le 7 octobre a marqué une rupture du point de vue de l’expression de la violence. Pour elle, ce qui est nouveau, c’est non pas la nature juive des victimes, mais la manière dont les assassins, équipés de GoPro, ont fait de la violence un argument politique. Là où les nazis avaient caché l’extermination, les assassins du Hamas ont filmé leur massacre et fait circuler les images sur les réseaux.

En réalité, ajoute-t-elle, l’antisémitisme n’a jamais disparu, car il pose depuis la nuit des temps la question de l’Autre. Le juif n’est en effet jamais ni tout à fait le même, identique à soi, ni tout à fait l’Autre. Cette incapacité à l’assigner à une identité fixe a conduit jusqu’à aujourd’hui à l’assimiler à la figure du diable, capable d’épouser plusieurs identités à la fois.

Pourquoi et comment l'antisémitisme peut-il encore servir de ciment commun à toutes les haines - hier les idéologies nationalistes, aujourd'hui les luttes intersectionnelles ? Ce que nous voyons dans notre actualité est le résultat de la progression des courants fondamentalistes, des idéologies woke et identitaires, et plus largement de l'ensemble des récits qui remettent en cause la possibilité que nous avons de cohabiter au sein de sociétés apaisées.
Le point de départ de son étude repose sur l’existence d’un lien indéfectible entre les juifs et la démocratie.

Or, pareils et différents, ensemble et séparés, telle est la situation dans laquelle nous vivons nos identités au sein de sociétés multiculturelles. Mais à travers les juifs, ce sont aujourd'hui les fondements du pacte social et républicain qui sont directement attaqués puisque le juif est celui, avec qui plus la différence tend à s’effacer, plus elle lui est rappelée, ce qui explique que, de tout temps, les juifs aient incarnés la figure de l’Autre comme repoussoir, faisant des pensées de l’identité  les meilleures alliées de l’antisémitisme.

Aussi, les théologies modernes ne font-elles en réalité que réactualiser le fondement de la haine séculaire des juifs : la question de l'identité.

Quand les juifs ne disposaient pas d’un État, ils étaient considérés comme des apatrides, comme des Untermensch disaient les nazis. « Mais l’antisémitisme a muté, affirme l’avocat et essayiste Gilles-William Goldnadel[2], il dit aux juifs : « Dis-moi comment tu es, je te dirai comment je te hais ». Quand le juif a créé con Etat et s’est défendu militairement, il est apparu comme de plus en plus belliqueux et, pire encore, comme un super-Blanc. Le stéréotype a été inversé. Aujourd’hui, les juifs sont honnis pour une raison supplémentaire : leur « blanchitude (…). Après être tombé de la croix où j’étais crucifié, me voilà remplacé par le Palestinien. En tant que super-Blanc, je fais désormais partie de ce qu’il y a de pire parmi les peuples dominants ».

En marquant la progression des courants fondamentalistes, des idéologies woke et identitaires, et plus largement de l'ensemble des récits qui remettent en cause la possibilité que nous avons de cohabiter au sein de sociétés apaisées,  Perrine Simon-Nahim  affirme que, face à ces courants, le "projet juif" est l'un des outils sur lesquels nos démocraties devront s'appuyer pour l'emporter face à leurs adversaires, car le judaïsme qu'il définit offre une vision du monde qui nous garantit la liberté de faire société.

 

[1] Perrine Simon-Nahum, La nouvelle causalité diabolique, Èditions de L’Observatoire, 2024.

[2] « Entretien avec Gilles-William Goldnadel », Revue des Deux Mondes, mai-juin 2024.

commentaires

LE SYMPTÔME MEURICE DU PEUPLE DE GAUCHE

Publié le 27 Mai 2024 par Jules Dumontel dans Racisme et antisémitisme

Le philosophe Jules Dumontel*,  interroge sur le site de l’INRER (Institut de recherches et d’études sur les radicalités)  le ressort comique central des chroniques de l’humoriste phare de France Inter et ce qu’elles révèlent des dynamiques sociales à l’œuvre.

Pendant quelques mois, j’ai écouté les chroniques de Guillaume Meurice sur France Inter : Le Moment Meurice. Au début, j’ai ri, et puis de moins en moins, jusqu’à être pris d’un certain malaise. Pour celles et ceux qui ne les connaissaient pas avant les polémiques récentes, les chroniques de Guillaume Meurice sont assez simples à résumer. Elles reposent sur le détournement comique de la formule du micro-trottoir. Guillaume Meurice interroge ses interlocuteurs avec une fausse candeur sur des sujets d’actualité. Ses interlocuteurs sont variés. Ce sont assez rarement des dirigeants économiques ou politiques, quelquefois des grands bourgeois croisés sur les marchés du XVIe arrondissement ou à Levallois-Perret, mais majoritairement ce qu’il appelle les « vraies gens[1] » : catégorie sociale hétéroclite qui va de la petite bourgeoisie salariée exploitée et aliénée des entreprises privées rencontrée sur des salons professionnels, aux commerçants telle la récurrente Édith – esthéticienne dont le salon est situé à proximité de la Maison de la Radio –, jusqu’aux badaud errant, concierge ou pilier de bar. Ces derniers remplissent l’office qu’il a assigné à sa chronique : faire savoir ce que pensent « les Français » d’un sujet d’actualité, faire entendre « la voix du peuple de France », comme il aime à le dire. Or ces Français que Guillaume Meurice fait parler enchaînent invariablement les énormités. À l’aide de mécanismes rhétoriques bien maîtrisés, il arrive rapidement – le montage aidant – à leur faire tenir toutes sortes de propos racistes, de bêtises, et à enchaîner les contradictions logiques ou les hypocrisies. Le plateau et le public de France Inter alternant alors en chœur et en cadence entre la réaction scandalisée et l’hilarité moqueuse générale.

Le malaise qui a percé au bout de quelques chroniques est venu de là. Je me suis demandé quelle était la visée politique de l’étalage systématique de la bêtise, du racisme, de la mesquinerie, de la misogynie, de l’égoïsme de ces « vraies gens », des « Français de la rue ». Dans l’atmosphère surpolitisée de l’émission dans laquelle Meurice officie, je me suis demandé à quel but politique autre qu’antidémocratique de telles chroniques servaient, puisque la conclusion de l’équipe en plateau était systématiquement de l’ordre de : « Ça fait peur ! », « Eh oui, c’est ça la France… », « Et dire que ces gens votent… », etc. Mon malaise a persisté, mais c’est finalement la lassitude qui l’a emporté. Car davantage encore que malaisant, le format du Moment Meurice est surtout redondant, l’effet recherché et provoqué étant toujours le même et l’étant, qui plus est, à l’aide d’un étau logique qui n’est pas lui-même sans faiblesses. J’ai donc arrêté d’écouter Guillaume Meurice.

Sous ce rapport, je suis une exception puisque les auditeurs de France Inter continuent, eux, de plébisciter la séquence. Il faut prendre la mesure du succès de Guillaume Meurice. Pendant longtemps ses chroniques ont été quotidiennes, puis elles sont devenues hebdomadaires, mais sa popularité ne s’est jamais démentie. On parle de plusieurs centaines de milliers de revisionnages pour chacune rien que sur Youtube. Elles ont fait de lui la star des humoristes de Radio France, et plus largement un comique très en vue qui se décline en livres (plusieurs par an), en spectacles et même en podcast. Dans son dernier spectacle il s’imagine désormais candidat à la présidence de la République, et dans son podcast il reçoit de très sérieux invités : des experts en tout genre présentés comme les membres de son futur gouvernement. Mais évidemment, tout ça reste de la blague

Depuis quelque temps j’observais ce succès de loin, avec un désintérêt mêlé de cette même inquiétude persistante mais difficile à caractériser, lorsqu’est arrivée la fameuse blague. Une blague prononcée une première fois en novembre 2023 et répétée, sous l’ovation du public, il y a quelques semaines. Cette blague a été lumineuse comme un éclair. Elle m’a aidé à cerner mon inquiétude et ce que je crois être les raisons du succès de Guillaume Meurice. Elle m’a aidé à mettre le doigt sur une tendance du « peuple de gauche », celui qu’on n’entend jamais dans les chroniques de Guillaume Meurice mais qui les écoute religieusement.

***

« Netanyahou, une sorte de nazi mais sans prépuce. » Qu’est-ce qui fait rire Guillaume Meurice et son public dans cette « blague » ? Il faut en décomposer les différents éléments. Il y a d’abord la drôlerie de la transgression. Le rapprochement entre le Juif et le nazi, la confusion du bourreau et de la victime est la transgression d’un interdit. Mais un interdit d’un registre différent pour les uns et les autres. Pour les uns, c’est un interdit qui contient – au sens qu’il tient à distance – une blessure. On ne confond pas les Juifs et les nazis parce que la peine ou la honte persiste de ce que les nazis ont fait aux Juifs. Pour ceux-là – les blessés –, la transgression de l’interdit est une violence qui vient redoubler la douleur que contenait l’interdit. Mais pour d’autres, l’interdit ne renvoie pas ou plus à aucun affect. L’interdit est une convention. Et la transgression d’un interdit qui n’était qu’une convention ouvre à un rire : le rire de transgression, précisément. Le rire qui s’exprime alors est un rire égoïste, mais pas nécessairement un rire antisémite. Guillaume Meurice est de gauche. Autrement dit, il se vit comme innocent de toute responsabilité dans ce que les nazis et leurs collaborateurs ont fait aux Juifs, et de tout ce que les autres ont laissé faire. Comment lui jeter la pierre quand on voit tous les jours le déni total que constitue l’antisémitisme de gauche et les mythes d’une gauche uniformément résistante et protectrice des Juifs ? Donc, pas de honte chez lui. Et Guillaume Meurice est de son temps. D’un temps où la Shoah s’éloigne et où la persistance de la peine passe de moins en moins par la mémoire diffuse et de plus en plus par l’épreuve de la transmission directe du traumatisme vécu. Sans peine ni honte, l’interdit devient une convention que l’humoriste peut transgresser, provoquant, ce faisant, le rire. Qu’il ne se pose pas la question de la fonction sociale des interdits, qu’il ne considère pas de son rôle d’humoriste d’interroger les interdits à transgresser et ceux qui doivent persister, cela fait assurément de lui un irresponsable, mais pas encore un antisémite.

À moins qu’il se soit précisément posé la question. C’est ce qu’on est en droit d’attendre du caractère « engagé » revendiqué de l’humour de Guillaume Meurice : c’est un comique qui dénonce, c’est un comique qui charge son office humoristique d’une fonction politique. Dans cette transgression que constitue la nazification d’un Juif ce n’est donc pas seulement son humour qui s’est déployé, c’est aussi son engagement : la transgression de la convention de non-nazification des Juifs a produit le rire chez ceux qui étaient indifférents à l’interdit mais, immédiatement après la décharge humoristique, le caractère engagé de la mise en équivalence dans un contexte donné a produit les applaudissements. C’est de cette prise de position volontaire qui se cache dans la blague, mais qui elle n’est drôle pour personne, pas même pour ceux que la blague a fait rire, qu’il faut donc discuter si l’on veut juger de l’antisémitisme, ou non, de Guillaume Meurice : la mise en équivalence entre Juif et nazi est-elle antisémite ? Je crois qu’elle ne l’est pas nécessairement. Assurément, elle nourrit l’antisémitisme. Produire un discours de nazification d’un Juif, c’est donner une matière aux antisémites qui considèrent que les Juifs sont des dominateurs nés – et que c’est encore leur domination que signale la place que l’on a donnée au nazisme sur l’échelle du mal, place que l’on réduit d’autant mieux dès lors que l’on confond les victimes et les bourreaux. La mise en équivalence leur permet donc de justifier leur antisémitisme et potentiellement leur passage à l’acte. Mais on a là une conséquence indirecte de la mise en équivalence de Guillaume Meurice, pas nécessairement sa visée. Du moins, le bout de cette phrase ne permet pas encore de trancher la question. Pour ma part, j’aurais plutôt tendance à pencher, à ce stade, pour l’indifférence et la stupidité davantage que pour l’antisémitisme. Guillaume Meurice est un Blanc, un Français, qui n’a connu que la paix, la démocratie, la société du capitalisme d’abondance. Ce que l’Histoire fait aux peuples, aux gens, il n’en a aucune idée. La différence entre une guerre, un massacre, un nettoyage ethnique, un génocide, la Shoah… Toute la gradation et la subtilité de l’horreur des crimes de masse lui sont totalement étrangers. Il y a le mal. Il y a le bien. Il y a les méchants. Il y a les gentils. L’un des noms du mal est « nazi ». Netanyahou est un méchant. Donc Netanyahou est un nazi. Qu’en plus – consciemment ou non –, faire des Juifs les méchants permette de relativiser la méchanceté de ceux qui ont été complices de l’extermination des Juifs entre peut-être en jeu, mais c’est indémontrable. Qu’en plus – consciemment ou non –, se ranger du côté des Palestiniens soit envisagé comme une manière de se rapprocher, pour un petit Blanc qui en est si éloigné, des Arabes d’ici malmenés par les méchants Français d’ici entre peut-être en jeu, mais c’est indémontrable. Bref, tous ces motifs sur lesquels glosent les commentateurs peuvent jouer, mais nous sommes là dans le domaine de l’inextricable. Et dans tous les cas, il me semble qu’il reste impossible de déceler dans ce seul bout de blague – « Netanyahou, une sorte de nazi » – la manifestation certaine d’un antisémitisme. Il peut y en avoir, mais ce n’est pas certain. Ce qu’on est certain d’y trouver c’est seulement de l’indifférence à la douleur des uns, une inconséquence vis-à-vis de la fonction sociale de l’humoriste, une irresponsabilité vis-à-vis de l’antisémitisme latent, ainsi qu’énormément, vraiment énormément, d’inculture et de bêtise ethno- et égocentrée.

La deuxième partie de la blague, bien que moins commentée, est en réalité plus problématique. En ajoutant que Netanyahou est une sorte de nazi « sans prépuce », Guillaume Meurice a choisi de désigner le Juif d’une certaine manière. De tous les traits pour désigner la judéité, il en a choisi un, précis. Sans même piocher dans tous les stéréotypes plus ou moins désobligeants, on aurait pu songer à mobiliser d’autres traits. Quelque chose comme « Netanyahou, une sorte de nazi à kippa » aurait eu le même caractère explicite de désignation du Juif. Mais voilà, l’attrait du prépuce a été le plus fort[2]. Or cette désignation des Juifs par leur absence de prépuce est une constante du discours antisémite de droite. Dès les premières années du XXe siècle, l’extrême droite d’un Léon Daudet insistait sur cette absence de prépuce pour désigner les Juifs et cette désignation a été massivement usitée par l’Action française dans l’entre-deux-guerres, ou encore par Céline dans ses pamphlets antisémites. Désigner les Juifs par leur absence de prépuce relève donc effectivement de l’humour. Mais, cette fois, d’un humour clairement antisémite. En désignant les Juifs par leur « non-prépuce », on opère leur dévirilisation : le Juif n’est pas un vrai mâle puisqu’il n’a pas un pénis entier, il n’est pas un homme puisqu’il a été amputé dans son attribut d’homme ; contrairement au non-Juif qui, lui, est un homme, un vrai mâle. Le rire ne surgit plus ici de la transgression, il surgit de l’humiliation. C’est un rire sadique qui manifeste la jouissance de la domination de l’humoriste, et du rieur, sur le Juif dévirilisé[3]. Bref, c’est de l’antisémitisme comique, mais de l’antisémitisme pur. Ici le désir de dominer le Juif, de l’assujettir, est clairement exprimé.

***

Là où cet humour antisémite de Guillaume Meurice devient intéressant, c’est par la clé de lecture de son humour en général, qu’il offre a posteriori. Ce thème – l’un entre mille – de la grammaire de l’antisémitisme, qui s’est manifesté dans cette volonté répétée de désigner le Juif par son absence de prépuce, a en effet joué le rôle de révélateur d’une certaine disposition sadique à l’humiliation. Autrement dit, ce que cette blague antisémite a révélé, c’est ce que la présentation apparente de Guillaume Meurice comme humoriste de gauche dans une émission de gauche, maniant parfaitement tous les idiomes du discours de gauche de ces dernières décennies, m’avait masqué si longtemps : ce fait – pourtant si massif – que le ressort comique central de ses chroniques repose précisément sur l’humiliation.

Guillaume Meurice est un humoriste de l’humiliation. C’est dans l’humour sadique qu’il excelle. Son propre personnage d’un petit gars qui ne cesse de mettre en avant sa faiblesse physique, sa médiocrité – c’est le titre d’un de ses derniers livres, Petit éloge de la médiocrité[4] – installe précisément une posture masochiste qui permet de maximiser la jouissance sadique de l’humiliation. Le succès de Guillaume Meurice était donc là : de son personnage à son format de chronique, il a construit le cadre parfait pour l’expression à gauche d’un rire sadique par l’humiliation des « vraies gens ».

Reste alors une question : de quoi le succès de Guillaume Meurice est-il l’inquiétant symptôme ? Que dit-il des dynamiques morales qui traversent le « peuple de gauche » ? Les humoristes de France Inter, et Guillaume Meurice en premier lieu, en plaisantent fréquemment : leur public serait essentiellement constitué de fonctionnaires, et notamment de professeurs, ou d’intermittents du spectacle. Aussi divers qu’ils soient, ces groupes sociaux – disons, la petite bourgeoisie intellectuelle de gauche – a connu depuis plusieurs décennies un déclassement social majeur, économique autant que symbolique. Depuis cette trajectoire sociale, le succès de Guillaume Meurice peut donc s’envisager comme une réaction à ce déclassement. Une réaction d’un certain type qu’on pourrait appeler une compensation humiliatrice de déclassés. La jouissance sadique permise par l’humiliation qui sous-tend l’humour de Guillaume Meurice est la voie que prend la réaction de la petite bourgeoisie intellectuelle de gauche pour supporter, pour compenser son déclassement. On en trouve d’ailleurs un indice dans un running-gag du Moment Meurice. Alors que l’humoriste varie chaque jour les interviewés, il a depuis quelques années un habitué : Roger. Ce Roger, tête de Turc préférée parmi tous les idiots dont se moque Guillaume Meurice, a une particularité. Pour Roger, toutes les calamités de la France sur lesquelles l’interroge l’humoriste ont une seule et même cause. Une cause unique qui clôt invariablement toutes ses diatribes : « C’est la faute à Mitt’rand ». Roger, l’humilié suprême parmi tous ceux dont Meurice se moque, a une fonction précise où toute l’économie morale du succès de Meurice se révèle : son humiliation relie la jouissance sadique compensatrice à sa cause génératrice, un déclassement qui se retourne nostalgiquement vers l’époque mitterrandienne idéalisée où la petite bourgeoisie intellectuelle de gauche dominait le pays.

Je pose tout ça comme une hypothèse. Mais si j’ai raison, alors il faut que ceux qui défendent aujourd’hui Guillaume Meurice sachent ce qu’ils défendent. En ce qui me concerne, que le catalyseur humiliateur du besoin de jouissance sadique compensatoire qui caractérise une partie de la petite bourgeoisie intellectuelle de gauche déclassée puisse être privé de sa tribune me semble plutôt être une bonne nouvelle pour la gauche — quelles que soient les raisons qui motiveront ceux qui prendraient la décision de le licencier. Les dynamiques électorales, les dynamiques politiques elles-mêmes sont secondaires dans l’histoire. Ce qui compte, ce sont les dispositions morales qui se développent dans les groupes sociaux qui vivent des dynamiques d’ascension, de stagnation ou de déclassement social. Le déclassement qu’éprouve la petite bourgeoisie intellectuelle de gauche n’a pas nécessairement à susciter cette compensation par la jouissance sadique de l’humiliation des « vraies gens », qui trouve aisément un débouché antisémite, que Guillaume Meurice leur propose. Elle peut déboucher sur la lutte organisée pour une exigence de réparation au nom de la justice. Du moins, si c’est la gauche qu’on veut raffermir.

* Philosophe à la ville, Jules Dumontel a souhaité rester anonyme. Nous avons néanmoins décidé de publier son texte car, si rude et douloureuse qu’elle soit, son analyse du « phénomène Meurice » est remarquable.


[1] Guillaume Meurice, Les vraies gens : sociologie du trottoir, JC Lattès, 2022.

[2] Le 21 janvier, Guillaume Meurice annonçait sur X (ex-Twitter) la sortie de son livre revenant sur la polémique consécutive à sa blague par un laconique « Émoji prépuce » – https://twitter.com/GMeurice/status/1760238135974183181. Le 17 mai, le « collectif Ibiza » – un groupe d’activistes de gauche – s’est rendu à Radio France déguisé en pénis circoncis de Netanyahou pour manifester son soutien à Guillaume Meurice.

[3] Sur ce thème, voir par exemple Pierre Birnbaum, Un mythe politique : la « République juive », et notamment le septième chapitre « Hermaphrodisme et perversions sexuelles », Paris, Fayard, 1988.

[4] Guillaume Meurice, Petit Éloge de la médiocrité, Paris, Les Pérégrines, 2023.

 

 

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Gaza n’est pas Auschwitz

Publié le 9 Janvier 2024 par Jean Mirguet dans Racisme et antisémitisme

Dans une tribune publiée en novembre 2023 par le site AOC, l’anthropologue Didier Fassin avait relevé de « préoccupantes similitudes » entre un massacre suivi d’un génocide commis au début du XXe siècle en Afrique australe et les exactions perpétrées dans la guerre en cours entre le Hamas et Israël.

En 1904, en effet, une partie des Herero, ethnie majoritaire de la future Namibie, alors colonisée par les Allemands, se rebellent contre ces derniers, qui, après avoir rompu l’accord de protectorat, se sont approprié leurs meilleures terres et multiplient les brimades ; les Herero tuent 120 colons. Un massacre qui, en retour, provoquera l’extermination programmée des Herero, dont 80 % de la population a disparu entre 1904 et 1911.

Précisant que « comparaison n’est pas raison », Didier Fassin estimait qu’« il y a une responsabilité historique à prévenir ce qui pourrait devenir le premier génocide du XXIe siècle. Si celui des Herero s’était produit dans le silence du désert du Kalahari, la tragédie de Gaza se déroule sous les yeux du monde entier ».

Les réactions d’une partie de ses collègues universitaires furent cinglantes. Un collectif comptant, notamment, les sociologues Luc Boltanski et Danny Trom, et les philosophes Bruno Karsenti et Julia Christ considère que « Didier Fassin réactive un geste antisémite classique qui procède toujours par inversion : accuser les juifs d’être coupables de ce que l’on s’apprête ou que l’on fantasme de leur faire subir (…) Les civils palestiniens qui meurent à Gaza sous les bombardements israéliens méritent autant de compassion que ceux massacrés par le Hamas. Mais la leçon de symétrie humanitaire dispensée par Didier Fassin est surdéterminée par une grille de lecture qui ne cesse de nous signifier qu’une vie juive vaut bien moins que toute autre, et que la réalité de la violence antisémite doit s’effacer derrière le racisme et l’islamophobie ».

 

Cette comparaison perverse conduisait déjà Jankelevitch à écrire dans L’impresciptible que « l’antisionisme  est une  introuvable  aubaine,  car  il nous  donne  la  permission et même le droit et même le devoir d’être antisémite au nom de la démocratie ! L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est  la  permission  d’être  démocratiquement  antisémite.  Et  si  les  juifs  étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre : ils auraient mérité leur sort».

 

…un « raisonnement » pernicieux dénoncé dans le récent éditorial de Yonathan Arfi, Président du Crif, reproduit ci-dessous :

 

Non, Gaza n'est pas Auschwitz.

Parmi les accusations portées contre Israël, la comparaison entre le sort des Palestiniens aujourd'hui et celui des Juifs pendant la Shoah mais également l'accusation mensongère de « génocide » sont les plus infamantes.

La formule est connue : « Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur de ce monde » écrivait Albert Camus en 1944. Alors que doit se tenir à la Cour Pénale Internationale cette semaine l'audience d'Israël face à l'Afrique du Sud, nombreux sont les acteurs du débat public qui ont recours à ces accusations fallacieuses, depuis le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) dans ces derniers communiqués jusqu'au Président turc Erdogan comparant Netanyahou à Hitler, depuis les élus La France Insoumise (LFI) parlant de génocide jusqu'à certaines instances internationales…

Sans rien retirer par ailleurs à l'empathie légitime pour la souffrance de la population civile palestinienne, victime et otage de cette guerre déclenchée par le Hamas, ces accusations doivent être rejetées fermement.

Alors, à quoi correspond cette accusation de génocide ? Que signifie cette nazification d’Israël ? Apposer l’image du génocide sur la guerre à Gaza, vise à accoler l’étiquette de l’ultime infamie sur l’État d’Israël. Infondée matériellement et juridiquement, cette accusation vise en fait d'autres buts, politiques.

D'abord, cette inversion perverse transforme l'État refuge des victimes de la Shoah, en un État de bourreaux, et vise la perturbation des boussoles morales du public. Puis, en affublant ainsi symboliquement Israël du qualificatif de nazi, l’accusation soulage les consciences européennes de la culpabilité de la Shoah. Enfin, en maximisant la représentation de la culpabilité morale d’Israël, l’accusation minimise la gravité des exactions du Hamas le 7 octobre. Accuser Israël de génocide est au fond la stratégie la plus efficace pour passer sous silence les pogroms du 7 octobre et la pulsion exterminatrice qui a animé les terroristes du Hamas massacrant, violant et suppliciant des populations civiles israéliennes...

Ce renversement accusatoire n’est pas nouveau. La cause palestinienne a souvent utilisé le miroir de l’Histoire juive pour formuler son propre récit. Ainsi, le choix du mot Nakba (« catastrophe », en arabe) pour qualifier la date historique de l’indépendance de l’État d’Israël et les déplacements d’une partie des populations juives et arabes alors présentes, répond au sens du mot « Shoah » en hébreu.

Mais surtout, ce renversement accusatoire désinhibe toutes les violences. Accuser Israël de mener un génocide, d’être le nouvel État nazi, justifie les discours les plus radicaux, allant jusqu’à normaliser l’exigence du démantèlement d'Israël. Face à un État prétendument génocidaire, quelle violence ne serait pas légitime ?

Ne soyons pas naïfs : ceux qui ont recours à cette terminologie ne le font que pour accuser Israël. Leur indignation sélective épargne les exactions des grands régimes autoritaires du monde et occulte les victimes ouighours en Chine, rohingyas en Birmanie ou chrétiens du Nigéria... Comme bien entendu, ils n’ont jamais critiqué les opérations militaires occidentales contre Daech à Mossoul et Raqqa, ou contre Al Qaida en Afghanistan, malgré des victimes civiles là aussi malheureusement nombreuses.

Ce renversement accusatoire est donc bien une stigmatisation volontaire et calculée du seul État juif. Et, hélas, nous le savons, l'opprobre qu'elle suscite s’étendra mécaniquement sur les Juifs, où qu'ils vivent.

Nous, Français juifs, avons la responsabilité de dénoncer ces amalgames dangereux tant qu'il est encore temps.

Car non, Gaza n'est pas Auschwitz.

 

 

 

 

 

 

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Antisémitisme : « Comment désirer vivre quand l’idée de l’humanité, que chacun porte en soi, est dévastée ? »

Publié le 11 Novembre 2023 par Belinda Cannone dans Racisme et antisémitisme

Réanimer l’esprit des dreyfusards, c’est ce à quoi appelle, dans une tribune au « Monde », l’écrivaine Belinda Cannone, bouleversée par les massacres du Hamas le 7 octobre en Israël, par la guerre à Gaza et par la résurgence de l’antisémitisme qui s’ensuit.

« Comment désirer vivre quand l’idée de l’humanité, que chacun porte en soi, est dévastée», quand « le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde »(B. Brecht), quand le pogrom commis dans les kibboutz, à Be’eri, Kfar Aza, au festival Supernova a vu déferler le jouissance mortifère des barbares islamistes du Hamas et qu’ont été célébrées, comme le dit Claudel, « les monstrueuses orgies de la haine » ?

« Deux ans après le procès de Klaus Barbie pour crime contre l’humanité (1987), j’ai écrit mon premier roman, L’Adieu à Stefan Zweig (réédition chez Points, 2013), dans lequel j’avais mis en scène une narratrice, Marthe, qui s’interrogeait sur le suicide de l’écrivain le plus fameux d’Europe, en 1942, alors qu’il était à l’abri au Brésil. Je faisais l’hypothèse que plus qu’à sa dépression ce suicide, comme celui de plusieurs intellectuels et artistes de cette période, était lié à la blessure insupportable que constituait le spectacle de l’humanité avilie de 1942.

En effet, comment désirer vivre, se demandait Marthe, cinquante ans plus tard, quand l’idée de l’humanité, que chacun porte en soi, est dévastée ? Je suis entrée en littérature par cette première question, à partir de la Shoah, dont on ne parlait encore pas beaucoup dans ma jeunesse, et dont la découverte m’avait obligée à reconsidérer l’enseignement humaniste, beau mais naïf, de mon père. Non, la raison et le bon sens ne suffisaient pas à corriger le monde, il existait aussi un principe de haine, une pulsion de mort, à l’œuvre dans les sociétés, et les violences antisémites du milieu du XXe siècle en portaient témoignage. Il fallait partir de là pour comprendre ce que signifiait être humain sur la Terre.

Opposer l’intime et le personnel

Il en résultait cette seconde interrogation, capitale : même si, personnellement, je ne suis pas concernée, comment vivre lorsque je suis attaquée dans l’intime, ce creux de l’être où nichent l’image et le lien avec l’humanité ? Comment trouver la joie de vivre quand on se met à trembler devant les dérives de nos semblables, qu’ils deviennent justement trop dissemblables pour qu’on ne s’en sente pas affreusement étranger ? Chacun n’est pas seul, isolé dans son ego, il est relié, et il a besoin de souscrire à cette humanité de laquelle il fait partie, intimement.

Depuis trente ans, ces questions n’ont cessé de me tarauder, et je leur ai trouvé une formulation satisfaisante pour moi dans l’opposition que je propose entre l’intime et le personnel. Certaines dimensions de l’existence sociale ne me concernent pas personnellement (par exemple, je ne suis pas juive), mais elles m’affectent dans l’intime (dans mon humanité).

Depuis le pogrom du 7 octobre 2023, le plus grand et le plus barbare massacre de personnes juives depuis la Shoah, j’assiste avec effroi au retour en Occident du vieux démon, l’antisémitisme. Sous le couvert de l’antisionisme, nouvel oripeau d’une vieille haine, on refuse de considérer le piège dans lequel le Hamas a fait tomber Israël en provoquant, par un carnage insoutenable, sa réaction violente, ou par exemple en installant, semble-t-il, des infrastuctures militaires sous le grand hôpital Al-Shifa de Gaza.

J’ai honte de constater que l’émotion des pays occidentaux est très sélective, s’attachant quasi exclusivement au sort des Gazaouis. Je suis, moi aussi, bouleversée par ce qui leur arrive. Quel humaniste pourrait se résigner à voir des enfants mourir sous les bombes ? Pour autant, on ne peut pas se résoudre à des simplifications hasardeuses. Les abominations du 7 octobre, ce crime contre l’humanité, sont horrifiantes. Et je suis affolée par ce que raconte de nous l’inversion, cette ruse de la pensée haineuse, qui fait des premiers agressés, les Israéliens, des « nazis ». Ne voit-on pas des jeunes pleins de bons sentiments hisser, dans les manifestations propalestiniennes, des banderoles « Queers for Palestine » ? Ce serait drôle si ce n’était pas sinistre, quand on sait que les homosexuels sont pourchassés et tués à Gaza.

L’inaction des gens de bien

On raconte que quand on demandait au père d’Emmanuel Levinas, juif de Lituanie, pourquoi il avait choisi de s’installer en France, il répondait : parce que là vit un peuple qui s’est déchiré pour défendre un juif contre l’injustice.

A ce jour, plus de 1 100 actes antisémites ont été recensés en France depuis le 7 octobre. C’est pourquoi il est urgent de réanimer l’esprit des dreyfusards, urgent que nous, artistes, écrivains ou personnes publiques, proclamions notre horreur devant ce qui voudrait se rejouer. Nous savons que la seule chose qui permet au mal de triompher, c’est l’inaction des gens de bien. Agissons, ou au moins parlons, protestons. Que l’enténèbrement du monde ne passe pas par notre silence. Sans quoi aucune joie ne sera possible, car elle dépend de l’image de l’humanité que nous portons dans l’intime. Il est insupportable que les Français juifs se sentent isolés et abandonnés. Comme l’acteur Philippe Torreton l’a magnifiquement écrit, après « Je suis Charlie », il faut proclamer, d’une façon ou d’une autre, « Je suis juif ».

Belinda Cannone est écrivaine. Elle a notamment écrit « La Tentation de Pénélope. Une nouvelle voie pour le féminisme » (Pocket, 2019) et « Le Nouveau Nom de l’amour » (Stock, 2020).

 

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L’honneur perdu de la gauche française

Publié le 17 Octobre 2023 par Jean Mirguet dans Racisme et antisémitisme

Chacun en fait le triste constat : ce qui se passe en ce-moment au sein de la gauche française est grave. Depuis les attaques terroristes du Hamas contre Israël, Mélenchon et les siens (hormis quelques rares exceptions) se refusent à qualifier ces actes d’inhumanité. Encore récemment, la députée LFI Obono persiste en qualifiant le Hamas de « groupe politique islamiste » qui « résiste à une occupation pour la libération de la Palestine », provoquant la saisine à son encontre du Procureur de la République par le ministre de l’Intérieur « pour apologie du terrorisme ».

La complaisance répugnante de la gauche radicale à l’égard de l’antisémitisme n’est pas nouvelle : souvenons-nous du soutien de ce parti à Jeremy Corbin, de l’accueil chaleureux réservé au rappeur antisémite Médine, de l’accusation portée contre le président du CRIF d’être d’extrême-droite, de sa constance à identifier le Hamas comme un mouvement de «résistance palestinienne ».

Pour cette « gauche », l’abject cynisme et la couardise n’ont décidément aucune limite.

 

Face à se spectacle affligeant, que font les coalisés de la Nupes et, en particulier, le Parti Socialiste ? Dans la suite de l’accord électoral qui l’a vue naître et qui s’est essentiellement traduit par une commune détestation du Président Macron, de jour en jour, leurs relations deviennent de plus en plus conflictuelles. Depuis le refus de leur partenaire LFI de reconnaître les exactions criminelles du Hamas, les désaccords grandissent, rendant inévitable une décision de dissolution, seule solution honorable leur permettant de retrouver un minimum de dignité.

Là où il s’agirait de trancher promptement,  ils s’interrogent, discutent, se tâtent, mégotent, tergiversent, finassent, louvoient. Quand vont-ils décider de s’affranchir de la tutelle des Insoumis ? Quand vont-ils cesser de se fourvoyer,  de se compromettre, de se dévoyer ? Quand vont-ils prendre acte de cette donnée et en tirer les conclusions : les racismes et l’antisémitisme d’extrême-droite et d’extrême-gauche s’additionnent ?

Quand vont-ils cesser de se déshonorer et retrouver un minimum de dignité ? Quid de l’honneur de la gauche ?

 

Par les effets de l’ordre alphabétique, le dictionnaire produit d’étonnantes rencontres. C’est ainsi que dans le Dictionnaire Historique de la Langue Française, le mot honneur voisine avec celui de honte.

Entre l’honneur et la honte se nouent des liens indissolubles puisque c’est de l’absence de honte que naît la perte de l’honneur. C’est ainsi que Lacan s’exprime quand il débute la dernière leçon de son Séminaire, L’envers de la psychanalyse, en juin 1970, en disant : « Il faut bien le dire, mourir de honte est un effet rarement obtenu ».

Autrement dit, la honte, spécialement en politique et en France, est aujourd’hui jetée aux oubliettes. Elle a disparu de certaines consciences même si l’inflation des demandes de pardon, les repentirs, les regrets, les excuses qui se manifestent depuis de nombreuses années pourrait laisser penser l’inverse.

Faudrait-il oublier la honte de la Shoah, celle du stalinisme, celle consécutive au génocide arménien, celle liée à l’agression de Poutine contre l’Ukraine, celle que fait subir Xi Jinping aux Ouïghours, etc, etc… ?

On mesure ce qui résulte de cet effacement de la honte : la progression de l’antisémitisme, le retour des intégrismes, l’impudence sans vergogne des radicaux et des extrémistes pour qui la loi du plus fort devient la seule ligne de conduite.

Avec l’évanouissement de la honte, force est de constater que l’honneur, en tant que « principe moral d’action qui porte une personne à avoir une conduite conforme (quant à la probité, à la vertu, au courage) à une norme sociale et qui lui permette de jouir de l’estime d’autrui et de garder le droit à sa dignité morale » (définition du dictionnaire), a déserté les rangs de la gauche.

 

Le mot honneur (longtemps au féminin) apparaît en ancien français à la fin du XIe siècle. En particulier dans la Chanson de Roland, avec les deux sens qu’il gardera longtemps : une terre qui assure à son possesseur pouvoir, prestige et richesse ; une qualité, une dignité propre à tel ou tel individu, exprimant et soutenant sa réputation.

En substance, l’honneur est une réputation, un patrimoine symbolique, presque spirituel, qu’au Moyen-Age, tout chevalier se devait d’accroître pour ensuite le transmettre à son lignage.

L’honneur est donc un bien moral qui se transmet après avoir été conquis dans la lutte et qui permet à la fois d’acquérir la considération d’autrui et de conserver sa propre respectabilité.

« L’honneur est la récompense de la vertu, accordée aux gens de bien » nous dit Aristote, mais plusieurs siècles plus tard, l’honneur devient, sous la plume de Montesquieu, une demande, celle des préférences et des distinctions et rien ne s’oppose alors à ce que le vicieux l’obtienne, du moment que les conséquences sont heureuses pour la collectivité.

 

Deux versants de l’honneur donc, l’un reposant sur une conception humaniste au service d’un sujet, l’autre sur une conception utilitariste au service du politique.

Ces deux versants de l’honneur correspondent à l’opposition entre l’honneur des anciens et celui des modernes. On dit que l’honneur régnait chez les Grecs et les Romains car il fallait, comme l’écrit Tacite, « mériter sa mort ».

Aujourd’hui, l’honneur des modernes consisterait plutôt à délivrer ces derniers des obligations de l’honneur. Il est triste de constater que tous ceux qui continuent à vouloir sauvegarder cet étrange objet politique qu’est la Nupes ont décidé de s’affranchir de ces obligations et de se satisfaire  des discours idéologiques qui confondent Français juifs et extrême-droite israélienne et « mélangent, comme l’indique Jacques Attali, trois concepts : antisémitisme, antisionisme et « antibibisme », c’est-à-dire la critique d’un gouvernement israélien de droite ».

Honte à eux qui participent, activement par leurs propos ou passivement par

 leur silence, à l’apologie du terrorisme. Si leur indécence voire leur jouissance nous est tant insupportable, c’est sans doute qu’elle franchit les bornes de la pudeur, qu’elle atteint notre pudeur …

Gageons donc que la disparition de la Nupes redonne un peu de force aux vertus de la honte et de l’honneur, celles que la gauche n’aurait jamais dû abandonner.

 

 

 

 

 

 

 

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Le wokisme ou la bêtise en action

Publié le 22 Août 2023 par Jean Mirguet dans Racisme et antisémitisme

La Revue des Deux Mondes consacre son numéro de l’été au « Bêtisier du wokisme », un dossier drôle, impertinent, irrespectueux, provocateur, à l’envers de la mode woke, cette police du langage et de la pensée, dépourvue de toute forme d’humour, assénant des certitudes et s’érigeant en parangon de vertu.

Ce numéro réjouira tous ceux à qui le puritanisme, la pudibonderie, le dogmatisme donnent de l’urticaire !

Pour Jean-François Braunstein et Pascal Bruckner qui en sont les contempteurs parmi les plus qualifiés, le wokisme est l’alliance des Verdurin et des Trissotin.

« Dépourvu d’espérance, d’humour et de rigueur intellectuelle, le wokisme se sait sans avenir. Condamné à la médiocrité par ses prémisses, c’est devenu une secte animée par l’énergie du désespoir, qui n’attire que les conformistes et n’impressionne que les esprits faibles. Pour perdurer malgré son échec annoncé, elle a besoin de construire un récit universel dans lequel les mâles blancs hétérosexuels, institués malédiction de l’histoire du genre humain, portent la faute de tout. Elle aura le temps, avant de finir dans dix ou vingt ans, de faire des dégâts considérables. Ceux-ci affecteront le progrès scientifique, l’intelligence politique, la bienveillance et la politesse entre les personnes, la transmission du savoir, le sens commun, la pertinence des débats, et la paix sociale ».

 

Les propositions du wokisme sont fondées sur l’appartenance à une communauté et partent toujours de la domination raciale et sociale, celle du mâle blanc uniquement, qui détermine sa vision d’ensemble.

L’histoire ne fait pas partie de ses codes puisqu’elle est écrite par les dominants. Il faut donc l’effacer. Autant dire que c’est le degré zéro de l’héritage qui appelle à récrire les œuvres et à partir à l’assaut de notre patrimoine culturel.

Annuler l’Autre, exalter le Même, refuser de débattre : c’est leur tendance assumée.

Il est pathétique de voir la gauche radicale et identitaire adopter le wokisme comme gilet de sauvetage alors que le naufrage la guette.

 

Puisque les wokistes se prétendent « éveillés », JF Braunstein propose de les renommer « éveillistes » qui restitue l’aspect secte. P. Bruckner, quant à lui, choisit le terme de « vigilantistes », à l’image de l’ultra-gauche et d’Edwy Plenel qui se veut un « vigilant ».

Quelque terme qu’on utilise pour les nommer, une évidence s’impose : le wokisme est un snobisme d’élites blanches, de blancs riches animés par la haine des Blancs.

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Refuser la censure des religieux

Publié le 8 Octobre 2012 par Jean Mirguet dans Racisme et antisémitisme

Il y a un an, les intégristes catholiques s’en prenaient au Théâtre de la Ville en perturbant les représentations de Sur le concept du visage du fils de Dieu, pièce de Romeo Castellucci. Le groupuscule Renouveau français et l'Institut Civitas, deux mouvements proches de l'extrême droite "dont le but est la restauration de la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ" soutenaient ces manifestations de "jeunes catholiques", déjà à l'origine de la destruction, en avril 2011 à Avignon, d'une photographie de l'Américain Serrano, Piss Christ

Ces jours-ci, manifestations semblables lors du Printemps de Septembre de Toulouse où a été retirée l'oeuvre de l’artiste marocain Mounir Fatmi, après les protestations de musulmans blessés de voir des passants marcher sur des versets du Coran, projetés au sol.  Au coeur de la contestation : la projection de l'installation vidéo Technologia sur le sol du Pont-Neuf qui franchit la Garonne. Elle montre des cercles inspirés des "rotoreliefs" de Marcel Duchamp et tournoyant avec, à l'intérieur, des versets calligraphiés du Coran et des hadiths (paroles) du prophète Mahomet. 

Au même moment et comme elle le fait chaque année depuis 1999, l'Organisation de la conférence islamique (qui regroupe 57 pays) vient de lancer une offensive diplomatique pour demander la reconnaissance en droit international du crime de blasphème.

De leur côté, des dignitaires religieux chiites iraniens ont réactivé la fatwa prononcée il y plus de vingt ans contre Salman Rushdie, lors de la parution de son roman Les Versets sataniques et augmentée de 500 000 dollars alors que se développe une agitation, souvent violente, provoquée par le film américain anodin, jugé blasphématoire contre la personne du prophète Mahomet.

De même, au Pakistan, la loi antiblasphème est utilisée de façon répétée pour justifier les persécutions contre les minorités chrétiennes.

 

Dans une récente tribune publiée dans Le Monde, Rachid Azzouz, agrégé d'histoire-géographie (il est ou a été inspecteur d'académie, inspecteur pédagogique régional d'histoire géographie et instruction civique), l’écrivaine Mazarine Pingeot, Philippe-Gabriel Steg, professeur de cardiologie, le réalisateur Mohamed Ulad et l’avocate Isabelle Wekstein (elle opère en duo avec la journaliste Souad Belhaddad  dans des établissements scolaires difficiles  pour inculquer des rudiments de civisme aux collégiens) soulignent, à la suite d’autres, que, en invoquant le blasphème, ce qui se joue au travers de ces phénomènes simultanés est la liberté d’expression.  Isabelle Wekstein et Souad Belhaddad  interviennent là où l'insulte - raciste de préférence - est le mode d'expression le plus fréquent, là où les préjugés et les réflexes communautaristes remplacent la culture et le raisonnement. Exemple : Mohammed, en 5e au collège Barbara-Hendricks d'Orange (Vaucluse), est plié de rire. Souad Belhaddad  se plante devant lui et, tout sourire, lui lance : « Tu sais, Mohammed, quand je t'ai vu entrer dans la classe, je me suis dit, tiens, celui-là il a une tête de bougnoule, il a une gueule de sale Arabe ! » Le visage du garçon se fige, il se tasse sur sa chaise. La jeune femme poursuit d'un ton tranquille : « Tiens, "sale pute" ou "crevard de feuj", ça te fait rire. Mais quand on dit "sale Arabe", tu ne rigoles plus du tout ? Moi non plus, quand on m'a traitée de sale Arabe, cela ne m'a pas fait rire ».

 

Dans ce climat d’intolérance et de bêtise, toute politique d'apaisement ou de compromis avec les censeurs religieux constituerait une abdication. Comme le disait Churchill à l'attention du Premier ministre Chamberlain rentrant de Munich après avoir signé les accords avec Hitler : "Vous aviez le choix entre la paix et l'honneur, vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre."

Prétendre qu’il faut se montrer responsable, comme l’ont avancé récemment le premier Ministre et son ministre des Affaires Etrangères est un encouragement à se taire ou à faire le dos rond alors qu’il s’agit de dire bien haut et sans ambiguïté notre refus de la censure et notre volonté de défendre la liberté d’expression.

Comme l'écrit André Gide dans son Journal, "il est certaine façon d'adorer Dieu qui fait l'effet d'un blasphème. Il est certaine façon de nier Dieu qui rejoint l'adoration".

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La Shoah et les musulmans britanniques

Publié le 20 Mars 2012 par Jean Mirguet dans Racisme et antisémitisme

Il y a quelques mois, je me suis trouvé être l’un des destinataires d’un mail faisant état d’articles antisémites et négationnistes émanant de médias du Hamas. La Shoah y était désignée comme étant une invention juive et la promotion y était faite du Protocole des Sages de Sion.

L’information émanait du MEMRI, Institut de Recherche des Medias du Moyen-Orient, qui informe ses lecteurs des rapports journalistiques rédigés en arabe, des éditoriaux et autres sources médiatiques à thèmes antisémites.

Dans le cadre de son projet de documentation sur l’antisémitisme, l’une des activités du MEMRI consiste à recenser les articles arabes antisémites parus ces dernières années puisque l'antisémitisme arabe est devenu l'un des principaux catalyseurs des incidents antisémites dans le monde. Le MEMRI émet donc régulièrement des dépêches. Récemment, l’une d’entre elles rendait compte d’un article publié le 15 février 2012, commémoration de l´Holocauste au Royaume-Uni.

En voici le contenu, paru dans le Times of London. Son auteur est le progressiste arabe Mehdi Hassan. Il réside au Royaume-Uni.

 

Aujourd´hui, pour la douzième fois consécutive, le Royaume-Uni commémore la Journée de l´Holocauste, la libération d´Auschwitz le 27 janvier 1945.

 

Il est douloureux pour moi de l´admettre, mais l´attitude de certains de mes frères musulmans face à l´Holocauste est source d´une grande honte pour moi. Au Moyen-Orient, la réfutation de l´Holocauste est un phénomène répandu, du président [Mahmoud Ahmadinejad] d´Iran aux chauffeurs de taxi du Caire. L´attitude des musulmans britanniques se caractérise non seulement pas la réfutation, mais aussi par l´indifférence.

 

Certains musulmans et mosquées participent à la Journée du Mémorial. En 2006, un sondage sur la 4ème chaîne a révélé qu'un quart des musulmans britanniques ne savaient pas ce qu'était l´Holocauste, et que seulement un sur trois y croyait. C´est scandaleux. Comment pouvons-nous prétendre être des musulmans européens dignes et intégrés, et ignorer un moment critique de l´histoire de ce continent ?

 

Nous, musulmans britanniques, préférons nous vautrer dans une victimisation déplacée. Seules ´nos´ tragédies importent : on n´entend parler que de la Palestine, de l´Irak, l´Afghanistan, du Cachemire et de la Tchétchénie. Mais aucune de ces [tragédies] ne dépasse la barbarie de l´Holocauste. Le génocide nazi ne peut être relativisé ou généralisé. Ce fut un massacre industriel sans précédent, un crime unique par son horreur dans l´histoire de l´humanité.

 

"La souffrance des Palestiniens ne se trouve pas amoindrie par la minimisation du meurtre des Juifs d´Europe"

 

Et pourtant, entre 2001 et 2007, le Conseil musulman de Grande-Bretagne a pris la décision moralement infâme (et stratégiquement stupide) de boycotter cette journée, demandant honteusement à ce qu´elle soit renommée ´Journée de commémoration du génocide´. En 2008, le boycott est tombé, mais uniquement pour être renouvelé en 2009, après l´attaque israélienne contre Gaza. Je ne céderai face à personne dans mon soutien à la cause palestinienne. Mais réfuter ou ignorer l´Holocauste ne fait pas avancer la cause. La souffrance des Palestiniens ne se trouve pas amoindrie par la minimisation du meurtre des Juifs d´Europe.

 

En participant à des événements commémoratifs, les musulmans britanniques pourront imiter notre prophète. Mahomet a une fois vu passer un cortège funèbre juif et s´est levé en signe de respect. Ses compagnons lui ont demandé pourquoi il s´était levé pour un Juif mort. ´N´est-ce pas un être humain ?´, a répondu le Prophète.

 

´Tout homme est ton frère´, a une fois déclaré le grand calife musulman Ali ibn Abu Talib, ´ton frère dans la foi ou ton frère humain´

 

L´islam n´est pas une confession exclusive ou séparatiste. Heureusement, depuis 2010, le Conseil a renoncé à son boycott. Mais la communauté musulmane britannique dans son ensemble doit faire beaucoup plus pour se souvenir de l´Holocauste, soit en accueillant la tenue d´événements dans nos mosquées, soit en envoyant nos enfants visiter Auschwitz.

 

´Tout homme est ton frère´, a une fois déclaré le grand calife musulman Ali ibn Abu Talib, ´ton frère dans la foi ou ton frère humain´. Le jour de la commémoration de l´Holocauste, tenons-nous aux côtés de nos frères juifs afin de faire ensemble le deuil de six millions d´âmes innocentes."

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