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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Penser ce qui se passe et ce qui nous arrive, pour faire grandir

NE PAS AVOIR PEUR DE DIRE

Publié le 25 Octobre 2020 par Jean Mirguet in Politique

Dans Le Monde des Livres du 14/01/2015,  Olivier Rolin écrivait : « Un écrivain peut s’intéresser au sens des mots qui prétendent dire un événement. « Islamophobie » est de ceux-là, il paraît que c’est un grand péché. Un peu de philologie élémentaire est peut-être utile. Phobos, en grec, veut dire « crainte », pas « haine » (misos). Si ce mot a un sens, ce n’est donc pas celui de « haine des musulmans », qui serait déplorable en effet, mais celui de « crainte de l’islam ». Alors, ce serait une grande faute d’avoir peur de l’islam ? J’aimerais qu’on m’explique pourquoi. Au nom de « nos valeurs », justement. J’entends, je lis partout que les Kouachi, les Coulibaly, « n’ont rien à voir avec l’islam ». Et Boko Haram, qui répand une ignoble terreur dans le nord du Nigeria, non plus ? Ni les égorgeurs du « califat » de Mossoul, ni leurs sinistres rivaux d’Al-Qaida, ni les talibans qui tirent sur les petites filles pour leur interdire l’école ? Ni les juges mauritaniens qui viennent de condamner à mort pour blasphème et apostasie un homme coupable d’avoir critiqué une décision de Mahomet ? Ni les assassins par lapidation d’un couple d’amoureux, crime qui a décidé Abderrahmane Sissako à faire son beau film, Timbuktu ? J’aimerais qu’on me dise où, dans quel pays, l’islam établi respecte les libertés d’opinion, d’expression, de croyance, où il admet qu’une femme est l’égale d’un homme. La charia n’a rien à voir avec l’islam ?

(…) Si l’on croit que les mots ont un sens, il faut cesser de dire que la terreur au nom d’Allah n’est le fait que d’une minorité infime sans rapport avec l’islam. Les propos les plus sensés que j’aie lus ces jours derniers, ce sont ceux d’un éducateur sénégalais dans Libération. « Le refus des amalgames, dit-il, c’est très bien. Mais la fracture au sein de la société est telle que je la crois irréversible. Je côtoie des jeunes qui sortent de prison (…). Leur discours est haineux vis-à-vis de la France et de ses valeurs. Le combat séculaire pour la tolérance et la liberté est menacé par ces brebis égarées. Elles sont plus nombreuses que beaucoup semblent l’imaginer. » Il y a quand même eu, paraît-il, des milliers de tweets « Je suis Kouachi ».

Une chose encore, non des moins graves : Ilan Halimi était juif, les enfants tués par Merah l’étaient, comme ceux que visait Nemmouche, comme le jeune couple attaqué à Créteil, comme les morts de la porte de Vincennes. L’antisémitisme est toujours abominable. Il est peut-être plus insupportable encore dans le pays qui a été celui de l’affaire Dreyfus et de la rafle du Vel’ d’Hiv (entre autres). Quand je lis que des milliers de juifs français émigrent vers Israël parce qu’ils ne se sentent plus en sécurité ici, j’ai l’impression de relire, sur un palimpseste sinistre, les pages les plus sombres de l’histoire de mon pays. Je voudrais bien savoir si les juifs de France n’ont pas peur de l’islam. Moi, en tout cas, j’ai peur d’un certain islam. Mais je n’ai pas peur de le dire. »

Hier, 23 octobre , dans sa chronique du Monde, Michel Guerrin observe que les œuvres récentes qui interrogent les conceptions sociétales des musulmans sont rarissimes, alors qu’il en existe beaucoup qui les brossent en victimes :

« Les enseignants comme les artistes sont face au même dilemme. C’est eux face à leur public, que ce soient des élèves en classe, des lecteurs d’un roman, des visiteurs d’un musée, des spectateurs d’un film. Comment leur parler ?

Face au cercueil du professeur Samuel Paty, à la Sorbonne, Emmanuel Macron a brandi l’étendard de la liberté d’expression. Or le décalage est vertigineux avec le rude quotidien d’enseignants et d’artistes, qui, pour éviter les ennuis, par peur aussi, s’autocensurent dans les sujets abordés, les mots prononcés, les images montrées.

Ces derniers vivent ce que disent de multiples sondages : la grande majorité des Français musulmans de moins de 25 ans placent l’islam avant la République. Mais chaque fois que de telles données sont mises sur la table, des voix, surtout à gauche, leur opposent les discriminations économiques et sociales – évidentes – que vivent les jeunes d’origine immigrée. Et souvent elles taxent les auteurs de ces études d’islamophobes.

Ce fut le sort de l’enquête auprès de 7 000 lycéens La Tentation radicale ? (PUF, 2018) pilotée par les sociologues Olivier Galland et Anne Muxel. Le sort du sociologue Hugues Lagrange qui, dès 2010 dans Le Déni des cultures(Seuil), pointait la famille et la religion comme causes du déclassement. Le sort des écrivains algériens Kamel Daoud et Boualem Sansal. Le sort, en 2012, de Sofie Peeters, pour son court-métrage Femme de la rue, dans lequel elle se filme en caméra cachée marchant dans un quartier de Bruxelles où vivent en majorité des musulmans, essuyant les mots « salope » ou « chienne ». Le sort de ceux qui ont pointé une hostilité lors de la minute de silence dans des écoles après la tuerie à Charlie Hebdo. Le sort de la Norvège qui, en 2016, devant l’afflux de migrants, a voulu leur apprendre « les codes culturels européens ».

Voie ouverte au renoncement

Toujours est-il que depuis les attentats de 2015 le nombre de festivals, de centres d’art, de théâtres, de cinémas en Europe qui ont annulé ou édulcoré un projet par crainte de heurter les musulmans est effarant. Au point que l’humoriste et comédien Guy Bedos avait pesté : « L’autocensure confine à la lâcheté. » Autre constat : les œuvres récentes qui interrogent les conceptions sociétales des musulmans sont rarissimes alors qu’il en existe des tonnes qui les brossent en victimes.

Comment alors régler un problème qui n’est jamais représenté ? Cette question est justement posée dans une œuvre de 2011 que l’on doit au réputé chorégraphe Lloyd Newson, entre paroles et danse : Can We Talk About This ? « Pouvons-nous parler de ça ? » Pouvons-nous parler des atteintes aux libertés, dont les femmes ou homosexuels sont victimes, qu’imposent des musulmans en Europe ?

Trois postures similaires sont de plus en plus fréquentes : ne pas heurter pour l’artiste, ne pas faire de vagues pour l’enseignant, adopter « des accommodements raisonnables » pour les responsables politiques. Des enseignants confient qu’il devient difficile d’aborder dans certaines classes, sans faire jaillir la haine, des sujets comme les juifs et la Shoah, le droit des femmes, le sexe, la colonisation, l’homosexualité, les signes religieux à l’école, le 11-Septembre, Tariq Ramadan, Dieudonné et même les cathédrales.

Dans son blog hébergé par Mediapart, le 18 octobre, Alrei, qui a enseigné en Seine-Saint-Denis, ajoute que Madame Bovary pose problème. Peu importe que Flaubert ait révolutionné l’art du récit. Mais face à des élèves « pour la plupart issus de l’immigration, les plus véhémentes adversaires d’Emma étaient les filles. Elles la (…) traitaient d’infidèle (mais pas au sens conjugal du terme), d’impure, de mécréante… ».

Une multitude de petits renoncements

Certains ont regretté que Samuel Paty n’ait pas montré aux collégiens une caricature moins crue que celle de Mahomet nu avec une étoile sur les fesses. C’est un peu comme dire, après la tuerie à Charlie Hebdo, que le journal l’avait « un peu cherché ». C’est ne pas comprendre que transiger sur des dessins autorisés par la loi ouvre la voie au renoncement, par exemple à enseigner la liberté d’expression sans prononcer le mot « islam ».

Une multitude de petits renoncements sont déjà à l’œuvre dans la culture, quand des musées bannissent toute complexité dans leurs textes afin de ne pas pénaliser le public des exclus ou remplacent les chiffres romains par les chiffres arabes (Louis XIV devient Louis 14).

Le renoncement est en marche quand Mila, 16 ans, qui a insulté l’islam – non les musulmans – sur Instagram reçoit encore des menaces de mort neuf mois plus tard sans que ça n’émeuve grand monde, nous raconte Le Point du 15 octobre. Et aussi quand Cyril Hanouna, sur la chaîne C8, dénonce les « propos abjects » de Mila, ajoutant qu’« elle fait bien de se faire toute petite ».

On sent pourtant un léger changement de climat. Qu’un artiste s’autocensure laisse indifférent. Quand le sujet concerne 870 000 enseignants, non. L’artiste incarne moins la République que l’enseignant. Il n’est pas anodin que treize régions s’apprêtent à diffuser dans tous les lycées un livre de caricatures politiques et religieuses.

Le verrou qui tiendra le système ou le fera exploser, à l’école comme dans l’art, s’appelle philosophie des Lumières. Elle est déjà ébranlée par ceux qui y voient l’hégémonie planétaire de l’homme blanc occidental alors qu’elle sert aujourd’hui à défendre la liberté de parole et d’art partout dans le monde. C’est pouvoir s’indigner quand le poète irakien Alaa Mashzoub, pourfendeur des tabous politiques et religieux, est assassiné en 2019.

Nous verrons ce que l’Etat fera pour soutenir les enseignants. Il serait inspiré d’aider aussi les milliers de militants culturels, premier contact créatif des populations modestes. En 2017, nous avions rencontré à Nice une artiste qui donnait des spectacles de marionnettes dans les écoles de quartiers difficiles. Elle était blessée par des gamins qui lui disaient « tu es baisable ». Elle devait réagir seule."

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M
En marge de l’article publié par Jean Mirguet, je m’autorise quelques commentaires...<br /> Un peu de philologie élémentaire. Ou qu’est-ce que parler veut dire ? À la limite les débats idéologiques pointent la difficulté à s’entendre sur l’usage des mots. Et c’est là un point majeur de l’approche psychanalytique du langage, via la notion de « signifiant » largement développée dans l’œuvre de Lacan. L’équivocité du signifiant (qui n’est pas le signe) empêche la langue de se boucler sur elle-même. D’où l’incomplétude de tout système symbolique, quel qu’il soit. Et ceux qui prétendent parler au nom de « LA » vérité feraient bien de s’en inspirer. Dans un texte intitulé « petit discours aux psychiatres » Lacan ironise en stigmatisant la notion de communication en une petite phrase lapidaire :<br /> « la règle de la communication, dit-il, c’est le malentendu. »
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M
Merci d'avoir osé dire, il faudrait que des milliers de voix s'élèvent pour s'opposer aux petits et grands renoncements qui gangrènent le pays.<br /> Qu'il est difficile d'être enseignant en 2020 or c'est là que tout commence. Mon neveu et sa femme travaillent à Metz et dans la banlieue et j'ai régulièrement des infos sur les "incidents" qui peuvent se produire dans une classe ou dans un établissement.<br /> <br /> Déjà bien avant d'être en retraite je "sentais" le malaise, car je ressens le monde plus que je ne l'analyse car je n'ai pas les outils, je ne lis pas régulièrement d'articles politiques, mais je culpabilisais de certaines de mes pensées que je partageais parfois avec une amie. Et voici que des journalistes, toi sur ton blog, mettez en mots justes ce que je ne suis pas capable de faire.
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